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Philosophie politique

Mercredi 20 juin 2012 3 20 /06 /Juin /2012 00:06

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DOIT-ON OBEIR AUX LOIS ?

Christian Michel

Doit-on obéir aux lois ? Il y a quelques années, ma réponse à cette question était très indulgente : Si obéir aux lois vous fait plaisir, si vous avez l’impression que cette soumission favorise votre épanouissement personnel, il ne faut pas vous priver. Soyez respectueux des lois de votre pays.

 

Je dois ajouter qu’en ce qui me concerne, l’obéissance aux lois ne m’apporte aucune satisfaction. Au contraire. Pour la plupart, les lois de mon pays et de ceux où j’ai résidé me paraissent arbitraires, stupides, contradictoires, humiliantes pour ceux auxquels elles s’appliquent et singulièrement partiales en faveur de ceux qui les font.

 

Mais enfin, pensais-je à l’époque, s’il y en a à qui ça convient d’être asservis, qu’ils le soient ; tout ce que je leur demande est de me laisser tranquille. Aujourd’hui, mon point de vue a changé. La tolérance envers ceux qui se soumettent aux lois ne me paraît plus une position moralement défendable. C’est l’évolution de ma réflexion à ce sujet que je voudrais partager avec vous ce soir.

 

Dans notre quotidien, nous en faisons tous l’expérience, nous sommes tenus de nous plier à une série de règles. Je vous suggère de les classer en 4 catégories.

  1. Les morales, comme celles que nous proposent d’anciennes sagesses, des religions, des philosophies, mais pas seulement elles
  2. Les contrats, qui créent des obligations entre les parties, et ces formes particulières de contrats que sont les règlements des différentes associations, [1] au sein desquelles nous passons la plus grande partie de notre vie, que ce soit une entreprise, un club sportif ou de bridge, ou une co-propriété d’immeuble
  3. Le Droit, qui est comme la trame de fond de tous ces contrats et règlements
  4. Et enfin, la législation des différents pays

 

Chacun de ces ensembles de règles remplit une fonction différente.

 

1.  Les morales

Une morale est comme notre législation personnelle. Nous effectuons des choix en fonction de nos valeurs et nous établissons une hiérarchie entre ces valeurs. Le désir d’argent ou de pouvoir polarise l’activité de certains, d’autres trouvent leur vocation dans la famille, la culture, la spiritualité… Nous ne faisons pas l’économie d’une morale, même si elle est souvent lourde d’exigences, car nous avons conscience que notre existence, à l’instar de tout système, doit être organisée selon des lois. Sans elles, nous vivrions dans la dissipation, de même que trop de rigidité dans leur application nous ferait manquer tout ce que la vie dans son imagination nous offre de chances.

 

Une longue tradition de sagesses nous est transmise pour nous aider dans nos choix de vie. Les familles d’abord en sont les vecteurs, mais aussi de façon plus élaborée, les églises et la philosophie. Aucune de ces traditions, ne s’est développée en vase clos.[2]  Toutes se sont enrichies de la rencontre avec d’autres sagesses (le christianisme juif avec la philosophie grecque, le bouddhisme avec les cultures d’Extrême-Orient…), et cette fertilisation croisée ne cesse de s’accélérer. Une poignée seulement d’européens avaient eu l’occasion de suivre l’enseignement d’un gourou indien ou de maîtres soufis avant le 19ème siècle, peu aujourd’hui échappent à l’influence de sagesses venues d’ailleurs.

 

Le dialogue avec de multiples traditions nous aide à prendre conscience de ce que pourrait être la « bonne vie ». Les grecs l’appelaient  eudaimonia et elle était pour Socrate une existence consciente, réfléchie,intégrée à la Cité. Les chrétiens, eux, nous parlent d’une toute autre « bonne vie » que celle idéalisée par les grecs, un pèlerinage terrestre illuminé par l’amour pour le Christ. Et celle-là même n’est pas non plus la vie libérée des passions et des entraves terrestres à laquelle aspirent les bouddhistes, ni celle des humanistes, des objectivistes (et finalement aucune n’est la course quotidienne des travailleurs/consom­mateurs endettés et stressés que mène la majorité de nos contemporains).

 

La Vérité ne donne aucun droit

Toute grande morale se présente comme la Vraie Voie. Si elle se donnait d’emblée comme fausse, quelle serait son attrait ? Néanmoins, nos modernes maîtres à penser soutiennent qu’il ne faut tenir aucune de nos convictions morales pour vraies, ce serait de l’intolérance.  Ce relativisme est logique dans le contexte du paradigme politique dominant à notre époque. Lorsque tout est politique, c’est-à-dire lorsque des hommes et des femmes, au nom de quelque institution appelée l’État, s’arrogent le monopole légal de nouer et dénouer les relations au sein de la société, lorsque nous avons besoin de leur autorisation pour passer un contrat d’achat, d’embauche, de location, même de mariage, le contrôle de l’État est un enjeu vital. La possession de la Vérité devient l’argument de choix pour légitimer la conquête du pouvoir. Tout se passe alors comme si nos contemporains craignaient tant la résurgence des atrocités perpétrées au cours de l’Histoire par les porteurs de Vérité qu’ils en venaient à commettre une erreur de logique. Car le danger n’est pas, comme ils l’estiment, que certains se proclament détenteurs de la Vérité, mais que l’organisation politique leur en confère le monopole et interdise aux autres de vivre dans l’erreur. Posséder la Vérité m’oblige en conscience à la révéler, rien de plus, et si d’aucuns préfèrent persister dans l’erreur et en supporter seuls les conséquences, qui d’autre est lésé, et qui donc serait fondé à s’y opposer et au nom de quoi ?

 

Il faut bien qu’il en soit ainsi. Ce ne pourrait pas être notre vie si les lois qui lui donnent du sens nous étaient imposées de l’extérieur. La recherche de l’ eudaimonia requiert notre engagement personnel. Celui qui n’agit pas de son propre chef, mais sous la contrainte d’autrui, c’est-à-dire sans être responsable de ses actes, ne saurait être récompensé ni condamné. Car ce n’est pas l’acte qui fait de nous un sujet moral, mais la liberté de le poser. C’est pourquoi nous ne jugeons pas un otage qui emmène des terroristes dans sa voiture sous la menace d’une arme ; bien qu’il ait aidé ces criminels, ce n’était pas son intention. Et de même, le musulman de La Mecque n’est pas vertueux pour être tempérant. Grand au contraire doit être le mérite aux yeux d’Allah de celui qui respecte les interdits du Coran en terres infidèles, où la tentation est permanente. Et on ne reconnaîtra non plus aucune générosité à l’acte du contribuable qui règle ses impôts. Ainsi les politiques  « d’ordre moral » aboutissent paradoxalement à étouffer la vertu, puisqu’il ne saurait y avoir de vertu sans la liberté de choisir le vice.  

 

La spécificité des lois morales est de se présenter comme universelles, mais de ne s’appliquer qu’à ceux qui les désirent. Car les lois morales sont un don. Elles nous sont proposées, élaborées par une longue tradition de sagesses pour éclairer notre vie, et comme n’importe quel don, il nous appartient de nous l’approprier ou de le refuser.

 

2.  Les règlements

Souvent ceux qui partagent les mêmes convictions souhaitent se relier au sein d’une association. Elle leur facilite la pratique d’une vie disciplinée au milieu de gens qui en partagent l’idéal et peuvent s’entraider. Les exemples caractéristiques de ce type d’associations sont les syndicats, les églises, les organisations humanitaires et militantes, les entreprises… Mais en fait il est peu de projets que nous pouvons mener en solitaire, c’est pourquoi il existe une telle diversité d’associations, depuis la famille jusqu’aux groupes ethniques, aux cercles culturels et aux clubs de loisirs. Certaines associations, plus ou moins structurées, peuvent compter des millions de membres de par le monde, comme celles que forment les grandes religions, l’internationale socialiste, les diasporas juive et chinoise, et nous en recenserions bien d’autres si l’organisation forcée des sociétés humaines en États, et même en États-nations, n’en avait empêché l’émergence.

 

Chacune de ces associations édicte des règles. Contrairement aux lois morales, ces règles peuvent être imposées.

 

Des règles contraignantes sont justifiables en effet au sein d’une association, puisqu’elles ont été acceptées par tous les membres et dans tous leurs effets. Adhérer en fin de compte n’est rien d’autre qu’approuver le règlement. Chaque candidat appose sa signature aux statuts, ou à un bulletin qui leur fait référence, ou à une lettre d’embauche. [3]  Selon l’expression consacrée, une association est un « nœud de contrats », liant des adultes consentants entre eux, et liant l’association et le monde extérieur. Il est bien clair que de tels contrats dûment souscrits sont aussi réels et valides que le mythique « Contrat social » est bidon.

 

L’adhésion libre et volontaire à l’association est le critère de légitimité de son règlement. On peut encore discuter à l’infini de savoir ce qu’est un consentement « libre et volontaire ». L’amoureux qui dit « oui » consent-il aux obligations du mariage ou est-il ensorcelé par la femme qu’il aime ? Disons que le fait de s’engager par écrit pour qui n’est ni un enfant ni mentalement déficient constitue une preuve suffisante d’accord, ou alors rien ne saurait l’être.

 

Le règlement peut prévoir des sanctions en cas de manquement à ses obligations. Suivant la nature de l’association, un club de bridge n’ayant pas les mêmes exigences qu’une milice, le candidat à l’adhésion s’assurera prudemment que les sanctions sont raisonnables. Il les voudra proportionnelles à la faute commise. Il s’assurera qu’une procédure indépendante et contradictoire est prévue avant tout jugement. Les journalistes, les juristes, les syndicats, entre autres observateurs de la société, comptent parmi leurs attributions de repérer et mettre en garde l’opinion devant les pratiques déraisonnables et dangereuses de certaines associations.

 

Le nouvel adhérent accepte les contraintes d’un règlement tout simplement parce qu’il leur reconnaît une certaine efficacité dans la réalisation de son projet. La vocation du comédien étant de monter des spectacles, celle du pompier d’éteindre des incendies, ils se soumettent à la discipline d’apprendre leur texte et d’entretenir le matériel.

 

Puisque toute association est constituée volontairement par ses membres dans le seul but de réaliser leur projet, la contrainte du règlement peut être levée dans nombre de cas, notamment lorsque le but de l’association est atteint, ou devient hors de portée, ou lorsqu’un membre déclare qu’il ne veut plus être soumis au règlement. Ce retrait de l’association est parfois coûteux moralement et financièrement, à la mesure de la solennité de l’engagement pris. Un mariage, une entrée en religion, un contrat d’emploi, ne seraient pas la conséquence de décisions graves et responsabilisantes si les remettre en cause ne provoquait pas un déchirement. La faculté pour chaque être humain de se plier à des règlements lorsqu’une association peut faire aboutir son projet, et de se défaire de ces mêmes règlements pour ne plus connaître que les disciplines de la morale et du Droit, cette faculté s’appelle tout simplement la liberté.

 

3.  Le Droit

 

Surplombant la mise en œuvre des lois morales et des règlements, le Droit établit le cadre général des relations humaines. En effet, au sein d’une association, les relations sont limitées à la coopération nécessaire pour faire aboutir le projet commun. Or notre vie ne se limite pas aux activités professionnelle et associatives.[4]

 

 Il existe un très grand nombre d’individus (en fait, quelques 6 milliards) avec lesquels nous n’entrerons jamais en relation. Nous ne le souhaitons d’ailleurs même pas. Le hasard seul nous les fera un jour coudoyer. Ce sont les passants, les étrangers, héritiers parfois des traditions les plus éloignées des nôtres. Aucun règlement ne naîtra d’un projet avec eux. C’est pourquoi en leur présence nous nous référons à une règle donnée d’avance, une loi valable pour tous les humains, qui assure au moins la sécurité de ces rencontres aléatoires.

 

En la qualifiant d’universelle, nous comprenons que cette règle prévaut aussi sur les règlements des associations. En effet, que pourrions-nous opposer au règlement d’une milice qui réclamerait de ses membres qu’ils aillent tabasser régulièrement quelques allogènes, ou aux diktats d’un État racketteur et expansionniste ?

 

Nous appelons cette méta-règle : le Droit, et les caractéristiques du Droit nous apparaissent alors clairement :

 

  • Il doit être universel, applicable à tous les humains
  • Pour être recevable universellement, les jugements rendus selon le Droit doivent se référer à des critères objectifs, connus d’avance, vérifiables, indépendants de la culture et du degré de développement économique des populations

Droidloms

Le Droit dont nous venons de définir les caractéristiques ne se confond donc nullement avec les chimériques « Droits de l’Homme », tels ceux proclamés par l’Assemblée Constituante de 1789 et ceux (encore plus fantaisistes) de l’ONU. Les rédacteurs de ces textes (en tous cas, celui de 1789) avaient pourtant bien vu deux éléments essentiels. Ils avaient compris que le Droit prévaut sur tous les règlements, y compris sur ceux de ces organisations particulières qu’on appelle les États. Chacun doit pouvoir faire appel au Droit contre les lois de son propre pays qui ne s’y conformeraient pas. Ils avaient correctement perçu en outre que le Droit est déjà là, il n’est pas l’œuvre d’un juriste inventif ou de quelque assemblée démocratique, il est « déclaré » à un moment de l’Histoire, mais il existait de tout temps (comme existent d’autres lois, celles de la physique ou de l’hérédité, avant qu’elles ne soient reconnues par les scientifiques et énoncées de plus en plus finement à mesure de l’avancement de leur connaissance du sujet).

 

Mais ce tâtonnement dans la découverte du Droit que représente la Déclaration de 1789 trahit encore la confusion des juristes de la Constituante entre morale, règlement et Droit. Ils ne pouvaient accepter de perdre le contrôle sur la société. La liberté qu’ils nous proposent n’est pas celle des hommes et des femmes, mais celle du « peuple », sous la houlette de ses guides. Il suffit de lire quelques articles de ce texte pour comprendre que les droidloms [5] ne remplissent aucunement les critères d’universalité et d’objectivité que nous attendons :

 

  • Article 10 : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. »
  • Article 11 : « … tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »
  • Article 17 : « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige absolument... »

 

Il existe donc des lois supérieures à ces « droits » si solennellement proclamés, puisque ces lois peuvent les rogner, voire les annuler, selon le bon plaisir du législateur. En termes clairs, cette majestueuse et universelle Déclaration ressasse à chaque article la définition pernicieuse de Montesquieu, que n’aurait pas désavouée Staline : « La liberté consiste à faire tout ce que les lois permettent », [6] ­­et si elle ne le permettent pas, c’est le même prix.

 

Quant aux « droits » énumérés par la Déclaration des Nations Unies de 1948, ils ont encore plus l’allure d’une lettre au Père Noël et écrite par quelqu’un qui aurait l’âge mental d’en envoyer. Comment garder son sérieux quand une assemblée de diplomates, dont la moitié vient de pays où l’on meurt de faim et où l’on persécute avec enthousiasme les minorités ethniques, affirme « le droit à une nationalité », « le droit à la sécurité sociale » et autres « droits sociaux », comme l’hilarant « droit à des congés payés » ?

 

Le principe de non-agression

Il faut donc revenir à la raison d’être du Droit, qui est de garantir à chaque homme et chaque femme, seul ou en association, la poursuite de ses projets. Or, pour que chacun puisse poursuivre ses projets, il est au moins nécessaire qu’autrui ne l’en empêche pas. En d’autres mots, la liberté de chacun de mener ses projets et sa vie selon sa loi morale est garantie si nul ne l’agresse physiquement dans sa personne et dans ses biens.

 

La non-agression par autrui est une condition nécessaire de la « bonne vie » et de la réalisation de nos projets. Nous savons qu’elle n’est pas suffisante. Par exemple, en hiérarchisant nos valeurs, nous pouvons nous tromper. Beaucoup ont ainsi consacré leur existence à la quête du pouvoir et des plaisirs, en découvrant trop tard leur caractère trompeur. Mais pour nous qui sommes adultes, serait-ce encore notre vie si quelqu’un dictait nos actes, même dans l’intention de nous protéger contre nous-mêmes ? Vivre, n’est-ce pas prendre le risque de vivre ? Il est évident aussi que la poursuite de nos projets serait facilitée (sans être garantie) par la mise à disposition de moyens matériels et l’assistance d’autres personnes. Mais si nous avions le droit d’exiger de tels moyens de ces autres personnes, c’est nous qui interviendrions dans leur vie, en les empêchant de poursuivre leurs projets, ou à tout le moins en les gênant. Le critère d’universalité serait violé puisque certains jouiraient d’une créance sur les ressources d’autrui qu’autrui n’aurait pas acceptée.[7]

 

En revanche, le caractère d’universalité est pleinement respecté par une règle énoncée sur le mode négatif, du type : « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique contre autrui ou ses biens ». En effet, il est à la portée de n’importe quel être humain, jouissant de ses facultés mentales, de ne pas agresser physiquement ses semblables. Ne pas agresser autrui, contrairement aux droidloms, est une règle simple, compréhensible par les représentants de toutes les cultures, et qui ne dépend pas de leur standard de vie.[8]

 

Formulée ainsi, la règle : « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique... » reconnaît à l’agressé le droit de légitime défense. La loi morale de beaucoup de gens ne leur permet pas l’usage de la violence, même pour se défendre. Mais si nous avons un droit, alors nous avons aussi la faculté d’y renoncer. Cependant, si nous-mêmes pouvons renoncer à notre Droit de légitime défense, pouvons-nous accepter sans intervenir que soit violé celui de personnes qui n’y renoncent pas ou, plus grave encore, qui ne sont pas en mesure d’en juger, comme les enfants ? C’est pourquoi le Droit, si fort que nous le souhai­tions, ne peut pas prohiber toute violence physique, mais seulement le premier recours à celle-ci.

 

La menace d’une violence physique est déjà une violation du Droit. En effet, si celui qui la profère n’a pas l’intention ou les moyens de la mettre à exécution, elle ne mérite qu’un haussement d’épaules ; mais  comme nous avons généralement lieu de croire que ceux qui nous menacent ne sont pas dénués de raison, la certitude du passage à l’acte va nous contraindre à modifier nos projets (si notre intention était de faire ce qu’exige l’agresseur, la menace eut été inutile). Nous sommes donc fondés de déclarer illégitimes autant la menace d’une agression physique que sa réalité.

 

Le Droit de l’être humain

Le commandement : « Nul ne prendra l’initiative d’une agression physique... » est une garantie que chaque être humain reçoit de tous les autres, mais cette formulation sous forme d’interdiction ne constitue pas à proprement parler un droit. Le juste énoncé, qui est le mode positif de la non-agression, dirait plutôt : « Chacun peut faire ce qu’il veut avec ce qui lui appartient, et seulement avec ce qui lui appartient ».

 

A la suite de beaucoup de libéraux conséquents, nous venons de déclarer le seul Droit de l’Homme. Il n’existe fondé en raison qu’un seul Droit de l’être humain, prévalant universellement, et c’est celui-là : Chacun peut faire ce qu’il veut avec ce qui lui appartient et seulement avec ce qui lui appartient. Tous les autres prétendus droits, proclamés ici ou là, dans le meilleur des cas, ne déclinent que des applications particulières de ce Droit fondamental, et plus souvent, ne font que le restreindre ou l’invalider.

 

Nous pouvons tout de suite écarter l’objection que ceux qui ne possèdent rien ne pourraient rien faire. Car chaque être humain possède au moins une chose, et c’est la plus précieuse : la capacité de modifier ce qui existe pour le mettre au service d’autrui (une activité que nous appelons l’économie). Ainsi ce qui existe prend plus de valeur. Et partout dans le monde les propriétaires recherchent les hommes et les femmes qui par l’intelligence et le travail peuvent donner plus de valeur à leurs biens. C’est pourquoi nous n’agissons pas seulement avec ce que nous possédons mais avec ce qu’on nous a confié, si bien que ceux qui méritent cette confiance jouissent de plus de moyens d’action et d’autonomie que bien des propriétaires.

 

Justice et Paix 

Les associations possèdent des biens à leur nom, mais qui sont en réalité le bien commun de leurs membres. La saine gestion de ce bien commun est en fait le but de l’association. L’humanité aussi possède un bien commun, et c’est le Droit. La bonne gestion de ce bien commun produit un certain type d’ordre que nous appelons indifféremment la Justice ou la Paix.

 

La Paix exclut la violence physique, certes, mais elle n’est pas l’harmonie béate du jardin d’Eden. C’est un fait de notre condition humaine, tous les projets ne sont pas compatibles. Werther aime Charlotte, mais n’a-t-elle pas le droit d’en épouser un autre, même si Werther en mourra ? Lorsque Octave Mouret ouvre son grand magasin Au Bonheur des Dames, il gêne les petits commerces déjà installés, mais pourquoi n’aurait-il pas le droit lui aussi d’offrir ses idées et ses produits aux clients ?  L’innovation et la concurrence, qui font fluctuer les prix, reflètent que le Droit nous rend propriétaires de choses, mais jamais de leur valeur (la valeur étant la rencontre des désirs d’un acheteur et d’un vendeur, comment pourrions-nous être propriétaires de ces désirs ?). L’ordre qu’instaure le Droit est donc celui de l’humanité vivante et non des choses figées, il est mouvements, tensions, ouverture à l’imprévu. Le Droit n’est qu’une règle, il n’est pas un état. Il ne dit pas comment les choses doivent être, mais comment nous pouvons légitimement les changer. Sa fonction se limite à créer des espaces où chacun, préservé de la violence,  peut faire l’expérience de ses convictions et de ses relations.

 

Tout le monde n’est pas pacifique et n’observe pas le Droit. Il existe des agresseurs et des tricheurs qui doivent réparer. Et même sans qu’il y ait agression délibérée, des malentendus peuvent se produire, qui doivent être arbitrés. C’est pourquoi à toute société humaine il faut une instance de Justice. 

 

 La Justice consiste à rendre « à chacun le sien ». Les romains la définissait déjà ainsi.[9]  La Justice n’est donc pas une vague aspiration à un idéal inaccessible. En effet, une société est réputée juste lorsque toutes les relations y sont conformes au Droit. Comme le Droit est fondé sur une règle simple, à la portée de tous, dont le respect peut être vérifié objectivement (quelqu’un a-t-il violé le droit de propriété d’autrui sur sa personne et ses biens ?), il n’est pas déraisonnable de vouloir instaurer une société juste ici et maintenant. Ainsi qu’à toute institution humaine, il lui manquera l’infaillibilité. Il pourra se trouver qu’un juge soit trompé par quelque stratagème. Il pourra arriver que des parties agissent de bonne foi dans un litige complexe en réclamant ce qu’elles croient leur appartenir. Le Droit n’en reste pas moins une science fondée sur l’analyse d’éléments objectifs, donc il est possible d’établir un monde où chacun « aura le sien », où les structures d’injustice auront été identifiées et abolies.

 

Le Psalmiste chantait : « Justice et Paix s’embrassent ».[10]  Elles sont sœurs, en effet, la Paix n’étant pas l’absence de conflits, mais l’absence de sources de conflits, c’est-à-dire que la Justice régnant, personne n’a de grief à faire valoir en Droit contre autrui.[11]

 

Une société conforme à la Justice n’est pourtant pas en soi la société douce et chaleureuse à laquelle nous aspirons. Car le Droit peut nous être imposé, et rien de ce qui nous est imposé ne saurait causer notre bonheur. Exercer la Justice consiste à appliquer le Droit dans toute sa rigueur, quels que soient les sentiments que nous éprouvons. Les pauvres peuvent avoir tort, les salauds avoir raison, le coupable être mon frère… C’est pourquoi les morales nous enjoignent la pratique d’autres vertus, telles la compassion et la générosité, qui tempèrent ce que la Justice a d’inflexible. Il va sans dire que la pratique volontaire et responsabilisante de ces vertus morales ne se confond en rien avec une politique de « justice sociale », qui ne saurait être juste puisqu’elle repose sur l’arbitraire, et ne saurait être morale puisqu’elle est un racket.

 

Droit et morales

Robinson dans son île a besoin d’une morale, il se pose chaque jour la questions des valeurs et de leur hiérarchie, à commencer par la question essentielle : vaut-il la peine de lutter pour sa survie ? Mais aussi, quel est le sens à donner à la vie dans cette solitude ? Est-ce une épreuve divine ? Est-il permis de se masturber ? En revanche, Robinson n’a pas besoin du Droit, le Droit n’a pas de sens pour lui.

 

Vivre implique d’agir sur la nature, la transformer, la consommer. Ainsi Robinson établit un lien entre lui et divers éléments de la nature : les pièces de bois qu’il taille et qu’il assemble, qui vont former une hutte ; le lopin de terre qu’il va planter…  Ce bois, cette terre, ne sont plus indifférenciés, ils ne sont plus naturels, ils ont été sortis de leur état d’origine pour recevoir le projet de Robinson. Et ce projet n’aura pas le même effet sur la nature selon la vie morale de son auteur, s’il est végétarien, gaspilleur, paresseux, économe… Robinson, comme chacun de nous, imprime la marque de sa conscience morale dans la nature.

 

Débarque Vendredi. Dès que deux personnes se rencontrent, le Droit est là, entre elles. A l’instant où Vendredi pose le pied sur la plage, le Droit délimite deux espaces dans l’île, celui de Robinson, imprégné de ses projets, et celui, encore vierge, que Vendredi pourra faire sien. En attendant l’installation de Vendredi, Robinson peut l’inviter chez lui, partager, lui offrir ce qu’il a, mais Vendredi n’a aucun droit à aucune des ressources de Robinson. La faim ne donne aucun droit. Si c’était le cas, Vendredi pourrait exiger un repas, le jeter à la mer, et ayant toujours aussi faim, exercer son droit à une nouvelle ration, et ainsi de suite, jusqu’à l’avant-dernière réserve de Robinson, qu’il pourrait alors dévorer, avant de repartir rassasié, et en laissant juste assez à son hôte pour qu’il ne puisse pas clamer famine à son tour. Ce n’est pas parce que les socialistes nous habituent à cette pratique qu’elle est fondée en Droit.

 

En revanche, si Robinson a promis sa hache contre trois poissons, dès que Vendredi apparaît chargé de sa pèche, il a droit à la hache. Robinson et Vendredi ont créé du droit, comme nous le faisons tous, comme il en naît de chaque contrat et de chaque promesse. Les politiciens français ont une hantise, celle du « vide juridique ». Les biotechnologies, Internet, la propriété intellectuelle des logiciels… seraient perdus dans ces limbes du Droit, d’où il urgerait de les faire sortir. Or, il n’existe jamais de « vide juridique ». Le Droit est toujours présent. L’îlot de Robinson, sans démocratie et sans drapeau, est déjà un espace de Droit. Ce que les politiciens veulent dire est qu’il existe parfois des vides législatifs, c’est-à-dire des espaces de liberté. Et c’est cela qui est leur hantise.

 

Le Droit est conforme à la morale, mais c’est une règle morale imparfaite, incomplète. Le Droit interdit d’agresser, c’est-à-dire de commettre le Mal ; il ne nous dit pas de faire le Bien. Encore moins comment il faudrait le faire. C’est pourquoi une société conforme au Droit – une société d’hommes libres – donne tant le vertige à ceux qui n’ont pas développé une conscience morale.

 

Morale, règlements, Droit

Parvenus à ce stade de notre réflexion, nous pouvons récapituler les caractéristiques de ces trois ensembles de règles : les morales, les règlements et le Droit.[12]

 

  • Les morales appellent les projets au travers desquels l’humanité s’accomplit dans chaque être humain.
    Les contrats et les règlements visent à la coopération et à l’efficacité dans la réalisation de ces projets.
    Le Droit définit la norme permettant la coexistence des projets individuels et associatifs.[13]

  • Le Droit est universel.
    Les morales et les règlements, même lorsqu’ils ont vocation d’universalité, ne sont applicables qu’à ceux qui en souhaitent la discipline pour eux-mêmes.

  • Les morales et les règlements sont prescriptifs ; ils obligent à faire.
    Le Droit oblige seulement à ne pas faire (ne pas agresser physiquement autrui), ce qui est à la portée de tous les humains.

  • L’obligation, née des traditions morales et des contrats, tire sa légitimité de son acceptation.
    Le Droit n’a pas besoin d’être accepté ; l’obligation de non-agression est une conséquence de la nature sociale de l’être humain.

 

4.  Les lois

A la fin de cet inventaire des figures du Droit et des règlements, constatons une absence : et les lois ? Nous avons posé la question des lois de chaque pays et de l’obéissance que nous leur devrions en tête de cette intervention, et voilà que nous ne voyons plus à quoi les appliquer. Car les règles que nous avons énoncées structurent déjà adéquatement la vie en société. Le Droit nous apporte la Justice et la Paix ; les morales nous montrent les gestes à faire avec autrui, les plus démunis, et sur la nature ; les contrats et les règlements assurent la coopération et l’efficacité dans la réalisation des projets, qu’ils soient communautaires, culturels, professionnels… Quelle place reste-t-il donc aux lois ?  A quoi servent-elles ?

 

Alors que les champs d’application du Droit, des règlements et des morales sont bien délimités, les lois les confondent. Parce qu’elles ne naissent pas spontanément de la relation de l’homme et de la nature, qui est la source du Droit et des morales, ou de la volonté même des hommes, qui fonde les règlements, les lois doivent s’imposer en usurpant la légitimité d’un type de règles pour faire accepter les contraintes d’un autre type :

 

  • Ainsi, nous avons vu que le Droit est universel. Les lois aussi se veulent applicables à tout le monde, au moins dans une juridiction nationale, personne ne peut se dire au-dessus des lois. Mais le Droit n’oblige à rien, il ne fait que permettre. Les lois ordonnent. C’est pourquoi l’universalité du Droit est légitime et celle des lois inacceptable.

 

  • Dans la société aussi, il existe des règles qui ordonnent. Ce sont les règlements et les contrats. Mais ils sont formellement approuvés par les parties. Ce n’est pas le cas des lois. L’escroquerie intellectuelle est flagrante qui veut nous faire croire que les lois sont l’expression de la « volonté collective ». Ou bien je ne fais pas partie de la collectivité, et ces lois ne me concernent pas, ou bien je veux voir ma signature sur le document où je les aurai approuvées, comme elle figure au bas des contrats qui me lient.

 

  • Les lois prétendent agir pour le Bien et lui donnent différents contenus. La « justice sociale » est le plus à la mode aujourd’hui. Mais il appartient à la morale, pas aux lois, de nous conduire vers le Bien, et en rendant la morale obligatoire, les lois ne créent que l’apparence du Bien, le pharisaïsme, l’hypocrisie, que tous les sages tiennent pour la plus méprisable des perversions morales.

 

Nous repérons les idéologies nauséabondes tapies derrière cette confusion des lois avec les autres règles de la vie en société. Confondre tout à la fois les lois avec les règlements et la morale est le totalitarisme.

 

Confondre les lois avec les règlements, traiter la société humaine comme une organisation toute entière mobilisée en vue d’un grand dessein, c’est le fascisme. [14]

 

Confondre les lois et la morale, vouloir réaliser le Bien sur terre par l’action politique (et non par la conversion des esprits), c’est le fondamentalisme.[15]

 

Les lois ne sont pas seulement redondantes lorsqu’elles ne font que décliner le Droit dans ses applications particulières : à quoi sert une loi pour prescrire « Tu ne tueras pas », « Tu ne voleras pas » ? (Certes, en usurpant la prérogative de légiférer, les politiciens peuvent se réserver des exceptions : ne pas tuer, sauf raison d’État ; ne pas voler, sauf par le fisc…). Les ne sont pas seulement étouffantes lorsqu’elles nient la volonté des adultes : quel mépris pour leur capacité de jugement que de leur interdire de se marier, de tester, d’éduquer leurs enfants, de prendre un emploi, de se soigner, de commercer, de publier et de lire… autrement que selon la loi ?  Les lois exercent en plus une fonction bien précise qui est de consolider les rapports d’exploitation. Les marxistes ont correctement décelé comment les lois protègent la classe dominante, aujourd’hui celle des hommes de l’État.[16]  Mais le matérialisme de Marx lui a caché l’enjeu au-delà de la lutte des classes : les lois sont la manifestation du Mal dans le monde. Suprême ruse du diable, les lois institutionnalisent le Mal en lui donnant l’apparence du Bien. 

 

Car il ne saurait exister de bonnes lois. Il a semblé à certains que faute de pouvoir surpasser Dieu en recréant les lois de la Nature, ils pouvaient au moins L’égaler en promulguant celles de la société. A l’évidence, il y a des ratés. Car la seule mission légitime de la puissance publique doit rester frustrante dans son manque d’ambition. Elle est de faire respecter le Droit. Gouverner implique de renoncer à faire le Bien et se contenter d’éviter le Mal. Ne pas agresser, ne pas tuer, ne pas voler. Gouverner consiste à ne pas faire de lois afin de laisser sa place à ce qui n’est pas la politique, aux morales, aux contrats et au Droit, c’est-à-dire à la sagesse et à la liberté.

 

Le paradigme politique

L’affirmation que les lois, dans leur essence même, sont l’expression du Mal demande une explication. Selon la définition classique, l’État est l’institution qui détient le monopole de la violence sur un territoire donné. Pourquoi penser un monopole de la violence (et pas sa prohibition),[17] et pourquoi en termes de territoire ? L’idée qu’un homme doit obéir à un gouvernement parce que le hasard l’a fait naître au milieu d’un certain peuple sur une certaine terre est bonne pour des manants. N’est-il pas temps de sortir du Moyen-Age ? Notre technologie et notre économie sont planétaires, mais notre philosophie charrie encore les valeurs du paysan attaché à son champ et débiteur de son  seigneur. Le seul gouvernement nécessaire est celui d’une association. Peu importe alors la forme qu’il prend – monarchie héréditaire ou élective, démocratie, tirage au sort des dirigeants… - puisque ne seront sujets de ses lois que ceux qui le souhaitent. Si le caprice du pouvoir devient insupportable, la démission y mettra fin. Ainsi il existe deux moyens de mettre fin à aux excès du pouvoir : soit les dirigeants se retirent, soit leurs sujets se retirent.

 

Cette faculté toujours ouverte de dire : « Sans moi ! » [18]  transforme les lois en règlement, l’État en association d’hommes libres, et rend caduque la notion même de politique. Le gouvernement d’une association la gère en vue d’un objectif extérieur à lui, qui est le but de l’association (monter des spectacles, éteindre des incendies, honorer Dieu…), et la mesure de son efficacité est dans la réalisation de cet objectif. Le gouvernement d’un État exerce le pouvoir pour lui-même, sans autre objectif (car quel pourrait être l’objectif d’un pays ? De la France, de la Norvège.. ?). Si efficacité il y a, elle mesure la seule capacité de ce pouvoir à se projeter partout, à ne laisser personne lui échapper.

 

Or, l’unique façon de limiter le pouvoir est de s’y soustraire. Le droit de sécession, comme tous les autres, n’est pas celui des peuples, mais des individus. Pour entraver l’absolutisme, la philosophie politique depuis le 17ème siècle, à l’exception de quelques anarchistes cohérents, n’a su proposer que des contre-pouvoirs. Mais combat-on le mal par le mal ? Arrêter le pouvoir par le pouvoir ne mène qu’au conflit. Incapable de s’extraire de cette conception moniste des relations humaines, la philosophie politique, précisément parce qu’elle est politique, n’a jamais pu penser ce qui n’était pas elle : le non-pouvoir.[19]

 

Le paradigme politique inverse le sens de la relation entre l’être humain et la société. Au lieu que l’être humain se joigne à une société, dans un mouvement de confiance, et puisse s’en retirer si cette confiance est brisée, la société politique s’empare de chaque nouveau-né, en fait un sujet, et si elle ne l’a pas causée dans quelque aventure guerrière, ne le laisse à sa mort qu’après l’avoir dépersonnalisé, enrégimenté et taxé.

 

Ainsi la société politique est un lieu de tragédie, on ne peut pas plus s’y soustraire qu’aux verdicts des dieux. Parce que la sécession n’est pas permise, toute question politique se pose nécessairement en termes de vie et de mort, de vainqueurs et de vaincus, de dominants et de dominés.

 

L’État, parce que telle est sa nature, ne peut pas éviter l’affrontement entre socialisme et capitalisme, monarchie et démocratie, fondamentalisme religieux et laïcité… Chaque option exclut l’autre. Car c’est le but même des lois que de transformer une association en monopole et d’interdire tout autre projet de société que le sien. Une société régie par le Droit accueille la coexistence des modes de vie, toutes les fins y sont acceptables pourvu qu’elles respectent le moyen, qui exclut la violence. La société politique n’admet qu’une seule fin et ne connaît pour y parvenir qu’un seul moyen, la violence policière ou la menace de cette violence. Ainsi la guerre n’est pas « la continuation de la politique par d’autres moyens », comme le notait Clausewitz dans une formule célèbre.[20]  Les moyens de la politique sont déjà ceux de la guerre ; lorsqu’elle n’éclate pas, c’est seulement que l’un des adversaires a déposé les armes avant de combattre. Mettre la violence hors-la-loi passe par l’abandon de la res publica, la dissolution de la « chose publique » dans la sphère privée.

 

Faire des lois est donc l’activité la plus malfaisante au sein de la société, puisqu’elle est toute entière recherche du pouvoir à exercer sur autrui, sans autre contrepartie que de dire : « Si ce n’est pas moi qui prend le pouvoir sur lui, ce sera lui sur moi ». A ce stade de l’évolution de l’humanité, n’est-il pas temps de dépasser cette conception primaire des rapports humains ? Pourquoi imposerais-je mes lois à ceux qui souhaitent vivre autrement ? [21]  Je leur demande seulement de ne pas m’infliger les leurs. Ce qu’aujourd’hui, ils ne feront pas, évidemment, ce serait insupportable. La souffrance d’avoir fait le choix de la servitude serait trop douloureux si d’autres avaient le droit de vivre libres.

 

Citoyenneté

 

La production de lois participe d’une pédagogie de la citoyenneté. Le citoyen n’est pas l’homme du dialogue, mais du militantisme. Son intégration à la société n’est pas celle, horizontale, du marché, où clients et fournisseurs traitent entre eux, sans autre médiation que le Droit. La société du citoyen est verticale, hiérarchique. Elle n’est pas structurée par des accords, mais des ordres. Chaque citoyen y apprend à faire appel au législateur (« il faut des lois contre ça… »), et à ne pas négocier lui-même avec ses pairs la résolution des problèmes. La paix sociale ne passe que par la soumission. Ainsi se consolide le pouvoir des hommes de l’État.

 

Il est certes plus facile quand on est une bande d’hommes armés face à des citoyens désarmés de commander plutôt que de négocier. Il est plus spectaculaire d’imposer une unique solution, surtout lorsqu’on y trouve un intérêt personnel, que d’en laisser plusieurs en concurrence. D’où cette fonction des lois : elles ne doivent pas laisser apparaître qu’une autre solution que celle imposée par les hommes de l’État était meilleure. Plus le champ politique est élargi, par exemple à travers la coordination de législations entre États, moins la possibilité existe pour le public de comparer les décisions de ses politiciens avec celles prises dans d’autres lieux. Par son ampleur même, la « Politique agricole commune », première expérience de législation paneuropéenne, est une calamité économique et écologique, qui préfigure celle à venir de la « Charte sociale ».

 

Une raison de l’attrait des sociétés politiques sur les esprits sans scrupules est de faire partager par tous le coût de leurs préférences.[22]  Le mécanisme est patent dans le cas des paiements directs. Fonctionnaires, agriculteurs, nombre d’industriels et d’intellectuels subventionnés, vivent sans honte d’argent volé. Il est plus subtil lorsqu’il s’agit de déresponsabiliser, c’est-à-dire d’effacer la différence entre le bien et le mal. Donner aux pauvres me coûte l’argent que je donne. Il peut y avoir deux raisons de le faire. Soit je suis vertueux, et je m’enrichis de la joie de donner, et il m’est assez égal que les radins ne connaissent pas cette joie. Soit je donne aux pauvres par devoir, ce qui veut dire que je n’ai aucun plaisir à aider les pauvres, et il est insupportable que je sois seul à me sacrifier et que les autres utilisent leur argent pour partir en vacances. Je réclame donc un impôt. Ainsi, tout le monde étant obligé de donner, il n’existe plus de généreux ni d’avares.

 

Immigration

Le processus véritablement satanique par lequel les lois brouillent la perception du bien et du mal se repère dans celles contrôlant l’immigration. Elle est le thème de votre conférence, que je n’ai pas encore traité, mais je l’aborderai ici, car il est exemplaire de mon propos sur les lois.

 

L’idée reçue est qu’en l’absence d’un pouvoir d’État, les pays les plus prospères seraient envahis par tout ce que le globe compte de traîne-misère. C’est d’ailleurs une incohérence que ses détracteurs croient repérer dans le libéralisme : nous mondialisons en accordant moins d’égards aux humains qu’aux marchandises.[23]  Mais les anti-mondialistes n’ont compris ni la loi de l’inertie des corps, ni le Droit. Car les marchandises ne viennent pas se poser toutes seules dans les magasins d’Oslo et de Paris. Pour qu’elles fassent le voyage, il a fallu qu’elles soient désirées. Un importateur ou un client a pris la peine de les acheter, de les transporter, de les installer. Et de même, pour que moi, l’étranger, je pose mon sac chez quelqu’un, c’est que l’amitié, le travail, le talent peut-être, m’ont valu cette invitation.

 

Mais le raciste ne tolère pas que l’étranger soit invité par d’autres. Il ne veut pas l’employer dans son magasin, ni même le servir, encore moins que sa fille l’épouse… Mais perdre des clients, faire le malheur de sa fille, a un coût. La haine a un coût. Tout ce qui est en conflit avec la nature et avec autrui cause des pertes d’énergie. Les animaux connaissent d’instinct le rapport juste à la nature, les humains le découvrent à travers un apprentissage, que les économistes appellent le marché, et qui est tout simplement la vie selon le Droit. Subir un coût élevé est la tape sur les doigts que nous flanque la nature pour nous signifier que nous ne sommes pas dans un rapport juste avec elle. Mais le raciste ne veut pas subir seul le coût de sa haine. Les politique­ment puissants ne veulent pas subir seuls le coût de leur injustice. Ensemble, ils réclament des lois qui répartiront les conséquences de la haine et de l’injustice sur toute la société. 

 

Alors… ? 

Alors, doit-on obéir aux lois ? Elles ne sont pas seulement inutiles, puisque le Droit, les morales, les règlements, ordonnancent déjà la société ; elles ne sont pas seulement, dans le cas de « mauvaises lois » et de « mauvais régimes », le surgissement de violences pathologiques (et il n’est pas fortuit que tant de psychopathes se lancent en politique) ; elles sont la nouvelle ruse du Mal dans le monde. En feignant de satisfaire des aspirations légitimes, la défense des droits humains, des pauvres, de la culture, les lois institutionnalisent la violence pure et l’hypocrisie. Quand on a vu la vraie figure de cette violence, on ne peut plus répondre : « Obéir aux lois, pourquoi pas, si ça vous plaît ? ».

 

De même qu’il n’existe pas une seule voie vers l’accomplissement du Bien, notre engagement dans la lutte contre le Mal peut prendre plusieurs formes. Elle sera pour chacun celle que lui souffle sa conscience. Appelés à la résistance, jusqu’à quel point sommes-nous prêts à mettre en jeu notre situation personnelle et celle de notre famille pour vivre honnêtement et hors-la-loi ? Sommés de collaborer avec le Mal, jusqu’où acceptons-nous de chercher le pouvoir sur autrui dans le jeu démocratique ? De bénéficier du produit de la violence en étant receveur net d’argent volé ? De faire porter par d’autres le coût de notre injustice et notre imprévoyance ?

 

Certains actes de dissidence ne réclament pas d’héroïsme, et ils maintiennent l’exigence de vigilance : refuser les fonctions citoyennes, ne pas voter, ne pas être complice du pouvoir, tromper le fisc à la première occasion... Le devoir moral pour nous qui avons compris le méca­nisme de la violence légale est de le dénoncer. C’est à cette seule exigence qu’est tenu le Rebelle.

 

Car que pourrait la violence contre la violence ? On ne la combat pas sur les barricades, mais là où elle règne, dans les consciences. C’est par la prise de conscience de tout ce qui est violence dans notre relation aux autres et à la nature que l’humanité devient plus humaine.

Emporter la victoire contre le Mal, c’est d’abord le démasquer.

 

Texte adapté d’une conférence donnée à Oslo, dans le cadre d’un séminaire organisé par les FRIdemokratene et Libertarian International, le 1er octobre 2000

 

Texte disponible sur www.liberalia.com

cmichel@ cmichel.com

 


[1]   J’utilise le mot association ici dans le sens qu’Hayek donne à celui d’organisation. Friedrich Hayek, Droit, Législation et Liberté, Trad. de Raoul Audouin, PUF, 1983.

[2]   Sauf peut-être celles, inassimilables par d’autres, de quelques tribus primitives.

 

[3]   Certaines communautés aux contours flous sont identifiées clairement par des signes d’appartenance, bien qu’elles ne fassent pas l’objet d’un contrat d’adhésion. Citons une communauté linguistique, telle la francophonie, ou bien la « bonne société », dans laquelle on est admis par ses alliances, son éducation, la fréquentation de certains cercles… Mais si ces communautés existent réellement même sans adhésion formelle, elles ne lient pas non plus leurs membres par des obligations exécutables en droit. Les usages en vigueur dans le monde des Guermantes ne sauraient prévenir le mariage de Swann avec Odette de Crécy, et si la sanction de cette mésalliance est de lui fermer les salons du Faubourg Saint Germain, la règle applicable à ce cas est moins le règlement, tout virtuel, de cette aristocratie que le droit bien réel qu’a chacun de recevoir ou ne pas recevoir quelqu’un sous son toit.

[4]  La convivialité occupe une part importante dans notre vie, mais on pourrait soutenir que les relations entre amis constituent une sorte de règlement souple d’association, fixant la fréquence et la nature des rencontres, les échanges de cadeaux, les interdits (on ne pique pas la copine d’un copain !), etc.

 

[5]   J’ai noté l’expression chez François Guillaumat.

 

[6]   Montesquieu, De l’esprit des lois, in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1964.

 

[7]  Bien différente donc est la situation où Pierre accepte d’aider Paul à charge de réciprocité, ou parce que Pierre est tout simplement bon, car il s’agit là d’un accord entre eux, en d’autres termes, d’une association, même informelle et transitoire, à deux. Pour que ceux qui ne peuvent pas les produire ni les acheter aient accès à certains biens et services, il faut que d’autres aient la générosité de les leur fournir ou soient contraints de le faire par la puissance publique. Dans les deux cas, cette mise à disposition n’est pas garantie. On peut même constater que lorsque la contrainte est trop sévère, elle décourage la production au détriment des plus démunis.

 

[8]   Contrairement à d’autres formes d’agression, comme l’injure verbale, l’atteinte à l’intégrité physique est objective et vérifiable. Certes, d’aucuns soutiennent que « le mot peut tuer ». On entend proférer cette ineptie par les censeurs des associations anti-racistes et autres gardiens de la rectitude politique. J’insiste sur cette grave confusion qu’ils entretiennent en prétendant que l’injure, le blasphème, le récit historique, même le plus délirant, la littérature, le cinéma… peuvent tuer. Car si : « les mots = les balles », celui qui a été injurié serait en état de légitime défense en répondant aux mots par des balles. On verrait alors, mais un peu tard, lequel du stylo ou du fusil est mortel. Encore une fois, il n’y a d’agression que le Droit peut connaître que l’agression physique.

 

[9]   « Suum cuique tribuere ». D’aucuns usent la formule « à chacun son dû », qui est ambiguë. En effet, soit ce qui est « dû » à quelqu’un est déjà « le sien » : lorsque Sganarelle réclame ses gages à Dom Juan, cet argent est toujours en possession de Dom Juan, mais il n’est plus sa propriété, il appartient déjà à Sganarelle ; soit on entend par « dû » l’évaluation de quelque mérite ou titre moral. Ainsi Don Diègue s’emportant contre le Comte : « .. la faveur du Roi / Vous élève en un rang qui n’était dû qu’à moi ». Mais voilà l’intéressé qui juge ses propres mérites ! N’ayant rien promis, le Roi ne doit rien. Qui calculera que l’étudiant issu d’un milieu social déshérité, mais naturellement doué, a plus ou moins de mérite à réussir un examen que le fils de famille moins intelligent, mais travailleur ? Le professeur, lui, se contentera de noter les copies.

 

[10]     Psaumes, 85/11-12. L’Église catholique romaine a institué des commissions sous le nom de « Justice et Paix » pour la conseiller sur les problèmes économiques. Dans la plupart des pays, ces commissions se signalent par l’incompétence de leurs membres en matière économique.


[11]   D’autres violences peuvent surgir entre les humains, ainsi les crimes passionnels et pathologiques...  Ils n’entrent pas dans notre propos (nous pouvons nous borner à constater qu’ils n’ont jamais représenté qu’une infime proportion des violences dans l’histoire humaine ; aucun serial killer ne tuera autant qu’un général, aucune mafia ne volera autant que le fisc).

 

[12]    Ceux qui sont familiers avec les travaux de Georges Dumézil sur les trois fonctions qu’il repère dans toutes les sociétés indo-européennes les retrouveront dans la classification des règles sociales que je viens de donner. La fonction spirituelle des prêtres et des sages est d’approfondir et enseigner les lois morales ; la fonction martiale des guerriers consiste à faire respecter le Droit ; la fonction des producteurs s’exerce au travers des obligations et des droits nés des contrats et des règlements. (Pour une présentation de l’œuvre de Georges Dumézil, voir son Mythes et Dieux indo-européens, Champs-Flammarion, 1992). Ajoutons ceci : tous les enfants savent que les seuls guerriers qui s’acquittent honorablement de leur fonction – et c’est pourquoi ils sont si populaires dans notre imaginaire – sont les chevaliers errants et les héros de bandes dessinées, Tintin, Superman, Lucky Luke… Ils se contentent de faire respecter le Droit. Dès que les guerriers ne sont plus solitaires, mais se constituent en armée et en État, la tentation est irrésistible de racketter ceux qu’ils ont pour fonction de défendre.

[13]     Les règles morales se disent à la première personne du singulier, sur le mode du « je ». Les  contrats et règlements utilisent le « nous ». Le Droit, qui fait « acception des personnes », prend donc la forme du « il » impersonnelle.

[14]   Mais quel pourrait être ce Grand Dessein ?  Les désabusés répètent à l’envi : « Mon idéal de société est une société sans idéal ». Toute société dense, frémissante, est toujours tendue vers un idéal, autour duquel ses membres se rassemblent et que ses règlements facilitent. C’est exactement pourquoi les êtres humains forment des associations. Mais comment un pays, n’importe lequel, pourrait-il viser un objectif que ne rejetteraient pas nombre de ses habitants, et quelle justification pourrait avoir la puissance publique de les y contraindre ?

 

[15]   Les ayatollahs n’ont pas l’exclusivité du fondamentalisme. Soljenitsyne nous explique que la légitimité du droit est dans « la tentative de l’homme pour fixer dans les lois cette réalité morale qui nous transcende ». Alexandre Soljenitsine, Discours américains, Le Seuil, 1981.

 

[16]   Voir mon texte : La lutte des classes n’est pas finie, disponible sur  www.liberalia.com

 

[17]  A tout le moins, la prohibition du premier recours à la violence.

[18]  La seule relation entre le démissionnaire et l’association n’est plus que celle des obligations consenties qui courent encore, le démissionnaire doit-il de l’argent à l’association ? S’est-il engagé à peindre les volets de la co-propriété ?

 

[19]  Il existe au sein de la société d’autres formes de pouvoir, notamment le pouvoir de rendre service. Mon banquier et la femme que j’aime exercent tous deux sur moi un pouvoir considérable, mais seulement dans la mesure où j’attends leurs faveurs. Le moment où je ne désire plus ce qu’ils peuvent m’offrir, leur pouvoir s’évanouit. En revanche, je n’ai absolument pas besoin des hommes de l’État, et pourtant leur pouvoir ne cesse pas. Car le pouvoir des hommes de l’État est celui des armes, et sa limite est la mort de ses victimes ; le pouvoir économique est celui de rendre service, et sa limite est notre désir pour ce service.

 

[20]   « La guerre est seulement la continuation de la politique par d’autres moyens ». Cette citation bien connue forme le titre du §24 du chapitre introductif  « Qu’est-ce que la guerre ? »  in Carl von Clausewitz, De la guerre, Editions de Minuit, coll. Arguments.

[21]   Ma philosophie est la plus haute incarnation du Bien et du Vrai, n’est-ce pas, sinon pourquoi l’adopterais-je ? Mais si les autres préfèrent vivre dans l’erreur, par exemple dans le socialisme ou l’islam, pourquoi devraient-ils en être privés ?

 

[22]   cf. Frédéric Bastiat : « L'État, c'est la grande fiction à travers la quelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». (L’État, composition parue au Journal des Débats, numéro du 25 septembre 1848, disponible sur l’excellent site consacré au plus grand économiste français : www.bastiat.org )

 

[23]   Remarquons toutefois qu’à l’époque du premier libéralisme, au 19ème siècle, la situation était inverse. Le protectionnisme fermait les frontières aux marchandises, mais les gens étaient libres de les traverser sans contrôle et de s’installer où ils voulaient. (Le seul pays à exiger un passeport était la Russie, et Balzac, en apprenant qu’il devait en faire établir un s’il voulait y retrouver  Madame Hanska, ne se prive pas d’écrire à l’ambassadeur à Paris en termes virils ce qu’il pense des méthodes policières du régime tsariste).


Règles

De Wikiberal.

Le libéralisme insiste sur la nécessité de règles, au sein desquelles les initiatives humaines peuvent se déployer, mais de sorte à avoir une ensemble social non-conflictuel. Une formule célèbre de John Locke est que «là où il n’est pas de loi, il n’est pas de liberté».

La question est de savoir d’où viennent ces règles. Ici le libéralisme peut être partagé en deux grandes tendances : soit l’ordre spontané, soit la loi comme norme artificielle.

Les règles issues de l'ordre spontané

La première tendance se trouve principalement dans l’école anglaise et surtout écossaise : ordre spontané dans l’économie de marché selon David Hume et selon Adam Smith, ordre spontané dans la morale sociale selon Smith encore, car nous nous forgeons à nous-mêmes la norme du « spectateur impartial » (Théorie des sentiments moraux) ; enfin, l’ordre spontané c’est aussi le rôle des hiérarchies sociales, des influences, du patronage : réalité très forte en Angleterre, mais directement mise en cause par la Révolution en France.

Les règles issues de la loi, norme artificielle

L’autre tendance du libéralisme, très différente, fait l’éloge de la loi : la loi est un principe d’action, pour l’homme, qui est soumis à des conditions institutionnelles de fabrication (Montesquieu, Blackstone : séparation des pouvoirs, checks and balances), et la loi est également une forme d’obligation reconnue par la raison. De ce point de vue, Locke, puis Kant diront que l’homme est «un être capable de lois», c’est-à-dire de faire la loi et de se soumettre à la loi. En fait, l’éloge de la loi relève plutôt de la culture française (malgré le cas, là encore assez original, de Locke), la loi devant être ce qui remplace le pouvoir personnalisé, l’incarnation monarchique de l’État.

Dans la culture anglo-saxonne, ce n’est pas la loi, produit du législatif, qui est essentielle, mais le droit de common law, c’est-à-dire fondé sur la jurisprudence, un droit résultant de l’interprétation par le juge des droits tels qu’ils sont mis en pratique.

Voir aussi : droit, loi, justice, droit naturel.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Samedi 2 juin 2012 6 02 /06 /Juin /2012 10:15

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 La grande peur de la
« défaillance du marché »
 

 

François-René Rideau

 

http://www.noulakaz.net/weblog/wp-content/uploads/2008/09/20080919-entrepreneur.jpg

 

          Pour justifier l'intervention de l'État, les étatistes de tout poil, à commencer par les fonctionnaires chargés de la propagande officielle, inventent des scénarios-catastrophes du genre « que se passe-t-il si les fournisseurs de tel type de service font tous faux bond et ne satisfont pas le public? » Ces ratiocinations suivent un modèle standard, et on peut leur donner une réponse standard.

 

 

          L'exemple repose systématiquement sur la supposition que la défaillance d'un acteur est une catastrophe irréparable, qu'il n'y a pas un marché national pour pallier les déficiences locales, que toute solution au problème devrait avoir pour base la reconduction des acteurs défaillants et de leurs comportements, etc. Il repose aussi sur des évaluations fantaisistes de ce qui serait économiquement possible, par des personnes qui se veulent extérieures et supérieures au marché. Mais aussi et surtout, ces arguments posent en pétition de principe que l'État est à même de faire mieux et de corriger ces « défaillances du marché »(1) 
  
          Or, si un problème est isolé, s'il ne concerne que les frustrations vites oubliées de quelques personnes, franchement, il ne vaut pas la peine d'en parler. Nul ne doit à ces personnes la satisfaction de leurs problèmes sinon elles-mêmes. Mais à mesure qu'un problème concerne plus de personnes pendant plus de temps, à mesure que davantage de personnes sont prêtes à allouer davantage de ressources à résoudre ce problème, alors les sommes en jeu croissent, alors la concurrence devient d'autant plus rude pour satisfaire cette demande; aussi, il se trouvera promptement quelqu'un pour remplacer tout acteur défaillant. Ainsi, si par hasard dans un quartier donné tous les acteurs se révélaient insuffisants pour remplir une mission à forte demande, cela serait dans un marché libre une opportunité pour l'émergence d'un nouveau concurrent ou l'implantation d'un concurrent extérieur au quartier(2) 
  
          Mais par delà ces considérations de théorie économique, voici, selon moi, la bonne façon de présenter le principe du marché libre, en termes pratiques.  
  
Une catastrophe irréparable? 
  
          Pensez-vous, personnellement, que dans tel quartier, il y a vraiment une forte demande sans réponse? Ma foi lancez-vous! Plutôt que de demander que d'autres résolvent le problème à votre place, qui plus est avec de l'argent prélevé de force sur autrui – ce qui est l'attitude passive d'un esclave ou l'attitude active d'un tyran –, prenez vos responsabilités! Mettez vos actes en accord avec vos paroles! Appuyez vos affirmations putatives par des actions effectives(3) 
  
          Si, le premier, vous réagissez et faites une offre qui réponde à la demande, votre entreprise sera couronnée de succès, et cette réussite sera à la fois la reconnaissance de votre talent d'entrepreneur, la récompense des services rendus à tous vos clients, un encouragement à continuer, et la mise à votre disposition de ressources pour exercer davantage votre talent, ici ou ailleurs. Si au contraire, vous n'étiez qu'un arrogant affabulateur, vous ferez faillite, et cette faillite sera à la fois le témoin de votre erreur, l'assurance que vous n'aurez plus les moyens de mettre votre bêtise à l'oeuvre, et une désincitation à imiter votre erreur pour tous vos émules potentiels. Et si votre faillite était due à l'influence de mauvaises idées ou pratiques qui n'excluent pas que vous ayez eu quelques bonnes idées ou pratiques dans le lot, ma foi, d'autres que vous seront libres de suivre votre exemple sur les points qu'ils croient bons en changeant ceux qu'ils croient mauvais; et vous-mêmes serez libre de trouver de nouveaux investisseurs pour une nouvelle entreprise amendée, si vous savez les convaincre. Avec un peu de chance, les pertes financières vous seront une sonnette d'alarme et vous permettront de vous corriger avant la sanction finale de la faillite. 
  
          Ainsi, en l'absence d'un monopole ou de réglementations élevant une barrière à l'entrée du marché, il n'y a que des lâches et des hypocrites pour prétendre qu'une demande n'est pas satisfaite. Si vous avez le courage d'une opinion sincère, lancez-vous! Le marché libre n'est pas, comme l'État chéri de vos fantasmes, une divinité supérieure de laquelle on doit attendre passivement le salut: vous faites partie de ce marché libre: si vous voyez mieux que les autres une opportunité, c'est à vous et à nul autre de la saisir(4); et si vous ressentez plus que les autres un besoin, c'est à vous de rendre attrayante l'entreprise de le satisfaire. Et plus la demande est « criante » et plus la solution est « évidente », qui plus est « pour tout le monde », plus vous êtes un lâche, un hypocrite ou un affabulateur de le prétendre et de ne pas vous lancer dans l'entreprise d'y répondre.  

 

     « En l'absence d'un monopole ou de réglementations élevant une barrière à l'entrée du marché, il n'y a que des lâches et des hypocrites pour prétendre qu'une demande n'est pas satisfaite. Si vous avez le courage d'une opinion sincère, lancez-vous! Le marché libre n'est pas, comme l'État chéri de vos fantasmes, une divinité supérieure de laquelle attendre passivement le salut. »
 

          Et si « vous n'avez pas le temps » car votre activité actuelle est tellement plus productive et plus sûre pour vous-même que celle dont vous vous faites le chantre, eh bien engagez les ressources que vous gagnez par ailleurs pour les investir dans cette autre activité que vous prétendez si utile(5); si comme vous le prétendez tant d'autres personnes ressentent le même besoin que vous, vous n'aurez aucun mal à susciter un fournisseur à votre besoin commun. À défaut de trouver un entrepreneur parmi vous, recrutez-en un. Et s'il faut pour cela fournir des garanties d'investissement à un entrepreneur potentiel, déposez vos fonds et promesses de fonds chez un notaire, avec engagement de les investir ou de les dépenser auprès d'un fournisseur qui satisferait à vos critères, en agréant un juge réputé impartial pour tout litige à ce sujet; si vous collectez assez de fonds assortis de conditions raisonnables, il se trouvera bien quelqu'un pour relever le défi; dans le cas contraire, ce sera la preuve que votre évaluation était erronée, que la valeur accordée par vous et ceux qui ressentent ce « besoin » à la satisfaction de celui-ci ne suffit pas à couvrir les frais de production d'une telle satisfaction, et que vos ressources seront mieux employées ailleurs.  
  
Le soin de « protéger » les faibles 
  
          D'aucuns étatistes mettront en avant l'objection d'un « manque de ressources » des « victimes »: selon eux, les pauvres et faibles « exploités » par les capitalistes, n'ont pas les moyens de créer des concurrents à ces compagnies établies, et seraient ainsi « obligés » de payer « beaucoup plus » à ces fournisseurs « dominants » voire à ce « monopole » que ce que ces services ne coûtent réellement. Si vraiment des consommateurs sont forcés de payer « beaucoup plus » que ce que coûte « réellement » une prestation, c'est donc bien que ce « plus » représente autant de ressources grâce auxquelles ils pourraient non seulement payer le fonctionnement d'un concurrent moins cher, mais aussi financer l'établissement de ce concurrent, et ce d'autant plus vite et avec d'autant plus de bénéfices que ce « beaucoup plus » est « outrageusement » élevé. Bref, si vraiment le scandale était énorme, alors par définition, les ressources pour le faire cesser ne manquent pas; et si un grand nombre de personnes en était conscient, alors l'émergence d'un remplaçant serait facile et rapide.  
  
          À ce moment, les socialistes mettent en avant « l'impérieuse nécessité » dans laquelle se trouvent les « pauvres » qui n'auraient « pas le choix », pris à la gorge, soumis à leurs besoins immédiats. Mais comment ces pauvres seraient-ils soudain dans le besoin? Sont-ils vraiment aux portes de la mort? N'y a-t-il rien qu'ils puissent sacrifier? Ne peuvent-ils pas se priver qui d'une bière, qui d'une place au cinéma, qui d'un vêtement neuf, qui d'un magnétoscope, qui d'une voiture plus récente, qui d'un appartement plus grand, etc., bref, épargner, le temps qu'il faut pour réunir les fonds nécessaires? Ne peuvent-ils pas emprunter à un taux d'autant plus élevé que l'exploitation est outrageuse et que sa fin les libérera? Si vraiment exploitation outrageuse il y avait, les moyens ne manqueraient pas de la faire cesser. Et encore une fois, plus grande la « rente de monopole » supposée, plus urgente cette alarme, plus les victimes seront prêtes à sacrifier pour la faire cesser, et plus rapide sera sa fin. Dans un marché libre, il n'est donc aucunement possible qu'un monopole quelconque puisse rançonner le public et subsister. Dès que le prix d'un fournisseur est « trop » élevé ou que ses prestations sont défaillantes, et à mesure que l'insatisfaction du public est grande, ce fournisseur, sur un marché libre, est condamné à s'améliorer ou à disparaître.  
  
          La « solution » des étatistes est de confier à l'État le soin de « protéger » les faibles. Les socialistes vont jusqu'à réclamer que l'État se fasse fournisseur exclusif. Voilà bien une conclusion absurde fondée sur des hypothèses autocontradictoires autant que sur des sophismes flagrants. Qu'est-ce donc que l'État régulateur, sinon la domination des pouvoirs établis, et le frein à l'émergence de concurrents? Qu'est-ce donc que l'État fournisseur, sinon précisément ce monopole, ce cas le pire dont on avait peur que le marché le suscite peut-être? Cette « solution » est précisément le pire possible de tous les maux que l'on prétend écarter. Qui protège contre les prix outrageux et le service désastreux de la part du monopole d'État? Personne. Les citoyens étaient supposés imprévoyants et incapables de s'organiser; comment se défendront-ils alors contre l'État tout-puissant? Pire encore, là où un libre marché reconnaît à une minorité prévoyante le droit de s'organiser pour établir un concurrent au bénéfice de tous, la régulation et le monopole de l'État consistent précisément en l'empêchement et l'interdiction de toute concurrence, en l'emploi de la force pour prévenir toute tentative d'organisation pour faire cesser l'exploitation.
  
          Ce que proclament vraiment les étatistes, c'est qu'ils sont des êtres supérieurs, source de prévoyance, d'autorité, d'organisation, d'intelligence, dont le commun des mortels est dépourvu; ce qu'ils revendiquent, c'est qu'il faut leur conférer le pouvoir (absolu, dans le cas des socialistes) sur la masse des inférieurs. Derrière toutes les pseudo-justifications, il n'y a rien d'autre que cette revendication aristocratique (et totalitaire, pour les socialistes). Ceux qui voient un problème potentiel dans le marché libre et refusent de voir le même problème en pire dans l'État font deux poids deux mesures. En prétendant que l'État est une solution, ils font une pétition de principe; plus encore, quand on examine en détail le fonctionnement social, on voit qu'ils vont à l'opposé de la raison. Ce n'est pas qu'ils raisonnent à l'envers – c'est qu'ils ne raisonnent pas, mais croient par superstition, superstition alimentée par la propagande des véritables exploiteurs, ce que leur disent les privilégiés de l'État.  
  
          Ceux qui justifient l'intervention politique par des scénarios catastrophes ne comprennent pas plus la nature d'un marché libre que celle de l'État; ils en restent à la pensée magique(6). La grande peur des « défaillances du marché » n'est autre chose que cette névrose de ceux qui ont peur de la liberté et sa réalité duale, la responsabilité, et qui se cherchent désespérément en l'État un parent, un tuteur, pour les soulager d'avoir à se comporter en adultes(7) – peur alimentée par les voyous qui n'hésitent pas à s'en servir pour étendre leur pouvoir sur tous les hommes, via une majorité d'esclaves volontaires, soumis grâce à leur croyance en Dieu-l'État. 

 

 

François-René Rideau est un informaticien français. Parmi les sites qu'il anime, Bastiat.org est consacré à l'oeuvre de l'économiste libéral Frédéric Bastiat, Le Libéralisme, le vrai contient ses essais, et Cybernéthique est son blog apériodique.

 


Notes

[1]: Sur le sophisme de la défaillance de marché (market failure), voir par exemple cet article The Market Failure Myth de D.W. MacKenzie.

[2]: Bien sûr, des réglementations strictes et autres lois protectionnistes peuvent empêcher ou ralentir considérablement cette implantation; mais dans un tel cas, la permanence de la pénurie n'est évidemment pas due à la concurrence (c'est-à-dire à la liberté), mais bien à l'absence de concurrence (c'est-à-dire à l'intervention coercitive de l'État).

[3]: Les américains ont cette excellente expression: put your money where your mouth is, littéralement « mettez votre argent là où se trouve votre bouche »; bref, appuyez vos dires par un engagement concret.

[4]: Dans son article Are Bubbles Efficient?, Robert Blumen raconte cette blague connue, dans laquelle des « économistes » discutant de l'économie en termes de marchés magiquement en équilibre permanent trouvent par terre un billet de cent dollars, et passent leur chemin en disant que si ce billet avait vraiment de la valeur, le marché aurait déjà escompté cette valeur. La morale de l'histoire est que contrairement à ce que suppose l'approche classique, l'équilibre des marchés ne se fait pas magiquement, et n'est pas l'objet fondamental de la science économique. Au contraire, comme l'avance l'approche « autrichienne » de l'économie, l'objet fondamental de la science économique est bien l'action humaine de ceux qui voient et saisissent les opportunités d'amélioration pour eux-mêmes et leurs congénères. Et cette action humaine constitue la force dont la résultante est de s'approcher d'un point d'équilibre dynamique (quand cette force est en rétroaction négative) ou au contraire de faire évoluer la société vers le progrès (quand cette force est en rétroaction positive), voire les deux à la fois selon la projection choisie. En fin de compte, il n'y a pas d'équilibre, il y a que des opportunités qui sont autant d'incitations à l'action; l'équilibre n'est qu'un point mouvant où tendent momentanément ces actions, dans l'approximation rarement pertinente où l'information se découvrirait et circulerait beaucoup plus vite que ne se déroule l'action.

L'erreur des économistes classiques et autres étatistes est donc de voir en l'économie un phénomène déshumanisé qui se déroulerait sans l'homme, malgré lui, comme une malédiction qui le détourne de la « vie vraie », alors qu'au contraire, vue correctement comme domaine de l'Action Humaine, elle est un phénomène consubstantiel à la nature humaine, elle est la vraie vie.

[5]: Là encore, les américains, qui comprennent mieux que nous le principe de fonctionnement d'une économie libre, ont cette expression: money talks — « l'argent parle ». Le seul moyen sincère et honnête pour signifier que l'on attribue vraiment de la valeur à quelque chose que l'on n'a pas la compétence pour faire avancer soi-même, c'est de dépenser son argent en conséquence.

Pour prévenir la réaction outragée des détesteurs de l'argent, les américains ont encore cette expression time is money, « le temps c'est de l'argent ». L'argent, c'est ce que rapporte l'usage le plus productif de votre temps, mis au service de ceux qui savent le mettre au plus grand profit d'autrui, en combinant votre spécialité à celles complémentaires d'autres personnes. Ensuite, vous pouvez à votre tour employer cet argent, qui peut se concevoir comme la concrétisation d'une « dette sociale » à votre égard, pour employer des spécialistes capables d'effectuer les tâches qui vous tiennent à cœur. Souvent pour réparer une plomberie défectueuse, il vaut mieux travailler trois heures et payer une heure de travail de plombier que d'essayer soi-même et passer six heures en essais et erreurs, achat de pièces et énervement; de même pour aider les nécessiteux, il vaut souvent mieux travailler quelques heures en plus et faire une donation du produit de ce travail à une charité spécialisée dans une telle entreprise, que de passer un temps bénévole à faire maladroitement ce que d'autres feront mieux à votre place.

Bien sûr, en fin de compte, chacun est seul juge de la meilleure façon de passer son temps. Mais l'emploi judicieux de l'argent, cet intermédiaire universel, loin d'être un signe de « matérialisme », est au contraire un signe d'efficacité dans l'usage de ressources matérielles, au service des causes qui sont celles des hommes, qu'elles satisfassent des appétits matériels ou des aspirations spirituelles — si tant est qu'on pusse délimiter pertinemment le matériel et le spirituel.

[6]: Sur les sophismes utilisés pour justifier l'État, et sur la pensée magique sous-jacente à ces sophismes, lire mon essai L'État, règne de la magie noire.

[7]: Pour l'analyse d'un cas particulièrement aigu de cette névrose, voir mon article Schizophrénie socialiste, commentaires sur la pièce « Dans la solitude des champs de cotons » de Bernard-Marie Koltès.


Défaillance du marché

De Wikiberal.

La justification habituelle « philanthropique » de l'intervention de l'État réside, en autres, pour les étatistes dans le concept vague et un peu passe-partout de défaillance du marché. En fait, il s'agit là d'une justification a posteriori des premières interventions de l'État, une justification de l'augmentation du pouvoir de l'État, et de son emprise, bien éloigné de buts prétendument philanthropiques.

Aspects néfastes de l'intervention de l'État

En réalité, l'emploi par l'État de la coercition lorsqu'il intervient, implique nécessairement des conséquences néfastes, puisque l'État ne vient pas comme un être surnaturel, hors du monde, qui ne fait que, par exemple, modifier les répartitions de richesse. La violence que l'État fait aux hommes induit une agression au sens propre du terme, et une appréhension, qui n'aurait pas eu cours dans une société de liberté où la répartition de la richesse - issue de la création - est spontanée. Il s'ensuit que, dans la plupart des cas, l'intervention conduit à un effet contraire au but recherché par le philanthrope. Les exemples sont nombreux, on pourrait ici citer l'explication rothbardienne de la crise de 1929, prétendument emblématique des faiblesses du capitalisme : elle trouve sa source dans le protectionnisme et l'interventionnisme des années 1920, ainsi que dans les décisions arrêtées par la toute jeune Federal Reserve américaine sur le marché monétaire (voir aussi l'article étalon-or).

La causalité libre

Il advient donc de l'intervention de l'État une série d'aggravations des situations présentes, mais qui ne sauraient être attribuées à l'État qui se caractérise, pour beaucoup d'étatistes, par une sorte d'infaillibilité. Attitude encouragée d'ailleurs par la croyance de suivre des idées progressistes, qui vont "dans le sens de l'Histoire", avec pour objectif d'améliorer sciemment le sort des "classes défavorisées". Sorte d'emprunt à la dialectique matérialiste marxiste. En ce sens, les étatistes ne sont pas conscients de la causalité des effets pervers de l'interventionnisme. Ils s'expliquent, pour eux, par une sorte de "causalité libre", sans source. Cette "causalité libre", à partir de laquelle les étatistes cherchent à élucider l'origine des "effets indésirables ou non souhaités", ne serait alors qu'une propriété d'émergence des interactions individuelles, incapable d'être prévue au niveau microscopique (ou microéconomique), mais qui est observable au niveau de la macroéconomie.

La personnification du marché

Cependant, la pensée est également pervertie par un autre principe, à partir de ce point : le marché, ensemble des actions individuelles, est donc imprévisible, peut conduire à des "dérives", il ne pourrait alors être utilisé comme remède à quelconque situation. L'État s'impose donc comme la solution d'une force personnifiée, et qui s'attribue des objectifs précis. Et on note, en bout de course, une projection de la conception de l'État sur celle du marché, où celui-ci devient personnifié. D'où la matérialisation des multiples "dérives du marché", qui ne pourraient en aucun cas être laissées "à ses forces aveugles indomptables".

Citations

  • Si les marchés sont imparfaits, les politiques sont aussi imparfaites que les marchés. (Paul Krugman)

Voir aussi

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 12:52

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Pourquoi y a-t-il des cycles économiques et des récessions ?

 

S’il y a un phénomène économique qui attire énormément d’attention, c’est bien la récession. Ce ralentissement de l’activité économique engendre des pertes d’emplois, du chômage, des déficits budgétaires et des faillites. Ses effets sont parfois dévastateurs sur la qualité de vie de certains individus.

Les économistes parlent généralement de récession suite à ce que le produit intérieur brut (PIB) ait chuté durant deux trimestres consécutifs. Une fois la récession bien enclenchée, les économistes arrivent parfois à identifier certains des éléments qui l’ont déclenchée et arrivent à déterminer approximativement le moment où elle a débuté ainsi que le moment où elle s’est terminée. Cependant, ceux-ci sont incapables de prévoir les récessions et encore moins d’en identifier les causes fondamentales.

Comment se fait-il qu’un phénomène économique d’une telle importance soit si imprévisible et que ses causes soient inconnues ? Il y a une chose qu’on peut cependant observer : les récessions sont souvent précédées d’une bulle spéculative et/ou d’une crise financière.

Se pourrait-il que ce qui cause les bulles financières ait un lien direct avec les récessions et que leur cause fondamentale soit la même ? Tout à fait !

En fait, la récession est le pire moment de ce qu’on appelle le cycle économique. Lorsque l’économie atteint un sommet insoutenable, la crise éclate, l’activité économique se contracte et la récession se manifeste. Celle-ci est ensuite suivie d’une reprise économique qui initie une nouvelle ère d’expansion économique.


 

Mais pourquoi est-ce qu’il y a des cycles d’une telle amplitude ? Pourquoi est-ce que la croissance économique ne se fait-elle pas de manière constante ? Pour répondre à ces questions, nous devons d’abord comprendre comment un cycle économique se manifeste.

Le graphique suivant présente la variation du PIB réel américain de 1960 à 2010. Les zones grises sur le graphique représentent les périodes de récessions. On peut voir sur ce graphique que le taux de croissance du PIB est très volatil et varie beaucoup.

 

Qu’est-ce qui cause la croissance économique ?

Comme les récessions sont identifiées par un manque de croissance économique, il incombe que nous commencions notre explication en identifiant ce qui cause la croissance économique.

Imaginons une économie dans laquelle il n’y a qu’une seule entreprise. Le PIB de cette économie ne serait en fait que la production de cette entreprise. Comment cette entreprise peut-elle faire pour augmenter sa production ?

La première façon consisterait à augmenter sa capacité de production. Par exemple, elle pourrait investir dans l’agrandissement de son usine, l’achat de machines additionnelles et l’embauche de nouveaux employés. La deuxième façon viserait à produire davantage avec le même capital, c’est-à-dire améliorer la productivité. Pour ce faire, elle devrait investir dans la formation de ses employés et dans ses systèmes de logistique et d’information. La troisième façon viserait aussi l’amélioration de la productivité, mais cette fois en investissant dans la recherche et le développement de nouvelles technologies plus efficaces.

Dans les trois cas, l’amélioration de la production passe par de l’investissement dans le capital productif. Pour que ces investissements soient possibles, l’entreprise doit les financer. Et pour que le financement soit disponible, il faut de l’épargne.

Ainsi, une augmentation de l’épargne procure davantage de capital aux entrepreneurs, ce qui leur permet d’investir dans leur capital productif et d’augmenter leur production. Cela résulte en une accélération de la croissance économique. Davantage de biens sont disponibles à la population, qui s’en trouve donc plus riche. La croissance économique est donc stimulée par une augmentation de l’épargne. La propension des gens à épargner dépend de leurs préférences temporelles, c’est-à-dire leur préférence quant à la consommation présente comparativement à la consommation future.

Pourrait-on alors dire que les cycles économiques sont causés par des changements dans le taux d’épargne et par conséquent dans les préférences temporelles des individus ? Dans une économie libre, ce serait le cas, mais l’économie n’est pas laissée libre. Nous allons voir pourquoi dans les sections suivantes.

Comment se forment les cycles économiques ?

Par la politique monétaire, les autorités à la tête de la banque centrale gèrent la croissance de la quantité de monnaie en circulation. Tel qu’expliqué dans mes articles antérieurs, l’augmentation de la masse monétaire fait monter les prix (l’inflation). Pour éviter que l’inflation ne devienne incontrôlable, les banques centrales visent généralement une cible d’inflation d’environ 2%. Ainsi, la banque centrale tente de maintenir un taux d’intérêt le plus bas possible tant que l’inflation est dans sa fourchette cible. Pour ce faire, la banque centrale influence les taux d’intérêt en créant de la monnaie à un rythme plus ou moins rapide.

Pourquoi la politique monétaire vise-t-elle un taux d’intérêt aussi bas que possible ? C’est pour que son objectif secondaire soit atteint : la croissance économique. Quel est l’impact des taux d’intérêt sur la croissance économique ? Pour faire baisser les taux d’intérêt, la banque centrale va créer plus de monnaie et l’injecter dans l’économie. Ce faisant, la banque centrale crée de « l’épargne artificielle », laquelle fait baisser les taux d’intérêt, tout comme l’épargne réelle d’ailleurs. C’est logique puisque plus il y a d’épargne, plus les banques ont d’argent à prêter, donc l’offre de crédit augmente, ce qui fait baisser le prix du crédit (le taux d’intérêt).

La banque centrale espère donc que cette épargne artificielle aura le même impact que l’épargne réelle décrite dans la section précédente ; c’est-à-dire qu’elle stimulera l’investissement et la consommation et stimulera l’activité économique. Il y a cependant un grave problème avec cette hypothèse.

Les bas taux d’intérêt favorisent l’endettement. Les consommateurs vont alors s’endetter pour s’acheter une nouvelle résidence, des meubles, des voitures, des bateaux, etc. De leur côté, les entrepreneurs vont aussi s’endetter pour investir dans leur entreprise et augmenter leur capacité de production, ce qui semble justifié par l’augmentation de la demande finale. Finalement, certaines investisseurs vont s’endetter pour acheter des actifs tels que des actions, des obligations et des titres immobiliers, ce qui fera monter les prix de ces actifs à des niveaux très élevés; au point où on parlera parfois de « bulles spéculatives ».

Il est important de réaliser que, pour diverses raisons, certains secteurs de l’économie bénéficient davantage du boum économique. Par exemple, le dernier boum qui s’est terminé en 2007 a bénéficié à la construction résidentielle. Le précédent, terminé en 2000, avait bénéficié outre mesure aux entreprises reliées à l’internet et aux télécommunications. Devant l’augmentation significative de la demande actuelle et anticipée dans ces industries spécifiques, beaucoup d’investissements y sont faits et beaucoup d’emplois y sont créés.

Cependant, l’endettement ne peut continuer ad vitam aeternam. La dette n’est en fait qu’une façon de déplacer sa consommation du futur vers le présent. Tôt ou tard, cette dette doit être remboursée, et pour ce faire les emprunteurs devront réduire leur consommation. Ainsi, le signal envoyé par la baisse des taux d’intérêt est en quelque sorte mal interprété par les consommateurs et les entrepreneurs, lesquels modifient leurs préférences temporelles et devancent leur consommation et leurs investissements.

Il est important de comprendre que la croissance économique apparemment générée grâce à l’endettement n’est pas de la vraie croissance économique, ce n’est qu’un déplacement de la consommation future vers le présent ; une illusion. Les décisions économiques qui découlent de cette illusion ne peuvent donc qu’être, plus souvent qu’autrement, mauvaises.

Néanmoins, le résultat à court terme de cette politique monétaire expansionniste est un boum économique financé par de la dette. L’augmentation de la demande de biens et services fait éventuellement monter les prix. L’inflation commencera alors à se montrer le bout du nez. Pour freiner cet élan, la banque centrale n’a d’autre choix que de resserrer sa politique monétaire. Pour ce faire, elle ralentira le rythme de croissance de la masse monétaire, laquelle entrera même en décroissance. Cette situation mettra de la pression à la hausse sur les taux d’intérêt puisque l’offre de crédit diminuera. C’est alors que s’amorce le cercle vicieux qui mènera à la récession.

Tout d’abord, l’augmentation des taux d’intérêt fait diminuer le rythme auquel les consommateurs s’endettent pour consommer, donc la demande de biens et services diminue. Suite à cette baisse de la demande, les entreprises doivent réduire leur production et des pertes d’emploi sont observées, ce qui accélère encore plus la baisse de la demande, puisque les sans-emploi consomment moins.

Tel un château de cartes sur lequel on souffle, l’augmentation des taux d’intérêt ramènera tout le monde à la réalité et mettra à jour tous ces mauvais investissements faits durant le boum. Ces investissements, lesquels semblaient rentables avec de bas taux d’intérêt, de la demande élevée et des prix élevés, apparaissent maintenant comme déficitaires, ce qui génèrera une vague de faillites et de coupures d’emplois. La demande élevée n’était qu’une illusion miroitée par l’endettement. Les agents économiques paient le prix de leurs mauvaises décisions économiques, prises dans un environnement où le signal des taux d’intérêt a été faussé par la politique monétaire.

Une fois la récession enclenchée, les consommateurs dépensent moins pour rembourser leurs dettes. L’investissement tombe à sec en raison de la faiblesse de la demande et des faillites dues aux mauvais investissements. Dans un système bancaire à réserves fractionnaires, le remboursement des prêts résulte en un phénomène de destruction de monnaie : la déflation. Les prix baissent, ce qui accentue la sévérité de la récession.

Durant la récession, les mauvais investissements réalisés grâce à la dette abordable sont liquidés et le capital est redéployé dans d’autres industries qui seront sujettes à la reprise économique. La récession est donc un processus de nettoyage de l’économie durant lequel la structure de production s’adapte à la nouvelle réalité ; c’est-à-dire aux nouvelles préférences temporelles des consommateurs.

Qu’est-ce que l’État doit faire lorsque l’économie est en récession ?

Pour se sortir de ce marasme, il faut que la structure de production s’adapte à la nouvelle structure de l’économie. C’est la destruction créatrice qui entre en jeu. Les ressources libérées sont réallouées dans l’économie. De plus, le capital investi dans de mauvais projets durant le boum est perdu et devra être remplacé. Pour ce faire, les mauvais prêts doivent être radiés, les dettes remboursées et l’épargne réel doit fournir le capital nécessaire à financer la reprise. Finalement, les prix doivent aussi s’adapter à la nouvelle réalité du marché et à la quantité de monnaie en circulation ; ce qui signifie généralement qu’ils doivent baisser.

À cet égard, l’économiste Joseph Schumpeter a élaboré une théorie bien intéressante nommée destruction créatrice. Selon lui, les récessions sont salutaires et fertiles au progrès économique. Les innovations arrivent en grappes presque toujours au creux de la récession, parce que la crise bouscule les positions acquises et rend possible l’exploration d’idées nouvelles et ouvre des opportunités.

Les récessions exposent les faiblesses de certains modèles d’affaires vétustes, elles créent de nouvelles opportunités et tuent les mauvaises habitudes, laissant le champ libre aux nouvelles idées innovatrices. Les facteurs de productions peuvent être achetés de ceux qui les utilisent mal par ceux qui les utiliseront mieux. Les exemples sont nombreux.

DuPont a investi massivement en recherche et développement et a engagé des scientifiques qui étaient au chômage durant la Grande Dépression. Vers la fin des années 1930s, 40% de ses ventes provenaient de produits qu’elle avait développés durant la dépression, tels que le nylon et le caoutchouc synthétique.

Les entreprises qui ont pris leur envol durant la Grande Dépression des années 1930s sont nombreuses, incluant Revlon, Hewlett-Packard, Polaroid et Pepperidge Farms.

C’est quand l’Union Soviétique s’est effondrée, plongeant la Finlande en sérieux problèmes économiques, que Nokia a décidé d’abandonner 90% de ses lignes d’affaires pour se concentrer sur les télécommunications, surtout sur la téléphonie sans-fil, industrie dont elle est devenue l’un des leaders.

Une étude de Bain Capital Group sur la période 1985-2001 a démontré que les fusions/acquisitions réalisées durant les récession ont généré un rendement environ 15% supérieur à celles faîtes durant les périodes de croissance économique.

La Fondation Kauffman, laquelle étudie l’entreprenariat, mentionne que la moitié des entreprises du Fortune 500, incluant FedEx, CNN et Microsoft, ont été fondées soit durant des récessions ou durant des périodes de faiblesse économique. La plupart de ces entreprises sont apparues à partir d’idées qui ont révolutionné leur industrie.

La destruction créative ne fonctionne pas dans une économie socialiste. L’État y a le monopole et n’a aucune pression compétitive pour stimuler l’amélioration de la productivité par l’innovation. C’est ce qui a été observé en Union Soviétique après la chute du rideau de fer. On y a observé de la machinerie agricole fonctionnant avec des moteurs à vapeur développés dans les années 1920.

L’industrie pétrolière soviétique fut aussi un cas spectaculaire démontrant ce qui se produit en l’absence de destruction créative. Les technologies utilisées dans les années 1980s dataient des années 1950s, et ce allant du simple outil de forage jusqu’aux activités de raffinage. Le matériel de forage était primitif ; incapable de dépasser 3.000 pieds sans se briser (ce qui est un problème majeur lorsque la plupart des gisements restants dépassaient cette profondeur).

En somme, durant les récessions, l’État doit en faire le moins possible. Il doit laisser les prix fluctuer librement et les entreprises en difficulté faire faillite. Il doit laisser le capital productif de l’économie s’ajuster et se reconstruire à partir de l’épargne réelle. Ce processus est sans aucun doute facilité lorsque les impôts sont minimisés de façon à maximiser l’épargne. De plus, l’État doit éviter de générer des déficits de façon à ne pas absorber de capital qui aurait pu être utilisé par des entrepreneurs pour relancer l’économie. Bien entendu, pour éviter les déficits tout en minimisant les impôts, l’État doit se serrer la ceinture et réduire ses dépenses. Nous allons voir pourquoi dans la prochaine section.

Est-ce que les dépenses du gouvernement stimulent l’économie ?

Malheureusement, du côté des gouvernements, il est très peu « payant » politiquement de ne rien faire durant les récessions, voire de couper les dépenses. Au contraire, les gouvernements sont gérés selon les théories de l’économiste John Maynard Keynes.

La recette keynésienne va essentiellement comme suit : durant les récessions, les gouvernements doivent augmenter leurs dépenses, même si pour cela ils doivent tomber en déficit budgétaire et s’endetter. La dernière récession n’a pas fait exception à cette règle, ayant été accompagnée de multiples plans de relance impliquant d’importantes dépenses gouvernementales. Néanmoins, ces dépenses n’arrivent pas à relancer l’activité économique de façon soutenable. Pourquoi ?

Tout d’abord, les gouvernements ne produisent aucune richesse. L’argent dont ils disposent a soit été soutiré aux contribuables par les taxes et impôts ou été emprunté. Dans le premier cas, il n’y a aucune raison pour que cet argent contribue davantage à la croissance économique s’il est dépensé par le gouvernement plutôt que par les contribuables desquels cet argent a été soutiré. Dans le second cas, l’argent emprunté devra un jour être remboursé, ce qui sera fait à partir des taxes et impôts. La situation est donc la même que dans le premier cas.

Certains diront qu’il est mauvais que les gens épargnent durant les récessions. Il n’y a rien de plus faux ! Cet argent épargné ne reste pas enfoui sous un matelas ou enfermé dans un coffre-fort (sauf peut-être lorsqu’il est en possession d’organisations criminelles, mais là c’est une autre histoire). L’épargne est soit déposée à la banque ou investie sur les marchés financiers. Les banques et les marchés financiers canalisent cette épargne vers les entrepreneurs qui l’utiliseront pour investir dans leur capital productif. Donc, d’une façon ou d’une autre, l’argent est dépensé. Pourquoi faudrait-il que ce soit le gouvernement qui le dépense ? Est-il le mieux placé que les entrepreneurs et les investisseurs pour savoir dans quoi il faut le dépenser ? Permettez-moi d’en douter…

Certains observeront que durant la récession, les producteurs ne produisent pas à pleine capacité étant donné la faiblesse de la demande. Ils ont donc de la capacité excédentaire. Alors pourquoi investiraient-ils dans leur capital productif dans ce cas ? Premièrement, les industries dans lesquelles il y a de la surcapacité de production sont surtout celles qui ont été sujettes aux mauvais investissements durant le boum économique insoutenable. La solution ne consiste pas à tenter de relancer la demande de ces industries. Elle consiste plutôt à ce que le gouvernement s’abstienne d’intervenir pour que ces entrepreneurs réalisent que la demande n’est plus là et que ce capital soit réalloué ailleurs dans l’économie, dans de nouvelles industries plus prometteuses. Deuxièmement, les investissements ne servent pas nécessairement à augmenter la capacité de production. Ils peuvent aussi servir à diminuer les coûts de production, améliorer la productivité et à développer de nouvelles technologies plus efficaces. Ce sont ces initiatives qui remettront l’économie sur le droit chemin.

Il y a une autre raison pour laquelle les plans de relance économiques des gouvernements échouent. Les entrepreneurs ne sont pas dupes ; ils savent que ces nouvelles dépenses gouvernementales ne sont que temporaires. Ainsi, si vous aviez une entreprise de construction et que le gouvernement fédéral vous octroyait un contrat dans le cadre d’un plan de relance, allez-vous vous mettre à investir dans votre entreprise et à embaucher des employés permanents ? Bien sûr que non ! Car vous savez que cette « manne » n’est que temporaire et ne représente aucunement de la demande durable. Donc une fois le stimulus passé, c’est le retour à la case départ.

Pourquoi alors est-ce que les gouvernements déploient des plans de relance économique lors des récessions ? Outre l’argument politique évoqué plus tôt, il y a aussi la croyance selon laquelle les dépenses du gouvernement génèrent plus de richesse que celles des contribuables ; le fameux mythe des retombées économiques !

Par exemple, supposons qu’un gouvernement utilise l’argent des contribuables pour financer un événement quelconque, disons un spectacle musical à Québec. Le gouvernement tente de nous faire avaler que cette dépense générera de la croissance économique puisque l’artiste qui recevra cette subvention va dépenser l’argent, disons au restaurant. Le restaurateur dépensera à son tour l’argent chez son fournisseur de vin, lequel dépensera l’argent chez le producteur de vin, et ainsi de suite. Par conséquent, chaque dollar dépensé par le gouvernement génère une infinité de retombées économiques ! De plus, tous ces gens vont finir par payer des taxes et impôts, qui vont revenir dans les poches du gouvernement. La dépense se paie donc d’elle-même ; n’est-ce pas fantastique ?

En vérité, le gouvernement n’a pas un pouvoir magique que les contribuables n’ont pas, outre celui de taxer et de contraindre. Si au lieu de dépenser cette somme, le gouvernement la remettait aux contribuables qui la lui ont fournie, ces contribuables pourraient dépenser l’argent à leur guise et les fameuses retombées économiques seraient équivalentes, à l’exception que ces contribuables auraient la satisfaction d’avoir dépensé l’argent qu’ils ont légitimement mérité de la façon qui leur convenait le mieux.

À cet égard, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850) a pondu une excellente parabole intitulée La vitre cassée.[1] L’histoire va comme suit :

Par accident, le fils de Jacques Bonhomme fracasse un carreau de vitre de sa maison. Des passants s’attroupent devant la vitrine pour constater les dégâts. Les gens se mettent à discuter et quelqu’un en vient à conclure : « À quelque chose malheur est bon. De tels accidents font aller l’industrie. Il faut que tout le monde vive. Que deviendraient les vitriers, si l’on ne cassait jamais de vitres ? » Tout le monde hoche de la tête pour signifier leur accord. Ces gens croient que le vitrier dépensera l’agent obtenu de Jacques Bonhomme pour la réparation, ce qui générera pleins de retombées économiques, n’est-ce pas ?

Où est l’erreur dans ce raisonnement ? Comme disait Bastiat, « il y a ce qu’on voit et il y a ce qu’on ne voit pas ».  Le travail donné au vitrier, c’est ce qu’on voit, mais qu’en est-il de ce qu’on ne voit pas ? Si on suppose que remplacer la vitrine coûte $500, le remplacement de cette vitrine va générer pour $500 d’activité économique, mais que ce serait-il produit si la vitrine n’avait pas été cassée ? Jacques Bonhomme n’ayant pas eu à se départir du $500 pour remplacer la vitrine n’aurait-il pas pu lui aussi le dépenser et aussi générer $500 d’activité économique, tout en jouissant encore de sa vitrine ? La vitre étant cassée, l’industrie vitrière est encouragée ; c’est ce qu’on voit. Si la vitre n’eût pas été cassée, une autre industrie aurait été encouragée ; c’est ce qu’on ne voit pas. Ainsi, la société aurait été plus riche si le fils de Jacques Bonhomme n’avait pas brisé la vitre, puisque Jacques Bonhomme aurait pu dépenser son argent pour augmenter son niveau de vie, plutôt que pour de simplement le maintenir en faisant réparer la vitre. La destruction ne crée pas de richesse… elle en détruit !

Ce même raisonnement s’applique aux dépenses du gouvernement ; elles ne contribuent pas davantage à l’activité économique que les dépenses des contribuables. Il s’applique aussi aux guerres et aux catastrophes naturelles. Beaucoup de gens véhiculent le mythe selon lequel les guerres stimulent l’économie. Comment peut-on dire que l’on crée de la richesse lorsqu’on détruit inutilement des biens et gaspille des ressources ? Ce mythe survit encore en raison du fait que la Grande Dépression des années 1930s s’est terminée au cours de la Deuxième Guerre Mondiale (1939-1945), du moins pour les États-Unis. Le déficit du gouvernement américain a atteint $55 milliards en 1943, alors qu’il n’avait pas dépassé $3,5 milliards durant la Grande Dépression.

Ce qui s’est produit en fait est qu’en envoyant tous ces hommes à la guerre et en employant les autres à la fabrication de l’arsenal militaire, le gouvernement a fait disparaître le chômage. En tout, 10 millions d’hommes ont été envoyés au front, soit 20% des travailleurs.[2] La guerre a même permis de mobiliser les femmes et de les introduire sur le marché du travail pour augmenter la production. Cependant, tout cela s’est fait au prix d’une grande augmentation de l’endettement. Les américains ont hypothéqué leur futur pour y arriver, en dilapidant leur capital productif et en l’orientant sur la guerre. Le produit intérieur brut a certes augmenté durant la guerre, mais c’est parce que sa comptabilisation incluait toutes les dépenses de guerre, incluant les salaires des soldats. La vie était pénible pour les américains durant cette guerre. L’essence et les pneus étaient rationnés, ce qui rendait les déplacements difficiles, beaucoup d’ouvriers devaient travailler la nuit pour assurer la continuité de la production d’armements, le taux d’accident de travail a grandement augmenté en raison du fait que des ouvriers inexpérimentés devaient être engagés, la qualité des logements se dégradait fut l’interdiction de construction résidentielle décrétée par le gouvernement, les gens devaient attendre longtemps en ligne pour obtenir des biens de première nécessité vu le rationnement et les contrôles de prix. En somme, le niveau de vie des américains s’est grandement détérioré durant la seconde guerre mondiale.

La guerre a peut-être mis fin à la récession, mais elle a grandement appauvrit les Américains. Il est vrai que l’économie américaine a par la suite été relancée par sa participation à la reconstruction de l’Europe, mais cela s’est fait au détriment de l’Europe qui elle a dû assumer la facture et s’endetter pour la régler. Les guerres détruisent de la richesse, purement et simplement.

Qu’est-ce qui a causé la Grande Récession de 2008 ?

Note : je vous recommande de lire la partie 3 de ma série d’articles sur les bulles spéculatives si ce n’est pas déjà fait. Ces deux articles se complètent bien.

Suite à l’éclatement de la bulle techno en 2000 et la récession qui a suivi en 2001, la banque centrale américaine, la Federal Reserve, a entrepris une politique monétaire expansionniste dans le but de relancer l’économie ; c’est-à-dire qu’elle s’est mise à accélérer le rythme de création de nouvelle monnaie. Cette création de monnaie a bien entendu mis de la pression à la baisse sur les taux d’intérêt. Le graphique ci-bas montre le taux cible de la Federal Reserve (ligne foncée) et le taux hypothécaire variable de un an (ligne pale). Vous pouvez y observer qu’entre 2000 et 2004, les taux hypothécaires ont baissé drastiquement.


 

Suite à l’effondrement des marchés financiers durant la bulle techno de 2000, les gens étaient passablement traumatisés par la bourse. C’est alors que s’est développé un nouvel engouement pour l’immobilier. Cet engouement a bien entendu été stimulé et encouragé par les politiques du gouvernement visant à améliorer l’accès à la propriété.

Le graphique suivant montre qu’avec les bas taux d’intérêt, les gens se sont mis à épargner moins et dépenser plus en s’endettant, surtout pour acheter des maisons. Il présente le taux d’épargne (ligne rouge) et la dette des ménages en pourcentage du PIB (ligne bleue).

 

 

Cette nouvelle demande de maisons financées par le crédit facile a généré un boum dans les ventes de maisons et les nouvelles constructions. Le graphique suivant présente ces deux statistiques. Évidemment, nous avons aussi observé un gros déplacement de main d’oeuvre et de capital vers l’industrie de la construction, tel que démontré dans le second graphique.


 

Les prix des maisons ont augmenté très rapidement entre 2001 et 2006. Pendant ce temps, la consommation d’autres biens et services est demeurée vigoureuse. Comment les gens ont-ils pu à la fois investir dans l’immobilier résidentiel et maintenir leur consommation de biens et services ? Grâce à l’endettement ! Cette dette a donc permis aux consommateurs de devancer leurs décisions économiques dans le temps ; et ça ne coûtait pas cher vu les bas taux d’intérêt poussés à la baisse par la création de monnaie orchestrée par la banque centrale.

Cependant, toute cette création de monnaie a commencé à générer de l’inflation. Le graphique ci-bas montre une mesure utilisée par beaucoup d’économistes pour mesurer l’inflation, soit le changement dans l’indice des prix à la consommation excluant la nourriture et l’énergie. On peut voir qu’en 2006, il apparaissait clair que l’inflation allait sortir de la fourchette cible de la banque centrale. Celle-ci a donc décidé de ralentir le rythme de la création de monnaie. Cette politique a généré une hausse des taux d’intérêt qui a mis fin à cette bulle insoutenable. Les prix des maisons se sont mis à chuter. Les consommateurs, surendettés, se sont mis à remettre les clés à la banque plutôt que de faire leurs versements hypothécaires. Le chômage est alors apparu, surtout dans l’industrie de la construction, où il a atteint plus de 20%, puisque c’est cette industrie qui a été la cible de la plupart de ces mauvais investissements.

 

 

Quelle a été la réaction du gouvernement ? Malheureusement, nos gouvernements observent les prescriptions de l’économiste John Maynard Keynes. Le gouvernement fédéral américain a mis en place un gigantesque plan de relance économique : le American Recovery and Reinvestment Act (ARRA) de février 2009, comprenant des dépenses de $787 milliards. Le but de cette politique était de créer de l’emploi en stimulant la demande de biens et services.

Plutôt que de laisser la récession nettoyer les mauvais investissements et  remettre l’économie sur le droit chemin, le gouvernement a préféré y aller d’une solution coûteuse et inefficace. Ce plan a créé beaucoup de confusion et d’incertitude dans l’économie. Il a fait en sorte de maintenir en vie des entreprises et des emplois qui auraient dû disparaître. Ainsi, le plan de relance a retardé la véritable reprise économique. À cet égard, les statistiques ne mentent pas. Le graphique suivant montre le taux de chômage. La ligne bleu-pale au milieu montre le taux de chômage prévu en février 2009 par la Maison Blanche si aucun plan de relance n’avait été adopté. La ligne bleue du bas montre le taux de chômage prévu par la Maison Blanche avec le plan de relance, c’est-à-dire ce qui aurait dû se produire selon l’administration Obama. La ligne rouge montre le taux de chômage qui a été réellement observé. En fait, le taux de chômage a été encore plus élevé que le taux prévu sans le plan de relance! Et ce n’est pas tout; le taux de chômage officiel n’inclue pas les travailleurs découragés, c’est-à-dire ceux qui ne se cherchent plus un emploi. En incluant ceux-ci, le véritable taux de chômage a presque atteint les 18% ! On peut donc conclure que le plan de relance a été un échec lamentable et coûteux.


 

Pourquoi est-ce que le taux de chômage a augmenté dans toutes les industries (sauf au sein du gouvernement) et non seulement dans la construction malgré le fait que la bulle spéculative de 2006 a sévi dans l’immobilier ? Il ne faut pas oublier qu’une portion significative de l’industrie manufacturière américaine est directement reliée à la construction. Par exemple, si vous fabriquez des peintures de portes d’armoires de cuisine, des aspirateurs centraux, des stores verticaux, des vis à gypse, des moulures en mdf, des robinets, etc, la prospérité de l’entreprise qui vous emploi sera fort influencée par l’industrie de la construction résidentielle. Il y a aussi eu beaucoup d’emplois affectés dans les services : tels que les agents immobiliers, les notaires, les décorateurs, les paysagistes, les arpenteurs, les architectes, les préposés aux prêts hypothécaires dans les banques, etc. Et que dire de l’industrie du bois d’oeuvre et autres matériaux de construction, qui ont connu tout un choc suite à l’implosion de la bulle. Ensuite, il faut considérer l’industrie du commerce de détail et les manufacturiers des produits que ceux-ci vendent, parce que beaucoup d’américains ont profité de la bulle pour réhypothéquer leur maison à une valeur plus élevée, ce qui leur a permis de hausser leur consommation à court terme, par exemple pour s’acheter de nouveaux meubles, des cinéma-maisons, des bateaux, etc. Après le passage de cette manne, le retour à un niveau de consommation non-dopé par l’endettement a été brutal pour ces industries. Ainsi, l’implosion de la bulle immobilière n’a pas seulement affecté les emplois directs dans la construction, mais presque tous les emplois.

Suite à ce plan de relance, la dette du gouvernement américain atteint maintenant environ 92% du PIB, excluant les obligations reliés aux programmes sociaux. Pour payer le plan de relance, en 2010, le gouvernement américain dû emprunter presque autant d’argent que tous les autres pays du monde réunis. La dette totale des États-Unis (gouvernements, entreprises et particuliers) a atteint 360% du PIB, dépassant ainsi le niveau de 300% observé durant la Grande Dépression. Une grande partie de cette dette a été achetée par la banque centrale avec de la monnaie nouvellement créée.

De son côté, la Federal Reserve a créé des billions de nouvelle monnaie pour influencer les taux d’intérêt à la baisse. Son taux cible est en fait tombé à presque zéro, son but étant d’inciter les consommateurs et les entreprises à s’endetter pour relancer leurs dépenses. Malheureusement, si la cause de cette récession (et de toutes les récessions) est le surendettement facilité par la création excessive de monnaie, son remède ne sera certainement pas l’endettement. Ce serait comme tenter de se remettre d’une gueule-de-bois en engloutissant un litre de vodka !


Est-ce que le keynésianisme a fonctionné durant la Grande Dépression ?

Le New Deal est le nom donné par le président américain Franklin Roosevelt à sa politique interventionniste mise en place pour lutter contre les effets de la Grande Dépression aux États-Unis. Ce programme s’est déroulé entre 1933 et 1938, avec pour objectif de relancer l’économieL’oeuvre principale de John Maynard Keynes, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, n’a été publiée qu’en 1936. Elle n’a donc pas eu d’influence sur les politiques appliquées durant la Grande Dépression de 1929-1938. Cependant, même si elle n’existait pas encore, la « recette » que Keynes publiera en 1936 a été appliquée presqu’à la lettre par les politiciens de l’époque, soit les présidents Hoover et Roosevelt.

Les politiques keynésiennes prescrivent que durant les récessions, le gouvernement doit augmenter ses dépenses pour relancer l’économie et la création de monnaie doit être effectuée pour tenter de faire baisser les taux d’intérêt. Or, c’est exactement ce qui a été fait durant la Grande Dépression.

Entre les années fiscales 1930 et 1932, sous la présidence de Hoover, les dépenses du gouvernement ont augmenté de +42%. L’administration Hoover a créé trente nouveaux départements gouvernementaux et a embauché 3.000 bureaucrates.[3] C’est aussi Hoover qui a fait adopter la loi Smoot-Hawley, qui augmentait les tarifs douaniers de 20% à 60% et qui a eu comme impact extrêmement négatif sur le commerce international. Pour payer toutes ces dépenses, le taux d’imposition marginal le plus élevé a été augmenté à 63% en 1932.

L’autre grave erreur de Hoover a été de passer une loi pour empêcher les employeurs de baisser les salaires. Or entre 1929 et 1933, les prix à la consommation ont baissé de 25% alors que les salaires n’ont baissé que de 15%, ce qui a eu un impact très néfaste sur la rentabilité des entreprises, qui ont dû faire des mises à pied massives pour éviter la faillite. Les augmentations du salaire minimum ont aussi contribué à ce phénomène durant la Grande Dépression.

L’élection du président Roosevelt en 1932 a assuré la continuité des politiques irresponsables de Hoover. L’économiste Murray Rothbard a d’ailleurs qualifié ces deux présidents de « jumeaux idéologiques ». Selon un des conseillers de Roosevelt, du nom de Rexford Guy Tugwell, le New Deal proposé par Roosevelt était une extrapolation des programmes précédemment initiés par Hoover.[4]

En 1934, les dépenses avaient augmenté de +97% par rapport à 1930. En 1936, l’année où le second New Deal a été mis en place, les dépenses du gouvernement avaient augmenté de +148% par rapport à 1930. Pour financer ces dépenses et réduire le déficit, Roosevelt a mis en place des augmentations d’impôts qui ont fait monter le taux marginal d’imposition à 90%. C’est par ailleurs Roosevelt qui après avoir forcé les citoyens à vendre leur or au gouvernement en échange de billets, a dévalué ces mêmes billets de 40%, empochant un profit substantiel.

 

Source : « Historical Tables, Budget of the United States Government, Fiscal Year 2011″, Washington, D.C.: Government Printing Office, 2010.[3]

En 1933, Roosevelt a fait adopter le National Recovery Act (NRA). Cette loi a eu comme effet de grandement réduire la concurrence entre les entreprises d’une même industrie. Elle règlementait les prix, les salaires de même que les heures de travail. Des policiers contrôlaient son application et emprisonnaient les travailleurs qui dépassaient le nombre d’heures de travail autorisé ou qui vendaient un bien ou service à un prix inférieur à celui décrété par le NRA. Selon certains économistes, le NRA a fait augmenter les coûts des entreprises de 40%. Dans les 5 mois précédent la mise en place de cette loi, l’économie semblait prendre du mieux, l’emploi étant en hausse de 23%. Cependant, dans les 6 mois suivant l’adoption du NRA, la production industrielle a chuté de 25%. Cette loi a été jugée anticonstitutionnelle par la cour suprême en 1935. [5]

La création de monnaie a été très élevée durant la Grande Dépression. Entre octobre 1929 (le mois du crash) et octobre 1936, la base monétaire a augmenté de +65%. Le taux d’escompte de la Federal Reserve a quant à lui chuté de près de 5% à presque 1%.

 

Source : Federal Reserve of St-Louis.

On peut donc dire que la recette keynésienne a été appliquée durant la Grande Dépression. Est-ce que cela a fonctionné ? Vraiment pas ! Malgré ces mesures, le taux de chômage a continué d’augmenter pour atteindre 25% en 1933. Il est par la suite demeuré au-dessus de 15% presque tout le temps et ce jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale. Le New Deal fut donc un échec, d’autant plus qu’après toutes ces dépenses, le taux d’endettement du gouvernement était passé d’environ 18% du PIB à 42%, le résultat habituel des politiques keynésiennes.

Source : US Department of Commerce, Bureau of the Census.

Pourquoi est-ce que le Japon a connu une Décennie perdue ?

Le Japon est un exemple flagrant de l’échec des politiques keynésiennes. Durant la période surnommée Décennie perdue (1991-2000) et même pour les années suivantes, la croissance du PIB réel a été médiocre et le taux de chômage a beaucoup augmenté pour demeurer très élevé (voir les deux graphiques ci-bas).

Suite à l’Accord du Plaza de 1985, beaucoup d’investissements étrangers ont été effectués au Japon ce qui a fait en sorte que le yen s’est fortement apprécié. En réponse à cette situation, la banque centrale a adopté une politique monétaire plus inflationniste de façon à engendrer une dépréciation du yen. La masse monétaire a augmenté de 10,5% par année entre 1986 et 1990.[6]

Ainsi, durant les années qui ont suivi, la banque centrale japonaise a généré une croissance très élevée de la masse monétaire du pays, mettant de la pression à la baisse sur les taux d’intérêt et stimulant l’endettement. Cette dette abordable a financé l’expansion d’une immense bulle spéculative qui a gonflé les prix de la bourse de Tokyo ainsi que de l’immobilier japonais (voir le troisième graphique ci-bas).

Lorsque la banque centrale a remonté sa cible de taux d’intérêt à la hausse pour contrer l’inflation, la bulle a dégonflé et l’économie est tombée dans une sévère récession. Les gens ont cessé de dépenser et investir et se sont mis à rembourser leurs dettes; ce qui est la bonne chose à faire dans une telle situation.

Devant cette situation, le Japon a tenté par tous les moyens de stimuler son économie. Ils ont maintenu les taux d’intérêt à 0% en créant des milliards de yens et engendré d’importants déficits gouvernementaux pour financer des dépenses visant à stimuler l’économie. De 1992 à 2000, le gouvernement japonais a mis en place 10 plans de relance économique totalisant plus de 100 billions de yens.Le déficit budgétaire du gouvernement a augmenté à 4,3% en 1996 et à 10% en 1998. Cette année là, le taux d’endettement du gouvernement a atteint 100% du PIB.

En bref, ils ont appliqué la recette de Keynes. Les Japonais ont refusé de laisser la récession « guérir » leur économie. Ils se sont donc retrouvées avec des entreprises moroses et des banques « zombies ». Les mauvaises entreprises étant sauvées par l’État, elles sont demeurées en opération, créant un climat économique peu propice à l’entreprenariat, à l’innovation et à la croissance. Par ailleurs, entreprises étaient tellement endettées qu’elles n’avaient pas d’argent pour investir dans leur capital productif. Ils ont par conséquent fait en sorte de prolonger le marasme économique, lequel dure encore à ce jour.

 

Que s’est-il passé lors de la dépression de 1920-1921 ?

À ce point-ci, vous seriez en droit de vous demander s’il est déjà arrivé dans le passé que le gouvernement n’ait rien fait durant une récession et si oui quel a été le résultat ? La Dépression de 1920-1921 nous permet de confronter les explications énoncées dans les sections précédentes avec la réalité historique.

Pendant la Première Guerre Mondiale (1914-1918) et la période qui l’a suivie, la Réserve fédérale américaine avait substantiellement augmenté la quantité de monnaie en circulation. Lorsque la Fed décida finalement de hausser sa cible de taux d’intérêt, l’économie commença à ralentir. Vers le milieu de l’année 1920, le ralentissement avait atteint un niveau critique, la production diminuant de 21% au cours des douze mois suivants. Le nombre de chômeurs augmenta de 2,1 millions en 1920 à 4,9 millions en 1921.

Le président Harding n’envisageait certainement pas une politique monétaire expansionniste pour relancer l’économie. En fait, il condamna l’inflation :

« Nous avons gonflé la monnaie sans réfléchir, nous devons la dégonfler de manière mûrement réfléchie. Nous avons dévalué le dollar par des mesures financières irresponsables, nous devons le rétablir de façon honnête. »

Au niveau fiscal, plutôt de promettre de dépenser dans des plans de relance, il en appela à une réduction des dépenses :

« Nous tenterons de procéder à une déflation intelligente et courageuse, nous mettrons un terme aux emprunts gouvernementaux qui empirent la situation, et nous nous attaquerons aux coûts élevés des mesures étatiques avec toute l’énergie et la compétence dont les républicains sont capables. Nous promettons ce soulagement qui découlera de la fin du gaspillage et de l’extravagance, ainsi que du renouveau des pratiques de frugalité publique, non seulement dans le but de diminuer le fardeau fiscal, mais aussi parce que cela constituera un exemple pour stimuler l’épargne et la prudence économique dans la vie privée. »

Harding expliqua lors de son discours inaugural l’année suivante que l’économie avait subi les chocs et secousses associés à une demande anormalement élevée, à l’inflation du crédit et à une explosion des prix. Le pays traversait maintenant l’ajustement inévitable. Aucun raccourci facile n’était possible.

Harding tint parole en poursuivant les réductions budgétaires qui avaient débuté durant les derniers mois de l’administration Wilson, alors que la maladie de celui-ci l’avait rendu incapable de gouverner. Les dépenses fédérales diminuèrent de $6,3 milliards en 1920 à $5 milliards en 1921 et à $3,3 milliards en 1922. Entre-temps, les taux d’imposition furent réduits à tous les niveaux de revenu. Et au cours des années 1920, la dette nationale fut réduite du tiers.

En 1921, l’économiste Benjamin Anderson souligna que :

« Nous avons encaissé nos pertes, ajusté notre structure financière, enduré notre dépression, et en août 1921 nous avons repris la route de la croissance. La reprise de la production et de l’emploi qui s’est enclenchée en août 1921 s’appuyait sur une base solide suite à une restructuration en profondeur de nos problèmes de crédit, une réduction draconienne des coûts de production et le libre jeu de l’entreprise privée. Elle ne découlait pas de politiques gouvernementales visant à supporter les entreprises. »

Ce n’est pourtant pas une coïncidence si l’économie a repris son élan relativement rapidement suite à la récession de 1920. C’est justement parce qu’on n’a pas adopté de mesures de relance monétaires et fiscales qu’une solide reprise économique s’est pointée le bout du nez en un rien de temps.

Est-ce que la déflation est mauvaise pour l’économie ?

Il existe deux types de déflation : celle causée par la diminution des coûts de productions grâce au développement technologique et celle causée par la baisse de la demande durant les récessions. Ce second type de déflation n’est en fait qu’un ajustement se produisant suite à un niveau d’inflation insoutenable. La monnaie qui avait permis de générer cette inflation étant maintenant disparue, les prix se réajustent à la baisse. Cet ajustement est évidemment douloureux pour les entreprises et les travailleurs qui sont affectés, mais il est néanmoins nécessaire et inévitable. En fait, ce n’est pas cette déflation qui est mauvaise, mais bien l’inflation excessive qui l’a précédée durant le boum économique. Les prix de certains biens ou actifs n’auraient jamais dus être si élevés ; il est donc impératif que ceux-ci reflète les nouvelles conditions économiques plus saines.

Ce que la bible de Keynes nous dit c’est que lorsqu’il y a apparence de déflation, sous la forme d’une baisse des prix à la consommation, les gens retardent indéfiniment leurs achats puisqu’ils anticipent que les prix vont continuer de baisser. Cette baisse de la consommation crée une forme de marasme économique qu’il faudrait à tout prix éviter en créant de la monnaie pour générer de l’inflation.

La logique derrière ces actions est que si on réussit à créer de l’inflation, les volumes de ventes et les prix vont augmenter. Cette stimulation artificielle de la demande va faire en sorte que les entreprises verront leurs profits augmenter, ce qui les inciterait à investir dans leur capacité de production et à embaucher de nouveaux employés. Ces nouveaux employés dépenseraient et contribueraient ainsi à redémarrer la croissance économique.

Mais les choses fonctionnent-elles vraiment ainsi ? De décembre 1997 à août 2009, le prix des ordinateurs personnels a baissé de 93% malgré une amélioration constante de la performance de ceux-ci. Les ventes d’ordinateurs ont-elles baissé pour autant, les acheteurs reportant leurs achats anticipant une continuelle baisse de prix ? Évidemment que non ! Les ventes ont explosé de plus de 2.700% au cours de cette période.

Au contraire, la déflation permet à chacun des dollars que vous obtenez en échange de votre travail d’acheter davantage de biens ; elle augmente votre pouvoir d’achat. D’ailleurs, si la productivité des travailleurs augmente en raison d’une amélioration technologique, alors que la quantité de monnaie demeure inchangée, il en résultera de la déflation car plus de biens seront produits pour une même quantité de monnaie.

À la fin du 19e siècle, il y eut une longue période de déflation. Pourtant, cette période (1873 à 1896) fut marquée par un taux de croissance économique élevé et une grande prospérité économique dans les pays développés [7], durant laquelle la croissance fut soutenue. Cette déflation était due à une croissance limitée de la masse monétaire grâce à un système monétaire plus sain que celui que nous avons de nos jours (en l’occurrence l’étalon-or). La baisse des prix y fut accompagnée par une hausse continue du pouvoir d’achat. Cette période fut très prospère et prouve que la déflation n’est pas mauvaise pour l’économie.

L’autre raison pour laquelle la plupart des économistes craignent la déflation est la résistance à la baisse des salaires, que nous décrirons plus en détail dans une prochaine série d’articles. Lorsque les prix montent, les travailleurs veulent être compensés par des augmentations de salaires, mais lorsque les prix baissent durant les récessions, les travailleurs résistent farouchement aux baisses de salaires. Cela met en danger la rentabilité des entreprises, qui doivent alors licencier des employés pour réduire leurs coûts et éviter la faillite. Cela occasionne alors du chômage, ce qui nuit à la récession. C’est ce que nous avons vu durant la Grande Dépression des années 1930s : entre 1929 et 1933, les prix à la consommation ont diminué de 25% alors que les salaires n’ont baissé que de 15% en vertu des politiques du président Hoover restreignant les baisses de salaire. Pour préserver leur rentabilité et leur santé financières, les entreprises ont du effectuer des mises à pied massives. Le résultat a été une augmentation substantielle du chômage.

Pour éviter ce problème, les économistes keynésiens prescrivent de créer de la monnaie pour éviter à tout prix la déflation. Cela apparaît peut-être logique sur papier, mais comme nous l’avons vu, cette solution drastique cause plus de problèmes qu’elle n’en règle. En fait, la résistance à la baisse des salaires est un biais qui s’est possiblement développé suite au siècle d’inflation que nous venons de traverser, suite auquel les travailleurs tiennent mordicus à protéger leur pouvoir d’achat. Ceux-ci doivent être conscients que cette attitude pourrait les mener à perdre leur emploi.

 

Notes :

[1] http://bastiat.net/fr/oeuvres/cqovecqonvp.html#vitre_cassee

[2] “World War II and the Triumph of Keynesianism”, Robert Higgs, The Independent Institute, 8 octobre 2001.

[3] « FDR’s Disputed Legacy », Otto Friedrich, Hays Gorey et Ruth Mehrtens Galvin, Time, 1er février 1982.

[4] “A history of the American people”, Paul Johnson, 1997.

[5] http://www.presidency.ucsb.edu/data/budget.php

[6] « Great myths of the Great Depression”, Lawrence W. Reed, Mackinac Center for Public Policy, 1998.

[7] “Explaining Japan’s recession”, Benjamin Powell, Mises Institute, novembre 2002.
http://mises.org/article.aspx?control=1099

[8] “Human Action”, Ludwig Von Mises, 1949 (chapitre XX, section 8).

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Vendredi 27 avril 2012 5 27 /04 /Avr /2012 13:51

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LES LIBÉRAUX ÉTATISTES * 

 

Texte publié en novembre 1994 dans le Rothbard-Rockwell Report, puis repris dans The Irrepressible Rothbard, publié par The Center for Libertarian Studies en 2000. Traduction de Hervé de Quengo.

 

par Murray Rothbard (1926-1995)

On ne connaît que trop bien, depuis quelques années, ce phénomène que constituent les « conservateurs étatistes », individus ayant trahi et apparemment oublié leurs principes et leur héritage dans une quête de puissance et de lucre, de respectabilité et d'accès aux coulisses du pouvoir; individus qui se sont désormais établis à Washington, à la fois physiquement et intellectuellement.

Tout le monde ne connaît cependant pas un autre développement, apparenté et bien plus contradictoire: la montée en puissance, au cours des dernières années, des « libéraux étatistes », qui dominent pratiquement totalement le mouvement libéral-libertarien dont ils ont pris le contrôle. Ce qui est bizarre avec eux, c'est qu'ils violent évidemment la nature et le sens du libéralisme, à savoir un attachement à l'idéal constitué soit de l'absence de tout État, soit d'un État très fortement réduit et strictement limité à la défense des personnes et de la propriété: ce que le philosophe ex-libéral Robert Nozick avait appelé l'État ultra-minimal ou ce que le grand écrivain paléolibéral H.L. Mencken appelait « un État à la limite de ne plus être un État du tout. » Jusqu'à quel point ce développement en est-il arrivé, et comment a-t-il pu se produire?

Confusion entre public et privé

Le libéralisme étatiste imprègne et domine ce que, par analogie avec les conservateurs, on pourrait appeler le « mouvement libéral officiel ». À partir de ce qui n'était il y a une vingtaine d'années qu'un courant, de ce que les marxistes appelaient un groupuscule, le libéralisme a mis en place un « mouvement officiel », bien qu'il n'ait jamais, Dieu merci, obtenu un quelconque pouvoir politique. Alors qu'il n'y a heureusement aucun équivalent libéral au National Review [magazine conservateur américain de William Buckley, NdT] pour régner sur le mouvement ou pour purger les hérétiques, il existe un réseau d'institutions et de revues qui constituent bel et bien un « mouvement officiel ».

Depuis plus de vingt ans, le Parti libertarien [le Libertarian Party] était une institution centrale, qui avait commencé tôt et de façon étrange, et qui d'une certaine manière créait plutôt qu'elle ne reflétait le mouvement dans son ensemble. Jusqu'à ces dernières années, les militants du Parti tiraient fierté de leur pureté et de la cohérence de leur dévouement au principe libéral. Le mouvement libéral-libertarien, toutefois, a toujours été bien plus large que le Parti lui-même. Il consiste en un réseau informel d'instituts (think tanks) défendant le libéralisme et l'économie de marché: instituts au niveau national, avec des groupes de pression, qui gravitent autour de Washington; instituts au niveau des régions ou des États américains, qui doivent forcément rester au coeur du pays, physiquement si ce n'est pas hélas en esprit. Il y a aujourd'hui des organisations juridiques qui paraît-il engagent des poursuites au nom de la liberté contre la tyrannie du gouvernement. Le mouvement comporte aussi deux mensuels, ainsi que d'autres qui ont disparu entre temps: un magazine relativement riche et horriblement ennuyeux, Reason, basé à Santa Monica (Californie); et un « fanzine » d'amateurs, Liberty, basé dans l'État de Washington.

Il existe aussi des réseaux apparentés d'institutions qui, comme beaucoup de lettres d'information traitant de placements et d'investissements, ne font pas exactement partie du mouvement mais sont des sympathisants de la cause. Le mouvement libéral est même suffisamment grand pour comprendre un incompréhensible journal universitaire « post-libéral », qui essaie d'intégrer libéralisme, marxisme et déconstructionnisme, périodique publié avec ténacité par un personnage digne de l'éternel étudiant chekhovien, sauf qu'il est bien moins inoffensif et financièrement bien mieux en point que le héros plutôt adorable de Chekov.

Ce qui est fascinant, c'est que presque toutes ces institutions, depuis les instituts jusqu'au Parti libertarien autrefois si pur, en passant par les magazines, ont abandonné particulièrement rapidement toute trace de leurs principes initiaux: la ferme résolution de réduire l'État et de défendre les droits de propriété.

Certaines raisons ne nécessitent bien entendu pas d'explications: la volonté d'imiter les conservateurs étatistes qui ont soif de respectabilité et de reconnaissance sociale, trouvée à l'occasion de cocktails à Washington, et qui, ce n'est pas un hasard, recherchent aussi le pouvoir, une bonne planque et des soutiens financiers. Mais il y a plus. À la base se trouve ce que beaucoup d'entre nous ont pu apprendre douloureusement au cours des ans: il ne peut y avoir de véritable séparation entre une idéologie politique formelle d'une part, les idées et les attitudes de l'autre.

Le libéralisme est logiquement compatible avec presque toutes les cultures, toutes les sociétés, toutes les religions et tous les principes moraux. Sur le plan purement logique, la doctrine politique libérale peut être séparée des autres considérations: on peut logiquement être – et, de fait, la plupart des libéraux-libertariens le sont – hédoniste, libertin, immoral, ennemi militant de la religion en général et du christianisme en particulier tout en demeurant un partisan cohérent de la politique libérale. En fait, en bonne logique, on peut être un défenseur cohérent des droits de propriété sur le plan politique tout en étant un fainéant, un bel escroc et un racketteur en pratique, comme bien trop de libéraux-libertariens tendent à l'être. On peut, sur le plan purement logique, faire ces choses. Mais sur le plan psychologique, sociologique, et en pratique, ça ne marche jamais ainsi.

C'est pourquoi, comme l'a souligné Justin Raimondo en étudiant ce qui avait mal tourné dans le mouvement libéral, ce dernier a commis une grave erreur à ses débuts, dans les années 1970, en se coupant de tout mouvement de droite ainsi que de tout type de tradition ou de culture américaine. En suivant l'exemple d'Ayn Rand, que la plupart des libertariens admiraient avec enthousiasme, les libéraux prétendaient être de véritables individualistes et d'authentiques révolutionnaires, n'ayant rien à voir avec la droite et apportant au monde une révélation politique totalement novatrice. De fait, le mouvement libéral a toujours été presque délibérément ignorant de l'Histoire et de tout ce qui touche aux affaires étrangères. Les syllogismes compliqués de la théorie libertarienne, la science-fiction, la musique rock et les mystères des ordinateurs ont constitué la totalité des connaissances et des intérêts de ses membres.

Une des raisons de cette séparation, que je n'avais pas bien saisie à l'époque, était issue d'une violente haine envers la droite, ainsi que de la crainte des libéraux de se retrouver associés avec un mouvement conservateur ou de droite, ou de se retrouver étiquetés comme tel. Une partie de cette haine provenait d'une haine plus générale et encore plus intense à l'encontre de la chrétienté, haine que certains avaient héritée d'Ayn Rand.

Pour être précis, l'un des aspects importants du récent virage vers l'étatisme vient de ce qu'un égalitarisme profondément enraciné a exercé son influence et infecté les idées politiques des libertariens. Grattez un peu, et sous l'égalitariste vous trouverez inévitablement un étatiste. Comment l'égalitarisme qui se développe et qui se répand au sein des libéraux peut-il être rendu compatible avec leur prétendue croyance à l'individualisme et au droit de chacun de s'élever suivant son propre mérite, sans être gêné par l'État? La solution à ce problème est à peu près la même que dans les autres versions courantes du « politiquement correct ».

Les libéraux-libertariens sont fermement convaincus que, si les individus ne sont pas « égaux » entre eux, tous les groupes imaginables: communauté ethnique, race, sexe et, dans certains cas, espèce, sont en réalité et doivent être rendu « égaux », que chacun possède des « droits » qui ne doivent pas être restreints par une forme quelconque de discrimination.

Et ainsi, s'opposant à son ancienne et supposée dévotion envers des droits de propriété absolus, le mouvement libéral a reconnu presque tous les faux « droits » de la gauche qui ont pu être fabriqués au cours des dernières décennies.

Peu avant que je ne quitte le mouvement libertarien et son Parti il a cinq ans (décision que je n'ai jamais regrettée, mais dont je me félicite au contraire chaque jour), je racontai à deux dirigeants bien connus du mouvement que j'estimais ce dernier désormais infecté et gangrené par l'égalitarisme. Quoi? me dirent-ils. C'est impossible. Il n'y a pas d'égalitarisme dans le mouvement. Puis je leur dis qu'un bon exemple de cette infection pouvait se voir dans la récente admiration envers le révérend et « Docteur » Martin Luther King. Absurde, me répondirent-ils. Eh bien, il est assez intéressant de constater que, six mois plus tard, ces deux gentilshommes publièrent un article saluant le « Docteur » King comme un « grand libéral ». Qualifier ce socialiste, cet égalitariste, ce chantre de l'intégration obligatoire, cet adversaire haineux des droits de propriété, ce personnage qui, par dessus le marché, fut longtemps sous la coupe du Parti communiste, qualifier cet homme de « grand libéral », voilà bien un signe évident de l'ampleur de la décadence du mouvement.

De fait, au milieu de toutes les discussions récentes sur les « tests révélateurs », il me semble qu'il y a un excellent test permettant de distinguer entre un conservateur authentique et un néoconservateur, entre un paléolibéral et ce que nous pouvons appeler un « libéral de gauche ». Ce test, c'est ce que l'on pense du « Docteur » King. Et ce ne devrait en fait être une surprise pour personne que, comme nous allons le voir, il y ait eu quasi-fusion entre les néoconservateurs et les libéraux de gauche. Il est même en pratique devenu difficile de les distinguer.

Dans le « mouvement libéral officiel », les « droits civiques » ont été acceptés sans problème, remplaçant totalement les véritables droits de propriété. Dans certains cas, cette acceptation d'un « droit à ne pas être l'objet d'une discrimination » a été explicite. Dans d'autres, lorsque les libéraux veulent accorder leurs nouvelles idées avec leurs anciens principes et n'ont pas peur des sophismes, voire de l'absurde, ils choisissent la voie sournoise tracée par l'American Civil Liberties Union (ACLU): si la moindre trace d'État intervient quelque part, alors le prétendu « droit » à un « accès égal » doit prendre le pas sur la propriété privée ou même sur toute mesure de bon sens.

C'est ainsi que lorsque le juge Sorokin, qui va bientôt être promu, suite à un consensus bipartite du Sénat américain, à la prestigieuse Cour d'appel fédérale, a décidé qu'un clochard malodorant devait avoir le droit d'empuantir une bibliothèque publique du New Jersey et de suivre les enfants aux toilettes, parce qu'il s'agit là d'un lieu public dont l'accès n'est donc pas susceptible de restrictions, la dirigeante nationale du Parti libertarien a publié un communiqué officiel le félicitant de sa décision. D'une façon analogue, les libertariens ont rejoint l'ACLU dans son combat pour la prétendue « liberté d'expression » des clochards et des mendiants dans les rues de nos villes, aussi agaçants et intimidants puissent-ils être, et ce parce que les rues sont, somme toute, des lieux publics et, que tant qu'elles le resteront, elles devront continuer à rester des cloaques, bien qu'il soit assez difficile de voir pourquoi la grande théorie libertarienne le nécessiterait. [Il est à noter que Walter Block, dans un article défendant la liberté totale d'immigration (« A Libertarian Case for Free Immigration », Journal of Libertarian Studies, 13, no 2, 1998), a repris à son compte l'argument sur la bibliothèque publique à laquelle on ne peut refuser l'accès. Son ami Hans-Hermann Hoppe a critiqué cette position dans son livre Democracy, the God that failed (Transaction Publishers, 2001, note de la page 159). Hoppe ajoute que la propriété publique devrait être considérée comme appartenant aux contribuables et que ni le clochard, ni l'étranger n'ayant payé d'impôts, ils ne peuvent revendiquer ces lieux. NdT]

Toujours dans la même veine, le principal juriste « libéral de gauche » de Washington affirme fièrement jusqu'à ce jour qu'il ne fit que suivre les principes libéraux quand, à son poste du ministère fédéral de la Justice – poste qui en soi n'est déjà pas facile à concilier avec de tels principes –, il apporta son concours au pouvoir judiciaire dans son abominable décision de menacer de prison le conseil municipal de Yonkers (New York) s'il refusait d'approuver un projet de HLM pour la raison que ces lieux deviendraient rapidement un dépotoir de drogués et de criminels. Son raisonnement était le suivant: cette opposition était une violation de la doctrine de non-discrimination car Yonkers avait d'autres projets de logements publics sur son territoire!

Ce ne sont pas seulement les opérations purement gouvernementales que vise cette doctrine « libérale ». Elle s'applique aussi à toutes les activités qui ont affaire à l'influence du secteur public, en utilisant par exemple les rues de l'État ou en acceptant des fonds publics. En fait, il n'est même pas toujours besoin d'une véritable action du gouvernement. Parfois, ces libéraux se rabattent sur l'argument qu'il est vraiment très difficile de toute façon, de nos jours, de faire la différence entre de qui est « privé » et ce qui est « public », que tout est à moitié public, et qu'essayer de conserver des droits de propriété dans une telle situation est irréaliste, naïf, ne tient pas compte de la réalité et ne constitue qu'un grain de sable « puriste » jeté dans la machine du « progrès » néoconservateur ou libéral de gauche.

« Droits » des homosexuels

Récemment, il y eut un débat fascinant entre un juriste paléolibéral de Californie et un employé d'une organisation juridique prétendument « libérale » nouvellement créée en Californie, le Center for Individual Rights, dirigé par le célèbre néoconservateur David Horowitz, qui aime se présenter comme « libéral ». Ce Centre est au passage une excellente illustration de fusion explicite entre néoconservateurs et libéraux de gauche, car son siège social comporte plusieurs membres éminents du mouvement libéral.

Le juriste « paléo » s'opposait au soutien du Centre à l'idée d'une interdiction légale faite aux universités d'édicter des règlements limitant ce que les membres du Centre appelaient « les droits constitutionnels de la liberté d'expression » des étudiants et de la faculté. Ce critique paléo était d'accord pour combattre le « politiquement correct » et les codes de bonnes conduite restreignant les prétendus « discours de haine », mais soulignait ce qu'on aurait, il y a peu de temps, considéré comme évident et banal, non seulement par les conservateurs et par les libéraux, mais aussi par tous les juges et par tous les Américains: le Premier Amendement, ou les droits à la liberté d'expression, ne s'appliquent qu'au gouvernement, seul le gouvernement peut empiéter sur de tels droits. Les personnes et les organisations privées peuvent exiger que tout individu qui utilise sa propriété respecte des règlements quant à la conduite ou les paroles à tenir, et tout individu qui utilise cette propriété accepte de ce fait de respecter ces règlements. Une loi limitant l'usage de tels règlements restreint par conséquent les droits de propriété tout autant que le droit de rédiger des contrats libres concernant son usage.

En réponse, le représentant du Centre méprisa cet argument considéré comme irréaliste et puriste: de nos jours, pour les libéraux officiels, tout ou presque est dans une certaine mesure public, de sorte qu'à l'inverse de tout ce que raconte l'enseignement libéral, « privé » et « public » sont mélangés. L'employé du Centre ne fut pas le moins du monde gêné quand le juriste paléo utilisa ce que toute personne sensée considérerait comme un raisonnement par l'absurde: à savoir que, en bonne logique, cette approche impliquerait que l'État devrait empêcher tout employeur privé de licencier un employé exerçant son droit à la « liberté d'expression » en dénonçant ou en insultant son patron, même dans les locaux de la compagnie.

Le problème, quand on utilise un raisonnement par l'absurde avec des libertariens, a toujours été que ceux-ci ne sont que trop heureux de choisir l'absurde. Et nos soi-disant « libéraux » sont ainsi en train d'aller plus loin que le Juge Hugo Black lui-même dans la séparation entre la liberté d'expression et les droits de propriété, et dans l'exaltation de la première au détriment des seconds. Même un « absolutiste du Premier Amendement » comme le Juge Black avait expliqué que la « liberté d'expression » ne donnait à personne le droit de venir chez vous pour vous importuner à longueur de journée.

Les « droits civiques » et la « liberté d'expression », ainsi que le mélange du « public » et du « privé » ne sont que le premier « Grand Bond en avant étatique » du mouvement libéral. L'une des caractéristiques culturelles de la plupart des membres de ce mouvement a toujours été un soutien passionnée aux moeurs et aux pratiques des « modes de vie alternatifs » et à « l'orientation sexuelle » en opposition avec les habitudes et les principes bourgeois ou traditionnels. La forte corrélation entre cette tendance « libertaire » et la haine endémique envers la chrétienté devrait sauter aux yeux de tous.

Alors que cette attitude culturelle a toujours imprégné les libertariens, la nouvelle caractéristique vient de leur soutien aux « droits des homosexuels » comme expression d'un « droit civique » à la non-discrimination. Les choses en sont venues au point où l'un des plus éminents instituts libéraux pratique sa propre forme de « discrimination positive » envers les homosexuels, embauchant ou ne soutenant que des homosexuels déclarés et, pour le moins, licenciant tout membre de l'équipe qui ne serait pas assez enthousiaste quant à cette procédure ou quant aux droits homosexuels en général.

Dans un autre institut libéral, qui ne s'occupe que de questions économiques, le numéro 2 a récemment tiré profit des vacances du numéro 1 pour organiser une réunion et dévoiler ouvertement son homosexualité à tout le monde. Puis il demanda les réactions de l'équipe à son ardente annonce pour ensuite demander au numéro 1 de mettre dehors ceux qui n'avaient pas montré un enthousiasme suffisant envers cette nouvelle.

Le Parti libertarien a pendant des années eu son comité « gay et lesbien ». Autrefois, le programme de ce comité se réduisait à demander l'abolition des lois contre la sodomie, position libérale bien banale. Aujourd'hui, au contraire, dans notre meilleure des époques, les théoriciens de ce comité exigent l'autorisation de la nudité publique et des actes sexuels en public, chose que leurs collègues d'Act Up ont réussi à faire cet été lors d'une parade homosexuelle à New York: acte techniquement illégal, bien que cette illégalité n'ait manifestement pas entraîné de représailles de la part du nouveau maire républicain. La justification, bien sûr, étant que les rues sont publiques (n'est-ce pas?) et que tout doit y être permis.

Jusqu'à récemment, l'attachement des institutions libérales de gauche aux « droits des homosexuels » était plus implicite qu'explicite, et se manifestait soit sous le couvert d'une action publique, soit par une discrimination « positive » de leur part. Le mois dernier, un nouveau pas a été franchi dans la revendication ouverte et officielle de droits spécifiques des homosexuels. David Boaz, dirigeant de l'institut le plus en vue de la gauche libérale, le Cato Institute [Rothbard fut à sa création un membre influent du Cato Institute. Voir à ce sujet et à propos des différents ultérieurs la biographie de Rothbard par Justin Raimondo: An Enemy of the State, Prometheus Books, 2000, chapitre 5. NdT], a en effet écrit un éditorial étonnant dans le New York Times, étonnant non pour le journal où il est paru bien entendu, mais quant à son contenu.

Le contenu de cet article était inhabituel à deux égards. Premièrement, pour la première fois peut-être de la part d'une institution se prétendant libérale, il traitait les initiatives « anti-homosexuelles » qui ont eu lieu dans le pays comme un « assaut » envers les « droits » des homosexuels, sans discuter du contenu de leurs propositions, qui n'étaient que des tentatives d'interdire les lois condamnant la discrimination anti-homosexuelle. Bref, les initiatives que dénonçait ce libéral étaient en fait des mesures destinées à protéger les droits de propriété contre un assaut de la part de cette partie de la législation qui confère des privilèges particuliers aux homosexuels. Ce qui est particulièrement étrange dans cette erreur, c'est que, si les libéraux sont compétents pour juger de quelque chose, ce devrait être pour ce qui concerne la distinction entre protection et agression des droits de propriété.

La deuxième étrangeté de cet éditorial est que cet éminent membre du Cato Institute y critique les conservateurs pour avoir, d'après lui, fait des homosexuels des « boucs émissaires » alors qu'ils ignoreraient, à ce qu'il paraît, ce qu'il considère comme le véritable problème social et moral de notre époque: les mères célibataires et... sonnez trompettes... le divorce!

Pourquoi les conservateurs écrivent-ils bien plus sur les homosexuels? En premier lieu, il me semble clair que le problème des mères célibataires a rencontré un large écho au sein des conservateurs. Quant au divorce, il est curieux qu'un libéral de gauche, voué au modernisme et au changement, chante la nostalgie du bon vieux temps où les femmes divorcées étaient obligées de quitter la ville. Mais le point remarquable dans son raisonnement est en fait cette incapacité stupéfiante et délibérée de garder contact avec la réalité.

Pourquoi les conservateurs passent-ils plus de temps à écrire sur les homosexuels que sur le divorce? Eh bien, tout simplement parce qu'il n'y a pas de parade bruyante des militants du « mouvement des divorcés » déambulant sur la 5e avenue de New York au cours d'une « Divorce Pride », marchant à poil et se livrant en public à des actes sexuels entre divorcés, réclamant des lois pour lutter contre la discrimination envers les divorcés, une discrimination positive en faveur de ces mêmes divorcés, des articles spécifiques aux divorcés dans la loi et une proclamation publique perpétuelle de la part des non-divorcés quant à l'égalité ou la supériorité du divorce sur la continuation du mariage.

Les choses ont évolué au point que le mot « libéral » [libertarian] a une nouvelle connotation lorsqu'il est utilisé par les médias. On avait l'habitude de l'utiliser pour désigner une opposition à toute forme d'intervention du gouvernement. Désormais, cependant, « libéral » est quasiment devenu dans l'esprit du public synonyme de partisan des « droits des homosexuels ». C'est pourquoi le candidat favori, pour l'élection présidentielle de 1996, de tous les libéraux qui ne veulent pas s'associer de trop près, en pensée et en acte, au Parti libertarien, est sans conteste William Weld, le gouverneur républicain du Massachusetts qui aime se présenter lui-même comme « libéral ».

La raison pour laquelle Weld utilise ce terme n'est pas son prétendu « conservatisme fiscal ». Lui et ses acolytes ont été décrits comme d'héroïques réducteurs d'impôts et du budget de l'État. Sa prétendue « baisse des impôts » a consisté à prendre le chiffre effroyablement gonflé du dernier budget de Michael Dukakis pour le réduire d'un petit 1,8%. Mais même cette baisse minuscule a été plus que compensée depuis par de fortes augmentations du budget. Ainsi, le conservatisme fiscal de Weld se manifesta l'année suivante par une hausse des dépenses de 11,4% au Massachusetts; et cette année il l'augmente à nouveau d'environ 5,1%. Pour le dire autrement, le geste de William Weld consistant à baisser de moins de 2% a été plus que compensé par une augmentation du budget de 17% au cours des deux dernières années. Vous avez dit « conservatisme fiscal »? L'histoire se répète sur le front des impôts: les baisses annoncées haut et fort par Weld ont été plus que compensées par de fortes augmentations.

Mais il ne s'agit que de maquillage destiné à tromper les conservateurs. Le « libéralisme » de Weld, dans son esprit et dans celui de ses admirateurs libéraux de gauche, réside presque exclusivement dans son attachement passionné aux « droits des homosexuels », ainsi qu'à la discrimination positive en faveur de ces derniers, discrimination qu'il a mise en place en nommant à des postes importants un grands nombre d'homosexuels notoires. Pour finir, je voudrais aussi mentionner que Weld est un partisan fanatique de l'écologie et de sa destruction despotique du niveau de vie de l'espèce humaine.

Récemment, les libéraux de gauche ne se sont pas contentés de soutenir des républicains de gauche: ils ont aussi fait une incursion dans le Parti démocrate. Plusieurs dirigeants du Cato Institute ont soutenu la campagne de Doug Wilder en Virginie, l'un d'eux étant même devenu membre de la commission des finances de Wilder. L'attirance exercée par Wilder au détriment du républicain de gauche Coleman est que Wilder incarne par sa personne et par sa vie à la fois la « diversité » sexuelle et raciale tellement aimée des libéraux de gauche. Il est toutefois typique que leur sens aigu de la politique les ait fait s'embarquer avec enthousiasme dans le bateau de Wilder juste avant qu'il ne coule sans laisser la moindre trace...

La nouvelle devise de presque tous les libéraux de gauche pour ce qui est de choisir des candidats du Parti libertarien est devenue: « fiscalement conservateur, mais socialement tolérant ». La signification de l'expression « fiscalement conservateur » peut se réduire, et se réduit dans les faits, à bien peu: elle signifie habituellement dépenser, ou proposer de dépenser, un peu moins que leurs adversaires politiques, ou encore ne pas trop augmenter les impôts.

« Socialement tolérant », tournure au mieux vaseuse, est une expression codée pour un ensemble de politiques et de caractéristiques éparses: attachement aux droits des homosexuels, aux droits civiques et généralement et par-dessus tout, ne pas être « rempli de haine » comme la droite chrétienne, Pat Buchanan et le Rothbard-Rockwell Report. Alors que nous ne sommes tous par définition que des brutes épaisses suant la « haine » par tous les pores, les libéraux de gauche, comme nous le savons tous si bien, ne sont que de braves gars, leurs êtres n'émettant que des ondes d'amour, de générosité et de chaleur d'esprit. Et, comme nous disons à New York, que leur vie soit la plus longue possible! De fait, je n'ai pas la même expérience personnelle des néoconservateurs que certains d'entre vous, mais je peux vous assurer que les libéraux de gauche valent les néoconservateurs en ce que vous ne voudriez pour rien au monde avoir affaire à eux. Faites-moi confiance pour ça.

Immigration libre

Pour être « socialement tolérant », il ne faut bien entendu pas émettre la moindre critique sur l'idée d'immigration libre. Au contraire, il convient de la soutenir sans réserves. Avec les libéraux de gauche et les néoconservateurs, toute proposition, quelle qu'en soit la raison, de limiter l'immigration ou même de réduire le flux d'illégaux est automatiquement et hystériquement dénoncée comme raciste, fasciste, sexiste, hétérosexiste, xénophobe, et toute la panoplie d'épithètes injurieux à portée de main. (Bien que les néoconservateurs semblent, curieusement, faire une exception flagrante envers ceux qu'ils appellent de manière assez vague les « terroristes arabes ».) Les choses en sont venues à un tel point que le Parti libertarien, qui s'était opposé avec force et de manière constante à tout impôt et à toute dépense de fonds publics, est maintenant en train de changer rapidement de politique et d'attitude, y compris sur ce sujet, pourtant depuis longtemps cher aux coeurs libéraux.

En Californie, il y aura en novembre de cette année un vote sur une proposition remarquablement simple et intitulée « Save Our State » [Sauvons notre État], qui pourrait être reprise par tout Américain des classes ouvrières ou moyennes. En fait, ceux qui la connaissent en sont des partisans enthousiastes. Cette proposition interdit tout usage de fonds publics en faveur d'étrangers en situation irrégulière. La plupart des gens, bien sûr, pensent que ces illégaux devraient plier bagage et retourner chez eux, mais certainement pas bénéficier, aux frais du contribuable, de l'aide médicale et des écoles publiques, ainsi que de tout l'appareil de l'État-providence.

Comme vous pouvez l'imaginer, tout l'establishment et tous les groupes bien-pensants se sont opposés avec hystérie à cette proposition. Dans cette coalition on pouvait évidemment retrouver le grand patronat, les syndicats, les associations d'enseignants, les médias, les experts, les professeurs, et toutes les élites faiseuses d'opinion, bref les suspects habituels [the usual suspects]. Ces groupes ont tous dénoncé « Save Our State » comme un encouragement à la diffusion de l'ignorance et du mal. Les partisans de la proposition furent dépeints comme pleins de haine, racistes, sexistes, hétérosexistes, xénophobes, etc. Les seuls à la défendre étaient un ensemble d'organisations inconnues, véritablement populaires, qui essaient d'éviter, plutôt qu'elles ne recherchent, la publicité parce qu'elles ont déjà reçu des menaces de mort et d'attentat à la bombe, probablement de la part des membres de la « communauté illégale » que l'on appellerait normalement « gangsters » s'il n'y avait le politiquement correct.

Notre collaborateur Justin Raimondo est, je suis fier de le dire, le coordinateur de « Save Our State » à San Francisco et il rapporte que le chef de la section de San Francisco du Parti libertarien (je dois préciser ici que l'État de Californie est peut-être le seul où le Parti a de nombreux membres et ne se résume pas à une organisation de papier) s'oppose à cette proposition – une première chez les libéraux: s'opposer à une réduction d'impôts!

Quel raisonnement a conduit le Parti libertarien à abandonner précipitamment le contribuable et les droits de propriété en faveur du politiquement correct? C'est que l'application de la proposition « Save Our State » pourrait représenter une menace pour les libertés civiles! Mais l'application de n'importe quelle mesure, bonne ou mauvaise, pourrait bien sûr menacer les libertés civiles et ce n'est pas une excuse pour refuser de voter un projet valable. Les frontières, apparemment, ne doivent pas seulement rester grandes ouvertes: il faut aussi encourager cette ouverture et la financer au frais du contribuable américain. La confusion entre public et privé, le changement de définition des « droits » sont visiblement allés si loin que tout immigré en situation irrégulière a maintenant le droit de lessiver le contribuable pour un montant que Dieu seul connaît. Bienvenue dans le libéralisme étatiste!

Impôt sur le revenu, ALÉNA, OMC...

L'opposition aux impôts s'est en fait systématiquement affadie. Le Cato Institute s'est récemment déclaré en faveur de la campagne richement dotée réclamant la suppression de l'impôt sur le revenu pour le remplacer par un impôt sur les ventes. La revendication de la vieille droite et des vieux paléos, telle que je me la rappelle depuis mes années de jeunesse, était de supprimer le Seizième amendement et l'impôt sur le revenu, point. La variante actuelle constitue une proposition bien différente. En premier lieu, elle repose sur le slogan que les conservateurs ont hérité des « théoriciens de l'offre » [supply-siders] et qui a été finalement adopté par presque tous les économistes et soi-disant hommes d'État: quoi qu'il arrive, et quelle que soit l'évolution de la législation des impôts, il faudrait que la modification de la loi soit « neutre » quant aux rentrées fiscales, c'est-à-dire que le montant total de la récolte ne doit jamais baisser.

 

« Comme avec les décontructionnistes, nous entrons avec les libéraux de gauche dans un monde à la Humpty Dumpty, où les mots ne veulent dire que ce qu'on choisit de leur faire dire et où la véritable question est de savoir qui sera le maître. »

 

On n'explique jamais comment cet axiome s'inscrit dans la doctrine conservatrice ou libérale, ni pourquoi diable les rentrées fiscales ne devraient pas diminuer. Hein, pourquoi donc? À la réponse habituelle, qui nous dit que nous devons nous soucier des déficits fédéraux, la réplique appropriée, que plus personne ne fait, est de diminuer fortement les dépenses de l'État. Ce qui exige bien sûr que l'on en revienne à la vieille définition démodée de la « diminution du budget », i.e. une véritable diminution du budget, et non que l'on accepte le sens actuel qui signifie diminution de son « taux de croissance » ou diminution se fondant sur une prédiction de croissance du Congrès ou de la présidence, basée sur des hypothèses inévitablement douteuses. Comme l'a souligné un numéro récent du Free Market, la lettre du Mises Institute, il y a de graves défauts dans cette idée de remplacer l'impôt sur le revenu par un impôt sur les ventes.

En premier lieu, et contrairement au caractère prétendument « réaliste » et « pragmatique » de cette proposition, elle ne conduirait pas en pratique à la suppression de l'impôt sur le revenu, mais plutôt à l'ajout d'une nouvelle taxe sur les ventes à notre sordide législation fiscale actuelle. En second lieu, si la part « personnelle » de l'impôt sur le revenu était éliminée, la part « patronale » demeurerait. De cette façon, l'abominable Gestapo fiscale resterait intacte et continuerait à examiner les livres de comptes et à s'immiscer dans nos vies. De plus, une taxe de 30% sur les ventes réclamerait également des mesures lourdes pour la faire respecter, de sorte qu'un nouveau service du ministère des Finances devrait rapidement mettre son nez dans les comptes de chaque commerçant du pays. Il ne me semble pas nécessaire d'avoir un doctorat ou un sens théorique très poussé pour prévoir ces conséquences. Ce qui conduit à mettre en doute la bonne foi des partisans de cette réforme.

En parlant de bonne foi: l'une des pires histoires de tous les instituts défendant l'économie de marché, ainsi que de tous les journaux et institution libéraux « officiels », fut de soutenir comme de nombreux autres moutons tout le tintouin fait autour de l'ALÉNA [Accords de Libre-Échange du Nord de l'Amérique, en anglais NAFTA], et désormais en faveur de l'Organisation Mondiale du Commerce. Le Fraser Institute canadien a réussi, sans rencontrer la moindre résistance, à conduire presque tous les instituts libéraux du pays vers ce qu'ils ont appelé le « Réseau de l'ALÉNA » [« Nafta Network »], qui a consacré des sommes sans précédent à une agitation, une propagande et de prétendues « recherches » sans fin, destinées à faire passer l'ALÉNA. Et pas seulement les instituts: les ont rejoints un grand nombre de libéraux et de sympathisants du libéralisme que l'on trouve parmi les chroniqueurs, écrivains et experts.

Le développement de ce processus nous a apporté quelques distractions macabres. La ligne suivie au départ par ces libéraux de gauche était la ligne Bush-Clinton: à savoir que l'ALÉNA favoriserait, et en serait même une condition indispensable, le beau concept de libre-échange, devenu article de foi des républicains conservateurs lors de la présidence de Reagan. L'unique opposition à l'ALÉNA proviendrait donc uniquement d'une alliance constituée de protectionnistes déconcertés ou plus probablement méchants: des responsables syndicaux socialistes, le détestable Ralph Nader, des fabricants nationaux inefficaces à la recherche de tarifs protecteurs et leurs larbins. Pire encore, on y trouve des alliés remplis de haine, protectionnistes, xénophobes, racistes, sexistes et hétérosexistes, tel Pat Buchanan.

C'est à ce moment que Pat Buchanan fit un coup de maître, déconcertant les forces pro-ALÉNA. Il attira l'attention sur le fait que des partisans du libre-échange, aussi ardents et puristes que Lew Rockwell, moi-même et le Mises Institute, ou encore les membres du Competitive Enterprise Institute, s'opposaient à l'ALÉNA parce qu'il s'agit de mesures faussement libérales, qui comprennent de nombreuses restrictions au libre-échange, notamment des contrôles socialistes en ce qui concerne l'emploi et le respect de l'environnement. Et parce que, de plus, ces mesures sont particulièrement dangereuses, ajoutant des restrictions intergouvernementales aux restrictions internationales, et qu'il faudra les faire respecter par de nouvelles organisations intergouvernementales ne devant rendre de compte à personne et certainement pas aux électeurs des nations concernées.

Il est amusant de voir que les propagandistes pro-ALÉNA durent changer leur fusil d'épaule dans la précipitation. Ils furent obligés de nous attaquer, soit nominalement soit sur le plan général. Comme ils ne pouvaient pas nous dépeindre comme des protectionnistes, ils eurent à se battre simultanément sur deux fronts, attaquant les méchants protectionnistes de droite et de gauche tout en dénonçant simultanément notre pureté excessive quant au libre-échange, reprenant ainsi l'expression de Voltaire, que je commence à détester presque autant que les mots « aliénation » et « tolérance »: le mieux est l'ennemi du bien. En fait, bien sûr, l'ALÉNA et l'OMC ne sont en aucun cas le « bien »: ils ne font qu'empirer la situation et sont considérés comme des « maux » par tout libéral au véritable sens du terme.

Quelques libéraux de gauche ont répondu à nos critiques du projet de gouvernement mondial que seuls des xénophobes et des étatistes pouvaient se soucier de « souveraineté nationale », parce que d'après les grandes théories libérales seul l'individu est souverain, pas la nation. Je ne souhaite pas discuter longuement de ce point. Mais, selon moi, il devrait être évident à tout libéral que l'ajout de nouveaux niveaux de gouvernement, plus élevés et plus étendus, ne peut qu'augmenter l'étendue et l'intensité du despotisme. Et que plus ces niveaux sont élevés, moins ils sont soumis au contrôle, à leur limitation ou à leur suppression de la part de la population.

Mais je constate de plus en plus qu'on ne peut jamais rien considérer comme évident avec les prétendus libéraux. De fait, Clint Bolick, éminent théoricien et activiste libéral sur le plan juridique, a écrit un livre pour le Cato Institute où il étudie de façon étrange l'Amérique d'aujourd'hui pour en conclure que la véritable tyrannie, la véritable menace pour nos libertés, ne serait ni le Léviathan fédéral, ni le Congrès, ni l'exécutif, ni encore le nombre sans cesse croissant des despotes à vie qui composent la magistrature fédérale. Non rien de tout cela: la véritable menace pour nos libertés serait au contraire les gouvernements populaires locaux.

Il me semble impossible de tenir un quelconque raisonnement ou d'avoir la moindre discussion avec des gens qui étudient la vie actuelle des Américains et en arrivent à de telles conclusions. Qualifier ces individus de « libéraux », comme dire des partisans l'ALÉNA qu'ils sont en faveur du « libre-échange », c'est déformer le sens des mots au-delà de tout entendement. Comme avec les décontructionnistes, nous entrons avec les libéraux de gauche dans un monde à la Humpty Dumpty, où les mots ne veulent dire que ce qu'on choisit de leur faire dire et où la véritable question est de savoir qui sera le maître.

En parlant de celui qui sera le maître, les partisans de l'ALÉNA ont eu le toupet d'accuser la « coalition » des protectionnistes et des authentiques partisans du libre-échange d'être payés par la méchante industrie textile. Cette accusation, tenez-vous bien, provient d'institutions largement subventionnées par les gouvernements mexicain et canadien, par des lobbyistes mexicains et canadiens, ainsi que par des entreprises et des donateurs issus des industries d'exportation. Car une des vérités bien tues de la politique étrangère américaine depuis la Seconde Guerre mondiale et même depuis 1930, y compris pour ce qui est des négociations commerciales, des traités et accords entre États, du prétendu « libre-échange » et des échanges commerciaux, tout comme pour tous les programmes d'aide internationale, cette vérité c'est que la motivation principale était de mettre en place des subventions publiques, payées par les contribuables, aux industries d'exportation et aux banquiers qui les soutiennent. On peut parler d'individus élevés en serre!

Histoire américaine

Je ne voudrais pas clore ce chapitre sur l'ALÉNA sans mentionner brièvement la réponse étonnante du Parti libertarien. Rappelons à nouveau que le Parti s'était autrefois toujours opposé à toute forme de restrictions ou de contrôles commerciaux entre États. Et pourtant, l'auguste Comité national qui dirige le parti entre deux conventions – qui sont de plus en plus rares d'ailleurs –, s'est senti obligé d'émettre un communiqué soutenant l'ALÉNA au point culminant de la controverse, jetant ainsi tout son poids dans la bataille.

Celui qui dirige en réalité le Comité national est lui-même un théoricien libéral reconnu. Seule la nostalgie de ses anciennes idées, ou un minimum d'intégrité, l'a empêché d'essayer de répondre à nos critiques. Malheureusement, il a dû pour ce faire avoir recours au type d'argument autrefois en vogue dans ces minuscules organisations (véritables sectes) au nom si grandiose, comme le Parti international révolutionnaire des travailleurs. À savoir: lui et le Comité national reconnaissent qu'il y a un problème avec l'ALÉNA, que son organisation bureaucratique internationale pourrait bien signifier des restrictions dépassant ses prétendus caractéristiques libérales. Mais, concluent-ils, il ne faut pas s'en soucier parce que, dans ce cas, le Parti libertarien mettrait tout son poids politique pour arrêter cette dérive. Quel soulagement de savoir que le Parti libertarien se mettra en travers de l'ALÉNA et de ses inévitables conséquences!

Lorsque l'alliance « paléo » commença à gagner en influence, nous fûmes pendant un moment la cible de violentes attaques de la part des néoconservateurs, rejoints désormais par les nouveaux « libéraux officiels ». Virginia Postrel, éditrice du mensuel Reason, s'est en un sens fait une spécialité des attaques contre la droite proche de Buchanan. Elle la dénonce habituellement pour sa prétendue opposition au « changement »; en fait elle fait un peu penser aux harpies médiatiques qui faisaient écho aux partisans de Clinton durant la campagne présidentielle, chantant la nécessité du « changement », apparemment changement pour le changement, sans autre but, et qu'elle confond avec une étrange Société des Possibles [Opportunity Society]. La véritable question est toutefois bien de savoir de quel changement il s'agit, pour quoi faire et dans quelle direction? Les paléos, après tout, sont de grands partisans du changement, d'un changement radical qui plus est. Sauf que mon petit doigt me dit que le changement que nous recherchons – réactionnaire et plein de haine – n'est pas exactement le type de « changement, changement, changement » dont parlent cette éditrice et autres néoconservateurs ou Clintoniens.

Ce mois-ci, elle a écrit un éditorial dénonçant la coalition anti-GATT, qu'elle considère très curieusement comme « des partisans de l'immobilisme... en appelant à la puissance de l'État pour bloquer le processus dynamique des marchés et du choix individuel. » Qu'elle puisse interpréter une mesure soutenue avec enthousiasme par le président Clinton et le reste de l'establishment étatique comme un exemple du marché et de choix individuel s'opposant à la puissance de l'État, voilà qui dépasse l'entendement.

Une autre anecdote a suscité la colère de notre éditrice, toujours dans ce même éditorial. Ici aussi elle trouve une coalition de l'immobilisme essayant de bloquer le processus bénéfique de la croissance économique dans un marché libre. Ici aussi nous avons une coalition de progressistes, de conservateurs, de résidents du coin, d'historiens et de toute sorte d'autres personnes essayant de conserver et d'honorer l'héritage américain et essayant d'empêcher la construction sur les lieux mêmes de la Bataille de Manassas d'un parc thématique Disney traitant de l'Histoire américaine. L'une des raisons principales pour empêcher cette « Eisnerisation » du Nord de la Virginie est la version politiquement correcte de l'Histoire que veut infliger à des visiteurs ne se doutant de rien l'historien en chef d'Eisner: Eric Foner, marxiste-léniniste notoire.

Foner, au passage, dans une illustration parfaite de cette alliance entre la gauche et les néoconservateurs, était, lors de la première année de présidence de Reagan, le principal « expert » à aider Irving Kristol et les néoconservateurs dans leur dénonciation de Mel Bradford comme « raciste » et « fasciste », pour avoir eu l'audace de critiquer l'un des principaux despotes de l'histoire américaine: Saint Abraham Lincoln, qui, par bien des côtés, est le prédécesseur du « Docteur » King en ce qu'il nous aide à séparer rapidement le bon grain de droite des diverses variétés d'ivraie de gauche.

Dans son article, Postrel décrit cette coalition contre le parc thématique comme une « coalition de la gauche opposée à la croissance et des conservateurs attachés au sang et à la terre. » En un certain sens, il n'est pas surprenant que l'éditrice, libérale de gauche, oublie de signaler que le projet se propose d'infliger une version politiquement correcte, marxiste-léniniste, de l'histoire américaine à des touristes innocents et que donc elle ne s'y intéresse pas. Mais Pat Buchanan, une fois encore, jeta une clé à molette dans la machine de propagande de la gauche libérale en signalant que votre serviteur, dans un article du Free Market, avait montré que ce parc thématique Disney n'était nullement le résultat du marché, mais bel et bien un projet dépendant explicitement d'une subvention de 160 millions de dollars, payés par les contribuables de l'État de Virginie.

Est-ce réellement une preuve d'immobilisme, de refus de la croissance et du libre-échange que de s'opposer à un projet exigeant une aide des contribuables à la hauteur de 160 millions de dollars? Comment cette éditrice prétend-elle défendre son soutien face à cette critique, émanant de la part de quelqu'un qui, pour le moins, peut être considéré comme un peu plus libéral et opposé à l'État qu'elle ne l'est? Sa ligne de défense est assez instructive et particulièrement peu convaincante. Son commentaire est le suivant, reproduit intégralement: « l'objection des partisans du libre-échange expliquant que ce parc touche des subventions ne constitue pas le coeur du débat. » Eh bien, c'est ce qui s'appelle répondre à cet argument.

Bons scolaires

L'une des raisons principales qui aurait à ce qu'il paraît conduit les libéraux à haïr la religion est qu'ils seraient eux, les libéraux, des défenseurs acharnés de la raison avant tout, alors que les croyants seraient inévitablement trompés par ce que les rationalistes aiment appeler une « superstition ». Il est instructif de réfléchir sur la qualité des capacités de raisonnement que ces libéraux ont montré lors de leur éloignement de la liberté et des droits de propriété.

Retournons maintenant à une dernière mesure qui illustre le « Grand Bond en avant étatiste » du mouvement libéral. Il s'agit de son soutien au programme de bons scolaires, proposition que les libéraux de gauche de Californie ont soumis sans succès au vote en novembre dernier. Les néoconservateurs et les libéraux de gauche entrèrent joyeusement dans la bataille californienne du bon scolaire, qu'ils ont largement financée, convaincus de n'avoir d'autres adversaires que les habituels et syndicats d'enseignants et de progressistes.

Les libéraux de gauche utilisèrent à cette occasion leur mot ronflant favori, « choix », qu'ils avaient d'abord appliqué au choix des femmes quant à l'avortement, et qu'ils voulaient désormais étendre au choix des parents et des enfants quant aux écoles à fréquenter, et au choix entre écoles privées et publiques. Ayant anticipé le déroulement du débat, les partisans du bon scolaire menaient tranquillement leur campagne quand ils furent à nouveau éclipsé par un article influent de Lew Rockwell dans le Los Angeles Times, article qui constitua, d'après ce qu'ils avouèrent tristement un peu plus tard, la plus grande force ayant conduit à l'échec de leur plan. Lew sortit du débat habituel pour souligner des points auxquels tenaient particulièrement les parents et les contribuables californiens mobilisés dans la critique du système d'école publique.

Lew souligna que (1) l'État-providence et le fardeau subi par les contribuables augmenteraient au lieu de diminuer avec la mise en place de ce programme de bons scolaires; et (2) que si les enseignants des écoles publiques peuvent certes s'opposer à ce programme, ce qui est bien plus important et plus dangereux, c'est que ce programme conduirait à un contrôle des écoles privées plus strict de la part de l'État, ces écoles étant pour l'instant encore en grande partie à l'abri des intrusions gouvernementales. Le gouvernement contrôle toujours ce qu'il subventionne et, dans le cas du bon scolaire, l'État serait obligé de définir de qui constitue une « école » afin qu'elle puisse toucher les aides.

Comme pour tout programme de redistribution, l'étendue des choix des bénéficiaires ne peut croître qu'aux dépens des perdants, en l'occurrence des parents d'enfants allant aujourd'hui dans une école privée. Cet argument se révéla non seulement être une véritable bombe, mais Lew utilisa, pour la première fois je crois, un autre argument puissant et sensible; (3) le programme de bon scolaire détruirait les écoles publiques de banlieues aujourd'hui relativement bien et soigneusement protégées, parce qu'elles seraient obligées d'accepter tous ceux qui viendraient d'autres quartiers.

En bref: ces écoles de quartiers, contrôlées dans une certaine mesure par les parents et les contribuables locaux, seraient forcées d'accepter les hordes de la jeunesse inéducable et même criminelle du centre-ville. Les choix de ces parents de banlieue diminueraient. Non seulement les enfants des banlieues seraient en danger, mais la valeur de leurs biens immobiliers, reposant pour une bonne part sur leur déménagement pour des quartiers comportant d'assez bonnes écoles, serait en grand péril.

Alors que ce dernier argument de Lew Rockwell, très politiquement incorrect, fut en butte à l'hystérie prévisible des libéraux de gauche, qui l'accusèrent comme d'habitude de racisme, sexisme, hétérosexisme, etc., etc., son argument fut particulièrement efficace là où il le fallait: chez les habitants de la classe moyenne des banlieues, qui étaient jusque-là prêts à voter en faveur du programme de bon scolaire. Il n'y a pas de meilleur témoignage de la puissance des idées, quels que puissent être l'ambiance politique préalable ou les soutiens financiers.

Triade en trois temps

Une remarque générale: il y a quatorze ans, le Parti libertarien mena sa campagne présidentielle la plus richement dotée, et donc la plus largement relayée par les médias. Lors de cette campagne, menée par ce qui déjà n'était certainement pas son aile la plus puriste, les médias, qui s'y intéressaient pour la première fois, demandèrent qu'on leur explique en quelques mots ce qu'était le « libertarianisme ». La réponse fut: un « progressisme combiné avec un faible niveau d'impôts » [Cf. la remarque qui suit. NdT]

Le chef absolu de cette campagne, Ed Crane, est désormais à la tête de l'un des instituts libéraux américains les plus en vue. Récemment, lui et ses collègues ont fourni une autre formule résumant l'essence du libéralisme. Un « progressisme de marché » [Ibid. NdT]. Il est à noter que si l'ancienne définition faisait encore référence à des impôts réduits, le nouveau credo peut être accepté par presque tout le monde. Après tout, la plupart des socialistes se présentent comme « progressistes » et tous les socialistes acceptent désormais un certain type de marché. Cette expression pourrait donc être, et a peut-être été, retenue par notre président, le bien peu libéral William Jefferson Blythe Clinton IV, tout comme par le dernier dirigeant de la défunte Union soviétique, Mikhaïl S. Gorbatchev. Vous avez dit respectable et au sein du courant dominant?

Ces dernières semaines, le même théoricien éminent du « progressisme de marché » a décidé de combattre ce qu'il considère comme le grand danger représenté par le mouvement populiste de droite. Il propose à la place de ce dernier une « Révolution de velours », terme qui semble bien plus étrange et bien plus exotique aux États-Unis qu'il ne l'était en République tchèque.

Cette Révolution de velours qui, selon notre éminent libéral de gauche, limitera le gouvernement fédéral « sans perturbations », est un simple ensemble de trois mesures légales. L'une consiste à remplacer l'impôt sur le revenu par une taxe sur les ventes, proposition dont j'ai déjà parlé. La deuxième consiste à limiter les mandats et la troisième consiste à faire passer un amendement obligeant à l'équilibre du budget. Le problème avec cet ensemble est de ne rien arranger, mais plutôt d'empirer les choses: au mieux, on peut tromper les masses en leur faisant croire que Washington a été dompté et les conduire à abandonner tout intérêt pour le sujet. C'est peut-être d'ailleurs l'objectif.

Très brièvement, l'amendement exigeant un budget équilibré est un bobard et une escroquerie intellectuelle. Hormis les clauses dérogatoires permettant au Congrès d'échapper facilement à cet amendement, le fait qu'il représenterait une excuse facile pour justifier la hausse des impôts, et le fait que le gouvernement fédéral peut aisément mettre ses dépenses dans la partie « activités hors budget » comme il le fait déjà, le prétendu « équilibre » ne concerne que les projets de dépenses futures et non le budget actuel. Or tout le monde peut bel et bien prévoir n'importe quelles dépenses futures.

Enfin, il n'y a aucune obligation associée: les membres du Congrès votant en faveur de budgets non équilibrés seront-ils tous virés et éliminés?

Ce qui m'amène à la troisième partie de cette triade: la limitation tellement vantée des mandats. Je n'ai pas d'opposition au concept en soi. Le problème, c'est que la limite des mandats ne peut restreindre que ceux des élus du Congrès ou des États, alors que le bras législatif est de loin celui qui a le plus grand pouvoir parmi les trois branches du gouvernement. De ces branches, les élus du Congrès et des États sont les seuls à devoir rendre des comptes au public et à être soumis aux représailles des électeurs. Ce sont les seuls dont nous pouvons nous débarrasser rapidement et pacifiquement. Comparez cette situation avec celles des autres branches néfastes, qui ne sont pas soumises à un mandat.

Il y a l'exécutif, au sein duquel seul le président est élu pour une durée limitée, malgré les ronchonnements de tous les partisans de la « démocratie ». Le reste de notre vaste bureaucratie fédérale ne peut pas être changé par le public. Véritables despotes, ils ont été congelés sur place par le système du « service public », imposé au public par les élites intellectuelles et médiatiques de la fin du dix-neuvième siècle Et il y a pour finir les véritables et abominables tyrans de notre époque, j'ai nommé la justice fédérale sans bornes et qui s'emballe: elle jouit d'un pouvoir virtuellement absolu sur chaque ville et village ainsi que sur la vie de tout un chacun. Et à son sommet, on trouve la Cour suprême et ses despotes inamovibles. Si les gens commençaient à proposer, par exemple, de supprimer l'administration fédérale et de limiter à deux ans les fonctions de juge fédéral, alors je commencerais à les considérer comme une solution au problème plutôt que comme une partie du problème.

En conclusion: contrairement aux libéraux de gauche qui tentent désespérément d'arracher ses dents à la révolution populaire, je crois que les jours du « réalisme » de Washington, répandu à la fois chez les conservateurs et chez les libéraux de gauche, sont comptés. Il existe désormais un puissant mouvement populaire, qui se lève partout au coeur de l'Amérique: mouvement radical et populiste de droite, conduit par une détestation profonde et un mépris envers, tout d'abord évidemment les Clinton et leur répugnante équipe, puis Washington en général, ses idéologues et sa culture, enfin tous les politiciens en général et ceux habitant Washington en particulier.

Cette droite populaire est très différente de ce que nous avons connu jusqu'ici. Elle déteste profondément les médias dominants et ne leur accorde aucune confiance. De plus, elle ne voit pas l'utilité des organisations de Washington et de leurs dirigeants traditionnels. Ce peuple ne se satisfait pas de devoir financer ces organisations et de devoir suivre docilement leurs ordres. Ses membres ne sont peut-être pas « socialement tolérants ». Mais ils sont mauvais coucheurs, en ont marre du gouvernement fédéral et sont de plus en plus en colère. Dans cette atmosphère naissante, la stratégie supposée être pragmatique de Washington, consistant à faire la lèche au pouvoir, n'est pas seulement immorale et sans principes: elle ne peut plus marcher, même à court terme. Les classes ouvrières et les classes moyennes opprimées sont enfin en marche, et ce nouveau mouvement de droite n'a pas de place pour les traîtres de l'élite qui les ont si longtemps menés par le bout du nez, ni de temps à perdre avec eux.


* Remarques du traducteur : Dans ce texte, Rothbard emploie systématiquement le terme de « libertarian » que j'ai traduit par « libéral » et « libertarien » de manière quelque peu aléatoire. (Il emploie en particulier l'expression « left-libertarian », traduite par « libéral de gauche », pour désigner les membres du courant libertarien américain auxquels il s'oppose, alors que le terme « left-liberal », qu'il utilise aussi, signifie en gros « socialiste » sous sa plume, selon l'usage aux États-Unis.) Si le terme « libéral » devrait suffire en français, n'ayant pas (encore?) la connotation interventionniste américaine, certains aspects de la critique de Rothbard sont plus particuliers aux développements du courant « libertarien » américain (qui est par ailleurs souvent considéré comme plus intransigeant, alors que Rothbard nous montre certaines de ses dérives) et c'est pourquoi j'ai fait jouer l'alternance. Il ne faut donc pas chercher d'intention de distinguer les deux attitudes chez Rothbard.

J'ai par ailleurs, faute de mieux, utilisé le mot « progressisme » pour traduire « liberalism » dans les expressions « low-tax liberalism » (traduit par « progressisme combiné avec un faible niveau d'impôts ») et « market liberalism » (traduit par « progressisme de marché »). Si Rothbard entend clairement le terme dans son sens américain usuel et non dans le sens européen (que Mises continuait à utiliser), les auteurs de la formule et ceux qui la reprennent peuvent cependant répondre à bon droit qu'ils avaient pour but de se réapproprier le terme européen, ce que ne rend évidemment pas la traduction, qui élimine cette possibilité. Dans un autre contexte, l'expression, certes redondante, de« libéralisme de marché » aurait pu être utilisée, mais elle aurait conduit ici à la confusion.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 14:51

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Les élections présidentielles françaises : Hobbes vs. Rousseau ?

http://www.ipsos.fr/sites/default/files/imagecache/diaporama_slides/images/philosophie.jpg

Le débat Hobbes/Rousseau est-il pertinent pour comprendre le duel présidentiel Sarkozy/Hollande ? Telle est la question à laquelle Philosophie Magazine nous propose de réfléchir en ce mois d’avril, à 10 jours des élections.



Hobbes
Pour Hobbes, l’homme est un être désirant et animé par la vanité. C’est ainsi que les hommes sont enclins « à s’attaquer et à se détruire les uns les autres. » A l’état de nature, les hommes vivent sous la menace permanente de la mort violente. Cette peur d’être attaqué par les autres détruit toute possibilité de prospérité et de progrès. Aucune vie en société n’est donc possible sans un pouvoir autoritaire qui empêche la guerre de tous contre tous. Poussés par la peur, les individus deviennent assez raisonnables, selon Hobbes, pour instaurer un pouvoir central souverain chargé de faire régner l’ordre et la sécurité. En retour chacun renonce à son droit de nature. Protecto ergo obligo : tel est le cogito du Leviathan. Le pouvoir souverain est absolu mais il propose en échange de l’obéissance la protection contre la violence.
Hobbes écrit : « Nul n’a la liberté de résister au glaive de l’État pour défendre un autre, qu’il soit coupable ou innocent, parce qu’une liberté semblable prive le souverain des moyens de nous protéger et détruit, par conséquent l’essence même du gouvernement. » Le sacrifice de la liberté individuelle est donc le prix à payer pour la sécurité.
Convaincu que « l’homme est un loup pour l’homme » Hobbes a donc imaginé un État-Léviathan qui fasse peur aux hommes pour éviter le retour à « la guerre de tous contre tous », qui caractérise selon lui l’état de nature.


Rousseau
Rousseau, de son côté, défendait au contraire une bonté naturelle originelle, corrompue par la société et appelée à être réactivée par un « contrat social ». Déjà, dans le Discours sur les sciences et les arts (1750) montrait que la corruption des mœurs accompagne toujours le développement des sciences et des arts. Autrement dit, le luxe nourrit les inégalités et détourne les hommes de leur devoir. Il écrit : « on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens ». Le luxe prend racine dans une société lorsque les citoyens donnent libre cours à leurs désirs individuels de confort et de richesses. Ces désirs créent des inégalités entre les citoyens en plus d’affaiblir leur dévouement au bien commun.
Quelles limites faudrait-il alors fixer au luxe ? La réponse de Rousseau est que « tout est source de mal au-delà du nécessaire physique. La nature ne nous donne que trop de besoins ; et c’est au moins une très haute imprudence de les multiplier sans nécessité, et de mettre ainsi son âme dans une plus grande dépendance ». Par conséquent, selon lui : « l’une des fonctions les plus importantes du gouvernement est de prévenir l’extrême inégalité des fortunes. » Les impôts doivent être conçus de manière à construire une société juste à travers l’éradication de la consommation superflue.


Or, il est bien vrai que Nicolas Sarkozy est proche de la philosophie autoritaire de Hobbes, là où François Hollande rejoint l’aspiration égalitariste de Rousseau. Vu sous cet angle, le débat, en apparence atone, de la présidentielle prend un relief tout à fait inattendu.
Mais on peut même aller plus loin, n’est-ce pas au fond le duel droite/gauche dont il est question à travers ce débat Hobbes/Rousseau ? N’est-ce pas, à des degrés divers, toute la droite française qui serait hobbesienne, tandis que la gauche serait rousseauiste, écologistes compris ? A chacun d’en juger.


Le faux duel de la présidentielle  : Rousseau vs Hobbes


Par Damien Theillier.

L’opposition entre Sarkozy et Hollande, entre Hobbes et Rousseau, est une fausse opposition idéologique qui trompe les électeurs. L’analyse de la vie politique française depuis plus de quarante ans nous le confirme : la droite et la gauche convergent de plus en plus vers un centre mou, à la fois étatiste et corporatiste, renonçant de plus en plus à tout ce qui pouvait encore les distinguer.
 

En ce mois d’avril, Philosophie magazine consacre un dossier à l’élection présidentielle. L’idée centrale de ce dossier ne manque pas d’intérêt : « Rousseau contre Hobbes, le vrai duel de la présidentielle ».

L’image de couverture est bien trouvée. Et surtout, à la lecture du contenu du dossier, on est frappé par la justesse des analyses. Hobbes était convaincu que « l’homme est un loup pour l’homme » et a donc imaginé un État-Léviathan, qui fasse peur aux hommes, pour éviter le retour à « la guerre de tous contre tous », qui caractérise l’état de nature. Rousseau, de son côté, défendait au contraire une bonté naturelle originelle, corrompue par la société et appelée à être réactivée par un « contrat social ». Or, il est bien vrai que Nicolas Sarkozy est proche de la philosophie autoritaire de Hobbes, là où François Hollande rejoint l’aspiration égalitariste de Rousseau. Vu sous cet angle, le débat, en apparence atone, de la présidentielle prend un relief tout à fait inattendu. On peut même aller plus loin, c’est toute la droite française qui est hobbesienne, tandis que la gauche est rousseauiste.

Pourtant il y a quelque chose qui cloche dans tout cela. Un fait qui échappe complètement à l’analyse de Philosophie Magazine et qui mérite une attention toute particulière. Loin d’être l’affrontement de deux visions opposées de la politique, l’opposition entre Hobbes et Rousseau propose en fait deux versions peu différentes d’un même dogme : celui de l’étatisme ou de l’État comme fin et non comme moyen. L’un défend la souveraineté absolue du Prince, l’autre la souveraineté absolue de la volonté générale, c’est-à-dire du législateur. On ne trouvera ni chez Hobbes, ni chez Rousseau, une philosophie du gouvernement limité, ni même une philosophie de la protection des droits individuels, en particulier du droit de propriété. La vision de Hegel au XIXe siècle, s’inscrira d’ailleurs dans l’héritage classique de Hobbes et de Rousseau en ce sens qu’il maintiendra la suprématie quasi divine de l’État et du politique sur la sphère « inférieure » de la vie économique et sociale.

Le philosophe J.F. Kervégan (professeur à Paris I), spécialiste des penseurs du contrat social, écrit justement :

Comme Hobbes, Rousseau pense que l’unité d’une société ne peut être que politique, et cette conviction se traduit par la position éminente du « souverain » ; simplement, chez lui, le souverain est et ne peut être que la « volonté générale », et non plus celle d’un homme ou d’une assemblée ; la structure de la théorie hobbesienne de la souveraineté est maintenue, seul change l’identité du sujet auquel celle-ci est attribuée. (Ce qui fait société : le politique, l’économie, le droit  ? Conférence à l’AJEF, le 14 octobre 2009)

Le fait que la souveraineté réside dans une volonté ou bien qu’elle réside dans le peuple ne fait pas une grande différence si cette souveraineté n’est pas d’abord limitée, faisait déjà remarquer Benjamin Constant après la Révolution française. « Prions l’autorité de rester dans ses limites, nous nous chargeons de notre bonheur », écrivait-il. Et il ajoutait : « la souveraineté n’existe que de manière limitée et relative. »

La philosophie politique de Constant se fonde sur une conviction fondamentale : « il y a une partie de l’existence humaine qui est de droit hors de toute compétence sociale » (entendre ici : compétence politique). Constant rejoint ainsi Smith, Locke et les physiocrates français, pour qui la société peut s’auto-organiser et s’autoréguler, dans le cadre de la concurrence et du droit naturel de propriété. Les penseurs du libre marché au XXe siècle, comme Mises et Hayek notamment, contesteront à leur tour le modèle constructiviste et artificialiste de Hobbes et de Rousseau.

On le voit donc, l’opposition entre Hobbes et Rousseau, entre Sarkozy et Hollande, est une fausse opposition idéologique qui trompe les électeurs. L’analyse de la vie politique française depuis plus de quarante ans nous le confirme : la droite et la gauche convergent de plus en plus vers un centre mou, à la fois étatiste et corporatiste, conservateur et progressiste, renonçant de plus en plus à tout ce qui pouvait encore les distinguer. La droite a renoncé au libre marché au profit d’un interventionnisme moralisateur (« moraliser le capitalisme » comme on dit) et d’une politique fiscale collectiviste. De son côté, la gauche a renoncé aux dogmes de la planification collectiviste et de la lutte des classes et se veut pragmatique. Bref, à droite comme à gauche, on rejette les doctrines, qualifiées d’ « idéologies » et on accepte tous les compromis.

Résultat : la « droiche » ! Ce mouvement historique correspond en fait à l’avènement de ce qu’on appelle la social-démocratie : État-providence, justice sociale, prélèvements obligatoires, assistanat, multiculturalisme… c’est le prix de la paix sociale. Au programme donc : immobilisme et statu quo. Surtout ne changeons rien au système. Et la différence entre droite et gauche n’est en fait qu’une affaire de dosage, de nuances, car les deux principaux partis sont des clones (voir mon article : Peut-on sortir du statu quo des grands partis politiques ?).

La ligne de clivage qui séparait jadis la droite et la gauche s’est donc déplacée. Ou passe-t-elle désormais ? Le véritable duel, le seul qui soit digne de ce nom, est celui qui oppose les défenseurs de l’individu et de la société aux défenseurs de l’État, ceux qui font confiance dans la capacité des individus à s’organiser librement par eux-mêmes et ceux qui pensent que l’État est la fin de l’Histoire. C’est l’individualisme responsable et la philosophie du libre marché contre le collectivisme social-démocrate.

Malheureusement, ce libéralisme-là n’existe plus dans le paysage politique français, comme il existe encore aux États-Unis avec Ron Paul. Au XIXe siècle, il était porté en France dans le débat intellectuel et politique par Say, Constant et Bastiat, notamment. Mais les Français ont la mémoire courte et il faut leur rappeler que le libéralisme n’est pas une spécificité anglo-saxonne et qu’il existe bien en France une tradition libérale qui remonte à Turgot et à Quesnay (Voir le travail de l’Institut Coppet pour promouvoir l’école libérale française).

Un François Bayrou peut-il aujourd’hui incarner ce courant, comme l’affirme Philosophie Magazine qui le classe comme un digne représentant de la philosophie de Locke ? Il est permis d’en douter, vu son approbation à toutes les mesures collectivistes votées depuis vingt ans. On est bien loin d’un Ron Paul. Alternative libérale avait su incarner cet espoir en 2006-2008, comme Alain Madelin à son époque. Aujourd’hui, l’espoir renaît avec la vraie-fausse candidature de Frédéric Bastiat (bastiat2012.fr), portée par une génération d’étudiants qui a découvert Ron Paul et a compris où se trouvait la véritable alternative. Soutenons cette initiative, même modeste, qui mérite en France un bel avenir.

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Sur le web
Publié initialement sur 24HGold

En annexe :

En 1848, l’économiste Frédéric Bastiat comparait la Constitution des États-Unis à celle de la France :

Ce qui suit est le début du préambule de la Constitution [française] : « La France s’est constituée en République [dans le] but (…) de faire parvenir tous les citoyens (…) à un degré toujours plus élevé de moralité, de lumières et de bien-être. » (…) N’est-ce pas en cédant à cette étrange illusion que nous sommes conduits à tout attendre d’une énergie qui n’est pas la nôtre ?… Les Américains ont conçu une autre idée des relations des citoyens et du gouvernement. (…) Il n’y a pas ici [dans le préambule de leur Constitution] de création chimérique, pas d’abstraction desquelles les citoyens puissent tout exiger. Ils n’attendent rien sauf d’eux-mêmes et de leur propre énergie.

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Lundi 23 avril 2012 1 23 /04 /Avr /2012 14:45

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Le Crépuscule des Dieux par Rafik Djoumi

 

Ragnarök


" Le jour viendra où de grandes confrontations entre les hommes auront lieu et durant trois années se dérouleront d'importantes batailles inaugurant l'époque des haches et des épées. L'ordre disparaîtra et nul ne pourra se fier à quiconque, fût-ce à ses proches. En proie à la cupidité et à l'envie, les frères s'entre-tueront. (.) "

RagnarökAinsi débute le Ragnarök, légende cosmogonique des anciennes peuplades scandinaves.

De prime abord, cette légende s'inscrit dans une mythologie universelle de l'Apocalypse, celle que l'on retrouve à travers toutes les cultures (la Révélation de la Bible par exemple). Mais la particularité du Ragnarök est sa façon tout à fait explicite d'annoncer la disparition des divinités au profit d'une transcendance.

Pour des raisons d'ordre littéraire, " Ragna-rok " fut longtemps traduit par " Le Crépuscule des Dieux " mais une traduction plus juste en serait plutôt " La destinée des puissances organisatrices ", ce qui devrait permettre à un esprit du XXIème siècle de mieux saisir l'essence symbolique et universelle du texte ; l'idée étant que ce " crépuscule " annoncé est avant tout le crépuscule des forces qui définissent notre univers humain (la société et sa façon de percevoir le monde, par exemple).

Ainsi, Le Crépuscule des Dieux est à l'origine d'une mythologie tout à fait unique selon laquelle les Dieux, les puissances organisatrices, peuvent et doivent mourir, et que ce destin est inéluctable. Il n'y a là ni fatalisme ni résignation (le texte montre que les Dieux se battent même s'ils se savent condamnés) mais au contraire la nécessité de tout mettre en oeuvre, de lutter jusqu'à l'extrême limite, pour accomplir cette destinée, ce but plus élevé (en anglais " higher purpose ").

Le Ragnarök a durablement marqué les peuplades scandinaves et a partiellement défini la philosophie germanique.

Au XIXème siècle, le compositeur Richard Wagner allait en donner une illustration grandiose à travers son Opéra Le Crépuscule des Dieux (Götterdämmerung) 1 , tandis qu'un de ses amis les plus proches, Friedrich Nietzsche, exploiterait le sens de ce mythe dans son livre Le Crépuscule des Idoles (Götzen Dämmerung).

 

Dämmerung


GötterdämmerungLe Crépuscule des Idoles (dont le sous-titre est Comment philosopher à coups de marteau) désigne le moment d'exercice du second nihilisme, c'est-à-dire le nihilisme du nihilisme. Nietzsche y évoque le travail négatif de la raison, l' " Inversion de toutes les valeurs " qui permettra de débusquer les " idoles éternelles " (raison, vérité, morale, démocratie, christianisme etc.), à les " ausculter " à coups de marteau pour en repérer le " son creux " caractéristique de la substance vide de ces idoles, et enfin à leur déclarer une guerre intellectuelle et spirituelle systématique, sans merci et sans concession. Il y a, dans ce Ragnarök intellectuel et spirituel, le désir manifeste de redéfinir les valeurs, devenues des pensées monolithiques sous l'influence du monothéisme.
Ce travail annonce à un siècle d'écart le chapitre Du Nihilisme selon Jean Baudrillard, et ses idoles au son creux (les simulacres) que les Wachowski nous présentaient en note d'intention.

Et si l'on s'intéresse à certaines " inversions des valeurs " telles qu'elles nous sont proposées par Nietzsche, alors on ne s'étonnera pas d'y trouver plusieurs correspondances exploitées au mieux par la mécanique narrative des Wachowski. Exemples : 

L'homme, créature de Dieu devient L'homme, créateur de dieux (Néo)

Le début de l'Univers devient Univers cyclique (Reloaded)

Les buts, les finalités de la nature deviennent Jeux de forces (la guerre supposée)

L'âme immortelle devient Le corps (la source d'énergie de la matrice)

L'individu indivisible devient L'individu-collectivité, jamais identique (le peuple de la matrice, le peuple de Zion)

Le libre arbitre devient La nécessité (Le Mérovingien)

Tout savoir devient ignorer beaucoup (intelligence intuitive)

Esclavages deviennent Maîtres de soi, maîtres du monde (libéré de l'illusion)

La vérité devient Un ensemble d'erreurs utiles (projet global autour de la matrice)

On sera alors beaucoup moins étonné par le titre du thème musical principal de Matrix Revolutions. Ce morceau, disponible en exclusivité sur le site du compositeur Don Davis s'appelle tout simplement Neodämmerung, c'est-à-dire, dans la terminologie du film, le " crépuscule de l'Elu ".

Une fois de plus, derrière leur jeu de la référence, au-delà du clin d'oeil vers le spectateur lettré, les Wachowski annoncent le plus clairement du monde que leur logique est déjà à l'oeuvre, et qu'ils sont disposés à aller jusqu'au bout, au moins sur le plan narratif (nous verrons plus tard en quoi ils dépassent ce plan narratif).

 

Le Cycle Cosmogonique

 

Dès lors qu'on aborde les questions des mythes et de leur structure narrative, un nom s'impose, celui de Joseph Campbell.

Dans son ouvrage Les Héros sont Eternels (The Hero with a Thousand Faces), Campbell tente de synthétiser tous les mythes héroïques qui nous sont connus, afin d'en dégager une structure immuable, qui traverse le temps et les civilisations. Campbell nous fait ainsi découvrir (non sans stupéfaction), que derrière les légendes de Bouddha, Jésus-Christ, Prométhée, le Roi Arthur, Thésée, Odipe, ou même des figures historiques telles que Christophe Colomb, se cache une seule et même aventure, un seul et unique destin, une structure unique sans cesse répétée, et " décorée " à sa façon par les civilisations qui l'ont vu naître.

Plus important, le mythologue s'interroge sur le sens profond de cette structure, et ce qu'elle révèle de la nature humaine, du lien imprescriptible qui nous lie à ce mythe éternel.

L'oeuvre de Campbell a fait sensation chez les romanciers et les scénaristes anglo-saxons du XXème siècle. On soupçonne Tolkien d'avoir étudié avec attention cette structure en écrivant Le Seigneur des Anneaux, et l'on connaît un nombre incalculable de personnalités du cinéma qui ont avoué l'influence que Campbell a exercé sur eux (George Lucas, George Miller, Lawrence Kasdan, John Milius, Oliver Stone etc.). Les Wachowski n'y font pas exception.

Pourtant, des oeuvres comme Star Wars ou Le Seigneur des Anneaux n'empruntent à Campbell que la première partie de sa démonstration (titrée L'aventure du Héros) et se gardent bien d'évoluer vers la seconde partie de l'ouvrage (titrée Le Cycle Cosmogonique), particulièrement complexe, en ce qu'elle aborde plus spécifiquement les religions, mais aussi celle qui demeure la plus fascinante quant à ses applications philosophiques. 

Matrix fait exception, car le premier épisode de la saga passait déjà entièrement en revue les étapes de L'aventure du Héros, et l'on découvre, dès Matrix Reloaded, que les Wachowski ont, semble-t-il, tenté l'improbable (au sens commercial) ; à savoir qu'ils ont décidé d'exploiter la seconde partie de l'ouvrage de Campbell.
Et pourtant, l'intitulé des chapitres de la partie Cycle Cosmogonique aurait du éveiller nos soupçons.
Jugez vous-mêmes : The Matrix of Destiny (la matrice du destin), The Primordial Hero and the Human (le héros primordial et l'être humain), The Shapeshifter (le métamorphoseur.. de forme, de sens).

Toute cette section du livre de Campbell s'intéresse non plus à la quête du héros, mais à la façon avec laquelle le héros va dépasser les stades successifs de la compréhension de l'univers, et surtout par quels moyens il délivrera son message. On y retrouve bien sûr l'aventure du Christ, mais aussi et surtout celle de Bouddha, dans laquelle Campbell semble voir un des mythes les plus complets, les plus accomplis.

Little Buddha A ce stade, on ne peut s'empêcher de rappeler que l'acteur Keanu Reeves interpréta autrefois le rôle de Bouddha dans un film de Bernardo Bertollucci (Little Buddha) 2 et qu'il interpréta par ailleurs le rôle d'un être mi-humain mi-machine à qui l'on avait téléchargé des données essentielles (Johnny Mnemonic). On se demande d'ailleurs à quel point ces précédents ont influé, consciemment ou non, sur les choix de casting des Wachowski. 3 Johnny Mnemonic


Quoi qu'il en soit, nous avons vu dans les chapitres précédents les couches successives de compréhension à travers lesquelles voyageait le spectateur de Matrix. Tâchons de les résumer :

Nous sommes tout d'abord plongés dans un univers que nous tenons pour vrai car nos yeux et nos oreilles (les sens) nous le disent.
En même temps que le héros, nous réalisons avoir été trompé par nos sens, et nous découvrons un tout autre univers que nous interprétons par le prisme de notre intuition (l'esprit).

Nous sommes à nouveau trompés par notre esprit intuitif, car l'univers dans lequel nous évoluons repose en fait sur une stricte logique (la raison).
Parvenus au terme de cette logique, l'Architecte nous explique que cette perfection de la raison n'est qu'une étape vers quelque chose de supérieur, et que ce quelque chose a trait à notre humanité (L'Esprit de l'Homme).
Enfin, nous ressentons confusément qu'au bout de ce parcours nous attend la révélation suprême.

Revenons maintenant à notre thème musical principal de Matrix Revolutions, à savoir le fameux morceau Neodämmerung, qu'on entendra durant le film et dont une version plus élaborée (Navras) constituera le générique de fin.

Sur la totalité du morceau, le compositeur Don Davis a eu recours à des chours scandés, dont nous apprenons qu'il s'agit de sanskrit. Les paroles de ce morceau sont directement empruntées aux Upanishad, les textes sacrés du brahmanisme, les plus anciens écrits philosophiques de l'Inde.

La traduction de deux couplets du morceau Neodämmerung (empruntés respectivement au Brhadaranyaka Upanishad 1.3.28 et au Katha Upanishad 6.7) suffiront à révéler où nous entraîne la fin de Matrix Revolutions :

De l'illusion guide moi vers la vérité.
Des ténèbres guide moi vers la lumière.
De la mort guide moi vers l'immortalité.


Au-delà des sens il y a l'esprit,
Au-delà de l'esprit il y a la raison.
Au-delà de la raison il y a l'Esprit de l'Homme
Et au-delà de tout, il y a l'Esprit de l'Univers, le créateur universel.
4

 

Lafayette et le Léviathan


D'après l'imperturbable logique du mythe décrite par Joseph Campbell, la narration de Matrix devra parvenir au point de la transcendance, celle que raconte le Ragnarök, celle que raconte les Upanishad, celle que raconte les Révélations de la Bible (voir plus bas).

Or, s'il y a transcendance inéluctable, il n'y a pas de conciliation possible entre ce qu'on pourrait appeler " l'ordre ancien " et " l'ordre nouveau " ; la Révolution, au sens mythologique, annonce la disparition de l'ordre ancien, le crépuscule des puissances organisatrices.

Un personnage de Matrix symbolise pourtant le paradoxe de celui qui veut concilier l'avant et l'après. Il s'agit de Morpheus. D'un côté, il annonce l'inéluctabilité d'une libération du joug des machines, c'est-à-dire la libération des humains du système qui les aliène. De l'autre, il remet entièrement son destin entre les mains de celui qu'il croit être l'" Elu ". Il s'enferme donc dans une autre servilité, une autre aliénation.

Or, il est un personnage historique français, familier des américains, qui symbolise parfaitement ce paradoxe. Il s'agit du Marquis de Lafayette, député de la Noblesse de Riom aux Etats Généraux, qui, toute sa vie, aura rêvé la réconciliation improbable de la royauté et de la Révolution, sans parvenir à comprendre que l'avènement de l'une signifiait la disparition inéluctable de l'autre.

Dans le script original de Matrix, la séquence où Morpheus accueille Neo et lui soumet les pilules du choix se déroule dans un hôtel au nom évocateur (même s'il n'est pas destiné à être connu du public). Il s'agissait de l'hôtel Lafayette.

Dans ce même script, une note attire l'attention. Dans la scène où Néo se réveille dans son cocon, les Wachowski écrivent : " His sight is blurred and warped, exaggerating the intensity of the vision. The sound of the plant is like the sound of the ocean heard from inside the belly of Leviathan. "

Parallèlement, un internaute sur le forum du site Code-Matrix constatait que, sur l'affiche teaser de Matrix Reloaded, apparaissaient les lettres du mot " tannin " qui est le terme hébreu parfois employé pour désigner le Leviathan.
LeviathanConnaissant maintenant les Wachowski, on n'hésitera pas à fouiner plus en profondeur, et parvenir de fil en aiguille à l'ouvrage Leviathan du philosophe anglais Thomas Hobbes, dans lequel l'auteur expose sa théorie du pouvoir politique.

Hobbes évoque le conflit permanent dans lequel l'homme se trouve à l'état naturel (la célèbre citation " l'homme est un loup pour l'homme ") et envisage alors sa théorie du contrat, selon laquelle, en société, chaque individu renonce totalement aux droits qu'il possède naturellement sur toute chose, au profit d'une souveraineté qui sera dotée de pouvoirs illimités, faisant régner l'ordre et la paix.

Hobbes se sert du mythe du Leviathan pour désigner cette souveraineté. Mais il rappelle que le Léviathan échappe lui-même au contrat entre les hommes , puisqu'il est né du contrat des hommes. Une fois le contrat signé, chacun se retrouve sous la loi du Léviathan, sans pouvoir sur lui, puisqu'il émane à la fois de tout le monde et de personne en particulier.
Difficile de ne pas voir dans cette idée du contrat, le sens profond de la séquence des Nations Unies de Second Renaissance part2 (voir chapitre précédent).

 

Apocalypse


Dans ce rapport constant qu'entretient la narration de Matrix avec les mythes, les religions et les philosophies (émanations de l'indicible), les Wachowski ne pouvaient bien évidemment pas se permettre d'évacuer les textes bibliques, l'essentiel de leur public étant à l'évidence issu de la culture judéo-chrétienne.

Passons sur la pléthore de noms bibliques qui émaillent le récit (et d'où se détache clairement celui de Trinity), pour rappeler deux chapitres de l'Apocalypse selon Jean, aussi connu sous le titre des Révélations.

Chapitre 14
Je regardai encore: je vis l'Agneau qui se tenait sur le mont Sion et, avec lui, cent quarante-quatre mille personnes qui avaient son nom et le nom de son Père inscrits sur le front

Chapitre 21
Je suis l'Alpha et l'Oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin

Est-il besoin de le rappeler, l'accroche international de l'affiche de Matrix Revolutions est : Every thing that has a beginning has an end "
Tout ce qui a un commencement a une fin.
 
Quant à l'Apocalypse selon le Ragnarök, qui ouvrait notre chapitre, il se conclue sur la révélation suivante :
" (.) alors se produira le plus grand des miracles, car avant de mourir, le soleil aura engendré une fille qui s'élèvera dans les cieux pour éclairer l'aube radieuse saluant la naissance de ce monde régénéré libéré de ses chaînes. "

Si les Wachowski fonctionnent de manière cohérente (ils l'ont jusqu'ici prouvé à plus d'un titre), on pourra s'attendre à ce que la fiction de Matrix trouve son aboutissement dans l'image d'une petite fille (ou son équivalent symbolique) engendrée par le " Soleil ", c'est-à-dire une génération spontanée, qui ne soit pas fécondée par les puissances (ou systèmes) déjà en place. Le commencement et la fin.


Rafik Djoumi

 

Notes :

1 le morceau de la BOF de Matrix Revolutions, intitulé Spirit of the Universe, rend hommage à Wagner.
2 Dans ce film, lorsque Bouddha, alias Keanu Reeves, voit son reflet dans l'eau, il a cette réplique intéressante : " Hello, Architect ".
3 Dans le film Fièvre à Colombus Université, la toute première réplique de Larry Fishburne était " Welcome to the real world ".
4 Dans l'attente de voir à quoi ressemblera ce Créateur Universel, ce Dieu issu d'un univers de machines, rendons au moins hommage au sens de la provocation des Wachowski.
Le terme " dieu de la machine " renvoie à l'expression Deus Ex Machina utilisée au théâtre quand, arrivé à un point d'irrésolution des conflits, on fait entrer en scène un personnage surgi de nulle part qui résout tous les problèmes. Dans le théâtre ancien, ce personnage descendait du ciel, l'acteur étant suspendu par des câbles à une machine, d'où son nom de " dieu de la machine ".
Or, on s'amuse dès lors d'apercevoir dans le générique de Matrix Revolutions un certain personnage dénommé Deux Ex Machina, interprété par deux acteurs, Kevin M. Richardson et Henry Blasingame, qui lui donneront respectivement corps et voix.


Parallèle avec le libéralisme

Dans Matrix, les machines ont fait des hommes leurs esclaves afin de pouvoir vivre ; les hommes sont conditionnés dans un programme informatique (la Matrice) qui simule la réalité où ils ne peuvent se rendre compte de leur servitude.

On pourrait comparer les machines aux hommes politiques -qui vivent sur notre dos grâce aux impôts qu'ils nous extorquent-, la Matrice à l'État Providence -qui s'occupe de nous à notre place- voire au Léviathan de Thomas Hobbes ; enfin, les hommes, comme dans Matrix, ne se rendent pas compte de leur servitude, ils vivent dans l'illusion et l'image qu'ils ont du système et de la réalité est faussée par les artifices (prétendue lutte contre la pauvreté, lutte contre l'inégalité, justice sociale, etc.) mis en place par les hommes de l'État.

Il ne s'agit là que d'une interprétation parmi d'autres d'un film qui est riche en allégories tirées tant du gnosticisme que des philosophies orientales.


NAVARAS

  

 

Assato ma sad gamaya
Assato ma sad gamaya
Tamasso ma jyotir gamaya
Mrtyor mamrtam gamaya

Assato ma sad gamaya
Assato ma sad gamaya
Tamasso ma jyotir gamaya
Mrtyor mamrtam gamaya

Mrtyor mrtyor ...

Umassa detore bappaï iyo
Dessare bae gae iyo
Nanana sulle baghu bappaï iyo
Dessare bae gae iyo

Umassa detore bappaï iyo
Dessare bae gae iyo

Zuccheratore dori iyo iyo

Ohm shanti shanti shanti
Ohm shanti shanti shanti
Ohm shanti shanti shanti ohm ...

Ohm Aditya yanamo namaha
Ohm Aditya yanamo namaha
Ohm Aditya yanamo namaha

Assato ma sad gamaya
Assato ma sad gamaya
Tamasso ma jyotir gamaya

Ohm naarayanaya vidmahe ...
Mrtyor mrtyor ...
Vaasudevaya dimahe ...
Mrtyor mrtyor ...
Tanno visnoh pacodayat ...

Umasa detore bappaï iyo
Dessare bae gae iyo
Nanana sulle baghu bappaï iyo
Dessare bae gae iyo

Ohm shanti shanti shanti
Ohm shanti shanti shanti
Ohm shanti shanti shanti ohm ...

Jñanani manassa saha
Buddhis ca na vicestate
Tam ahuh paramam gatim

Ya ya ya ya yada yadaya
Ya ya ya ya yada yada yada yada
Yada yada yada yada yada

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Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 20:00

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L'État, Règne de la Magie Noire

Des sacrifices humains et autres superstitions modernes


Cet essai de 36000 mots [1], originalement publié en anglais sous le titre Government is the Rule of Black Magic — On Human Sacrifices and Other Modern Superstitions, développe les idées que j'ai présentées dans le discours donné le 10 novembre 2002 à la conférence Liberty 2002 organisée à Londres par la Libertarian Alliance et Libertarian International. L'intuition essentielle en avait déjà été exposée dans des articles précédemment publiés en français: L'étatisme, forme moderne de la magie noire (QL #108), et Magie blanche contre magie noire. Cependant, le présent essai est considérablement augmenté comparé aux articles précédents, et contient des développements en économie, psychologie, philosophie, épistémologie, sociologie et éthique (rien moins que ça!). Il a été publié dans sa version originale en anglais dans le Québécois Libre comme une série de trois articles: Part One (QL #126), Part Two (QL #127), Part Three (QL #128). Je me sens particulièrement honoré que Christian Michel ait sélectionné cet essai pour publication sur son site ouèbe Liberalia.com (section Connaître). Enfin, je remercie Nathalie C. pour son travail initial de traduction. Mes discours subséquents (en Anglais) aux conférences de Libertarian International pouvent être considérés comme des suites de celui-ci: The Enterprise of Liberty vs The Enterprise of Politics (Octobre 2004), Capitalism is the Institution of Ethics, (Avril 2005).


 1 Introduction

1.1 Une sombre conclusion 

À moins que vous n'ayez visité mon site ouèbe récemment, et voyiez par conséquent où je veux en venir [2] vous êtes probablement interloqués par le titre de mon essai: « L'État, Règne de la Magie Noire, Des sacrifices humains et autres superstitions modernes ». Vous vous demandez: « est-ce que ce mec est une sorte d'allumé? Va-t-il nous raconter que l'État n'est pas notre véritable ennemi, mais qu'il n'est que la manifestation visible de forces du Mal cachées dans l'ombre qui dominent notre monde à travers la magie noire ? » Eh bien, oui, je suis un allumé et oui ce sera plus ou moins ma conclusion. Mais je parie qu'avant d'avoir terminé la lecture de cet article, vous aussi serez allumé et brûlerez du même feu que moi. En fait, si vous êtes en train de lire cette page, c'est sans doute déjà le cas, quand bien même vous ne vous en êtes pas encore rendu compte. Pour vous convaincre, il me suffira de faire jaillir une lumière nouvelle sur ce Mal dont les manifestations ne vous sont que par trop familières [3].

 

1.2 L'État en question 

Mais commençons par le commencement. Si je dois vous raconter le périple intellectuel qui m'a conduit à cette lugubre conclusion, autant commencer par mon point de départ. La question qui m'avait interpellée doit à un moment ou un autre interpeller tout libéral passionné par la raison. Et la plupart des activistes libéraux sont probablement le même genre de libéraux cérébraux et rationnels que moi (c'est-à-dire NT dans la Typologie de Myers-Briggs [4]). Cette question est: Y a-t-il des justifications rationnelles à l'existence de l'État? Que pouvons-nous dire des explications existantes qui servent de justifications officielles? Autrement dit: l'État est-il la solution aux problèmes qu'il prétend résoudre?

Bien sûr, la réponse à laquelle nous libéraux sommes parvenus est que non, il n'existe pas de justifications rationnelles à l'État [5], que ses explications officielles sont absurdes, et que non seulement l'État ne résout pas les problèmes qu'il prétend résoudre, mais c'est lui qui les crée, pour commencer. Cette réponse nous définit même justement comme libéraux. Mais cette réponse ne suffit pas. Ce serait une erreur que de clore le débat avec elle et de penser que nous avons résolu le problème — notre prise de conscience de ce que l'État est une erreur ne fera pas à elle seule disparaître celui-ci. Nous devons nous demander: Si ces explications sont fausses alors quelle est la véritable raison pour laquelle les gens croient en l'État? Quelle est l'explication rationnelle de ces explications irrationnelles [6]? Autrement dit: Si l'État est la réponse, alors quelle était la question?

C'est ainsi que je dévoilerai le sombre secret de l'État. Puis, je développerai le thème de la magie noire: ses principes; les principes de la magie blanche, son contraire; comment la magie noire se manifeste, etc. Je conclurai brièvement en exposant la tâche qui nous incombe à l'avenir.

 

   2 L'État: les justifications officielles 

2.1 Les biens publics 

La tentative la plus répandue de justification de l'État en des termes rationnels est la théorie des biens publics et ses variantes [7], qu'elle soit présentée d'un point de vue utilitariste (souvent accompagné de sa boîte à outils économétrique), ou d'un point de vue moral: certaines activités seraient d'une nature particulière ou revêtiraient une importance stratégique et devraient par conséquent être gérées par une agence centrale « dans l'intérêt général ». Sans analyser les détails pour l'instant, qu'il suffise de dire que toutes les autres justifications de l'État se résument d'une façon ou d'une autre à un cas plus ou moins particulier ou plus ou moins général de l'argument des Biens Publics. Le « bien public » considéré peut être une certaine forme de services en rapport avec la sécurité (police, justice, armée), les infrastructures (transport, télécommunications, éducation, santé), l'« harmonisation » dans différents domaines (information, éducation, langue, normes industriels), la certification (identité, cadastre, vérification de la conformité aux normes), etc.

Malheureusement, certains libéraux concèdent aux étatistes quelques « biens publics », mais ils se trouvent alors sur une pente glissante, car il n'existe aucune raison particulière de limiter l'argument des biens publics à quelque service particulier que ce soit. Pour citer Émile Faguet: « Un libéral systématique est un anarchiste qui n'a pas tout le courage de son opinion; un anarchiste est un libéral intransigeant. [8] » En effet, en utilisant des arguments du type « biens publics », l'État peut prétendre justifier une intervention dans n'importe quel domaine — et une fois qu'il intervient, il s'assurera que ce domaine est tellement désorganisé que, grâce au même argument, il devra étendre son joug sur ledit domaine jusqu'à ce que ce dernier soit à la fois complètement sous son contrôle et complètement désorganisé — et que les domaines connexes souffrent à leur tour. Mais bien sûr, une telle intervention est fondée sur la prémisse implicite que l'intervention étatique a un effet positif — ce qui est précisément le point que les étatistes posent en pétition de principe; et ce qui est précisément le point qui mérite d'être contesté.

 

2.2 Le sophisme ad hoc derrière tout collectivisme 

Les arguments en faveur de la collectivisation de tel ou tel service en un « bien public » géré par l'État contiennent intrinsèquement un sophisme ad hoc: pourquoi choisir telle forme particulière de collectivisation plutôt que telle autre?

En effet, pourquoi collectiviser ou pourquoi ne pas collectiviser par exemple, « le papier toilette »? N'y a-t-il pas un besoin plus spécifique de collectiviser « les rouleaux papier toilette doux et vert larges de 13cm, vendus sous une marque dont le nom se termine par un S »? (Après tout, il se pourrait fort bien qu'une société détienne un dangereux monopole sur un tel produit!) Ou pourquoi ne serait-il pas plutôt nécessaire de collectiviser toutes les sortes de papier? Et pourquoi collectiviser à l'échelle de la France? Pourquoi ne pas collectiviser à une plus petite échelle, celle du 5ème arrondissement de Paris, par exemple, ou celle du pâté de maisons d'à côté? Ou à plus grande échelle, disons l'Eurasie du Nord, ou notre quadrant galactique? Et pourquoi même collectiviser sur un plan géographique? Pourquoi ne pas collectiviser pour les personnes dont le patronyme commence par un « R » ou pour les personnes portant des chaussettes noires?

Quitte à choisir l'échelle de manière arbitraire, nous pourrions tout aussi bien arguer que les services considérés sont d'une nature ou d'une importance telles pour chaque « individu » qu'il ne devrait pas être soumis à la coercition et privé de sa capacité individuelle de choisir librement comment ces services devraient lui être fournis. Ou, si nous devons considérer le point de vue contraire, pourquoi s'arrêter? Si la collectivisation du service considéré revêt une telle importance qu'il est d'une priorité absolue que tous obéissent aux mêmes ordres, et que cela justifie la coercition et la violence jusqu'à ce que tout le monde s'incline devant une même unique autorité, alors nous devrions arrêter toute autre activité, suspendre tous les droits de l'homme, et mener une guerre mondiale jusqu'à ce qu'un État mondial soit créé et que finalement, tous vivent sous la même règle. Et pourquoi même s'arrêter là? Avant que de montrer le moindre respect envers les droits individuels, il est urgent d'envoyer des vaisseaux spatiaux conquérir l'univers afin d'obliger les extraterrestres à accepter les mêmes lois sociales que sur Terre.

Les collectivistes acceptent de manière implicite que leur argument n'est pas universel: leur affirmation suppose l'existence d'importants effets contraires qui deviennent prépondérants et limitent le champ d'application de leur argument. Quels sont ces effets contraires, quelle est leur pertinence, quelles sont leurs limites? Ce n'est qu'en identifiant et étudiant ces effets contraires que l'applicabilité éventuelle de leur propre argument pourra être établi. En d'autres termes, leur affirmation contient sa propre contradiction, qu'ils refusent d'examiner par ignorance volontaire. Leur appel à la coercition étatique se fonde sur une vue à sens unique de l'État. C'est le cas de toutes les justifications invoquées par les étatistes [9].

 

2.3 Bref passage en revue des justifications étatistes 

Voici un bref passage en revue des justifications données par les étatistes pour établir la nécessité ou l'utilité de l'État. Les autres arguments en faveur des « biens publics » peuvent également être démontés comme fallacieux [10]. Pour plus de détails, veuillez vous référer aux notes de bas de pages.

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  • La justification des « biens publics » par la Théorie des Externalités affirme que certaines activités impliquent de manière intrinsèque des externalités [11], et que l'État est une solution magique pour gérer ces externalités — alors qu'en fait son action est de concentrer ces externalités par la coercition; à partir de nombreuses petites externalités chacune gérable, il crée une externalité gigantesque et écrasante, celle de s'assurer que le gouvernement en place sera bon, externalité qui se révèle être totalement ingérable [12].
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  • La justification des « biens publics » par la Théorie des Jeux considère également l'État comme un Dieu externe bienveillant et omniscient, qui aide les gens à choisir en moyenne le meilleur scénario parmi des interactions modelées d'après des « jeux » mathématiques simples — alors qu'en réalité, l'État est constitué de personnes ayant un intérêt propre, de sorte que si nous devions employer correctement la théorie des jeux, nous devrions considérer les fonctionnaires gouvernementaux comme des joueurs intéressés parmi d'autres; l'unique caractéristique particulière de l'action politique est que les agents de l'État détiennent un pouvoir légal de coercition, qui se traduit en Théorie des Jeux par leur capacité à imposer à leur profit des jeux à somme négative de leur choix [13].
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  • Les Théories de l'Impossibilité d'Exclure ou de l'Impossibilité de Diviser, sont avancées par de nombreux économistes pour justifier les « biens publics » comme biens desquels il est prétendument impossible d'exclure les tierces parties, ou qu'il est impossible de subdiviser en parts individuelles. Ils introduisent alors l'idée que l'État est une solution magique pour gérer ces biens et détient un « monopole naturel » sur ces biens. Ce « monopole naturel » n'est bien sûr rien d'autre que l'exclusion bien réelle quoi que prétendument impossible de certaines personnes, à savoir celles ne respectant pas les règles établies par l'État, et l'allocation exclusive de parts du bien commun censé pourtant être « indivisible », selon les critères établis par l'État [14].
  • La justification des « biens publics » par la théorie de la Prévention des Catastrophes agite l'épouvantail d'une défaillance simultanée de tous les fournisseurs d'un service en soutien de l'intervention de l'État sur le marché dudit service. Or, la seule façon de laquelle la catastrophe d'une telle défaillance simultanée peut avoir lieu est qu'il y ait une gestion centralisée simultanée de tout l'approvisionnement en un tel service par un monopole de droit — ce qui est précisément ce que l'État introduit [15].
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  • Les justifications des « biens publics » par les théories de « volonté collective », dans leur version démocratique de la « Volonté du Peuple », ou nationaliste de « l'Identité de la Nation », ou encore socialiste du « Bien de la Société », cherchent à faire croire que les individus doivent être contraints d'adhérer à une utopie particulière. On suppose que l'utopie est bonne en théorie, parce que de manière abstraite les gens y adhéreraient volontairement; mais en même temps, on admet qu'en pratique les gens n'y adhèrent pas volontairement, puisqu'il faut les contraindre à adhérer à l'utopie [16].
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  • Le sophisme de la Vitre Cassée suppose qu'il y a certains biens, les « biens publics », que l'État peut faire sortir de son chapeau, par son pouvoir magique de coercition. Bien sûr, quand des individus qui ne sont pas oints de ce pouvoir sacré osent commettre les mêmes destructions et atteintes aux libertés que l'État commet pour « créer » ces biens, ils sont immédiatement reconnus comme des criminels et traités comme tels, — et à juste titre [17].
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  • Le Sophisme Moral suppose que l'homme est trop mauvais (ou trop « quelque chose ») pour se gouverner lui-même quant à certains « bien publics » qui doivent par conséquent être confiés à l'État — mais l'État lui-même est fait d'hommes qui ne sont pas moins mauvais (ou moins « quelque chose ») que le reste de l'humanité. L'État n'est pas déterminé par quelque force extérieure supérieure, mais par des hommes parmi d'autres. En fait, son pouvoir de contrainte a une nature corruptrice qui rendra les personnes à la tête de l'État mauvaises plutôt que bonnes, en corrompant ceux qui l'emploient et en sélectionnant ceux qui le recherchent [18].
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  • Le Sophisme Altruiste est cette erreur conceptuelle particulière souvent utilisée conjointement avec le Sophisme Moral, pour justifier le caractère nécessaire de l'État: il affirme que les gens sont naturellement égoïstes, et qu'il faut une force extérieure pour les forcer à agir malgré eux de façon altruiste, pour qu'ils puissent survivre. Ce sophisme suppose une fois de plus l'État comme mu par une force extérieure au public, les hommes de l'État et leurs séides étant plus altruistes et moins égoïstes que les citoyens. Mais il suppose aussi l'altruisme en opposition avec l'égoïsme — ce qui est faux. Et ce qui est si évidemment faux, que c'est par un appel à l'intérêt égoïste des gens que ces altruistes auto-proclamés essaient de convaincre lesdites gens de les suivre dans leurs plans étatistes [19].
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  • Le Sophisme de « l'Intérêt à Long Terme » combine le Sophisme Moral et le Sophisme de la Prévention des Catastrophes: il suppose que seul l'État peut prendre en compte les intérêts à long terme des personnes. Cependant, seules des personnes réellement assurées de la continuité de leurs droits de propriétés sur le long terme peuvent s'engager et s'engageront dans des investissements à long terme. Or les gouvernements ne sont jamais assurés de rester au pouvoir, à moins qu'ils n'usent d'oppression extrême, ce qui rend parfaitement évident leur absence de bienveillance tout en dépensant les ressources nécessaires à l'investissement à long terme [20].
  • Le Sophisme de l'Uniformité suppose que l'uniformité en certaines matières est un bien en soi, et que c'est un « bien public », de façon que des réglementations étatiques sur un territoire aussi large que possible sont le seul et meilleur moyen d'accomplir l'uniformité désiré en la matière. Cependant, l'uniformité n'est jamais un bien en soi; la coercition étatique n'est ni le seul ni le meilleur moyen de faire respecter des normes; de plus, les domaines que les normes réglementent au mieux sont rarement larges ni territoriaux; et ce qui est le plus important, un système coercitif empêche la découverte même de celles parmi les normes possibles qui valent d'être adoptées et respectées, parce qu'il détruit les points de comparaison, néglige la plupart des opinions sauf celles des autorités et des groupes de pression qui la courtisent, et empêche tout ajustement dynamique aux évolutions et variations individuelles des circonstances [21].

Notes

[1]: Un peu plus de 21000 mots dans le corps du texte, complétés par un peu plus de 14000 mots dans des notes de bas de page, pour un total d'à peu près 36000 mots.

[2]: Ce discours est basé sur des articles précédemment publiés: L'étatisme, forme moderne de la magie noire (in the Québécois Libre #103), et Magie blanche contre magie noire.

[3]: En fait, je me suis rendu compte après avoir rédigé cet article que cette lumière n'est pas nouvelle. En effet, Karl Hess mentionne brièvement la pensée magique en tant que force cachée derrière la politique dans la conclusion de son article The Death of Politics de 1969:

... la politique est juste une autre forme de magie résiduelle dans notre culture — une croyance selon laquelle on obtient quelque chose à partir de rien; que quelque chose peut être donnée aux uns sans avoir été prise à autrui; que les outils de la survie de l'homme sont siens par accident ou par droit divin et non par purs et simples labeur et invention.

Bastiat lui-même dans le premier chapitre des Harmonies économiques, reconnaît que l'organisation artificielle se fonde sur des tromperies qui font faussement appel à l'instinct religieux de l'homme. Ludwig von Mises traite également de la statolâtrie — adoration de l'État — dans ses œuvres sur le Socialisme. Un très bon article traitant de la pensée magique en général est Magic, de Bill Whittle. Un excellent article sur la nature superstitieuse de l'État est The Nature Of Government de Frederick Mann.

[4]: Concernant le libéralisme et les caractères psychologiques, lire le discours que j'ai tenu lors de la précédente conférence de Libertarian International en avril 2002: Reason And Passion: How To Be A Convincing Libertarian.

[5]: Une confusion fréquente à ce point est de ne pas réussir à faire la distinction entre « État » comme signifiant monopole de force et « État » comme signifiant organisation de la force. Dans cet essai, nous utilisons le terme « État » dans le premier sens, celui du monopole de la force. L'« État » entendu de l'autre manière, autrement dit organisation de la force, existe toujours de même que le marché existe toujours; il peut être simple ou complexe, structuré de manières diverses, mais il n'est pas question d'être « pour » ou « contre » lui; la question qui se pose est de savoir si sur ce point les individus sont libres ou soumis, si on y trouve monopoles et privilèges ou un marché libre. Les libéraux sont en faveur de la liberté, quant à la façon d'organiser la force comme dans les autres sujets. S'agissant de ce sujet particulier, lire par exemple Revisiting Anarchism and Government de Tibor R. Machan.

[6]: Comme Claude Bernard l'a écrit, « Il ne suffit pas de dire: « je me suis trompé »; il faut dire comment on s'est trompé. »

[7]: Le contenu de cette section a été publié en anglais sous une forme réorganisée dans un article à part, Public Goods Fallacies — False Justifications For Government.

Pour une bibliographie libérale (en anglais) sur ce sujet, voir la section Public Goods Theory de la bibliographie compilée par par Roy Halliday pour la LNF.

[8]: La citation provient de sa biographie intellectuelle de Benjamin Constant. La dénomination technique moderne pour ce que Faguet appelle un « libéral systématique » est « minarchiste »: un libéral qui est néanmoins partisan d'un « état minimal », un monopole étatique de la violence étendu sur un certain nombre restreint de services considérés comme spéciaux, constituant ce que Faguet appelle alors un « système ».

[9]: À leur tour, les collectivistes peuvent loyalement défier les individualistes de justifier la raison pour laquelle ils acceptent l'individu comme la limite de leur théorie des droits. Remarquablement la réponse est donnée dans l'étymologie même du mot « individu »: une entité qui ne peut pas être divisée. Les individus sont par définition l'unité élémentaire à laquelle s'applique la liberté et la responsabilité. Pour ce qui est des interrelations sociales, il n'est pas possible de traiter indépendamment des parties d'un même être humain ou de traiter de manière indivise plusieurs individus — cela n'a aucun sens, ne mène qu'à des affirmations fausses. Si vous essayez, alors l'expérience vous donnera tort, car (par exemple) enseigner un comportemenet à un humain dans un groupe n'enseignera pas mécaniquement ledit comportement aux autres membres du groupe, cependant que vous ne pourrez pas influencer le comportement d'une partie vivante d'un corps humain sans affecter le reste de ce corps (ne fût-ce que parceque ledit corps doit être au même endroit que la partie que vous manipulez, ou sinon doit être conduit d'urgence dans la cellule de soin intensif d'un hôpital). Maintenant, si par quelque miracle actuellement mystérieux de la technologie ou de la psychology, vous arrivez à séparer en plusiers parties indépendantes l'individualité d'un humain, ou à trouver un lien qui fusionne les individualités de plusieurs humains, alors vous aurez déplacé les frontières de l'individualité sans en avoir invalidé le concept. Mais pour réaliser un tel exploit, il ne vous suffira pas d'un vœu pieu; Ce ne sera pas assez que de décréter par une incantation magique les parties gauche et droite d'un humain comme étant deux individus, ou une nation entière comme n'en étant qu'un: vous devrez établir de manière effective comment ces deux moitiés apprennent indépendamment à partir d'expériences indépendantes; comment cette nation a une volonté cohérente par laquelle toutes ses parties se comportent naturellement d'une façon coordonnée congruente vers une fin commune.

[10]: Lire aussi Fallacies in the Theories of the Emergence of the State de Bertrand Lemennicier.

[11]: En économie, on appelle externalité l'effet secondaire d'une action sur des tiers non impliqués dans cette action. L'externalité est dite négative si elle porte préjudice à la tierce partie, et elle est dite positive quand ses effets sont bénéfiques à la tierce partie.

[12]: C'est dans le Anarchism Theory FAQ de Bryan Caplan que j'ai pour la première fois trouvé explicitée l'idée que l'État ne résout pas les externalités mais les concentre.

En fait, les États créent de nouvelles externalités. En effet, une externalité correspond toujours soit à l'absence de définition d'un droit de propriété formel, soit au fait qu'on ne fasse pas respecter un droit de propriété existant, soit à l'application contradictoire de droits de propriété qui se chevauchent. En tant que les États imposent par la coercition leur monopole sur la définition et la mise en application des nouveaux et anciens droits de propriété, ils sont la cause de toutes les externalités qui perdurent. Les gouvernements empêchent le déroulement de tous les mécanismes naturels par lesquels les droits de propriété émergent et les externalités disparaissent: l'acquisition par première utilisation, et le droit coutumier (common law). À chaque fois que l'État définit une politique de protection des droits ou l'absence d'une telle politique, il éloigne les services de protection de ce vers quoi les forces du marché les auraient menés, surprotégeant certaines propriétés et sous-protégeant d'autres. Il crée ainsi des monopoles et des subventions protectionnistes cachées aux propriétés les plus protégées, tout en créant simultanément la « tragédie des parties communes » et une taxation secrète des victimes sous-protégées de ses politiques — dans les deux cas, il engendre une dynamique de spoliation, qui incite à l'organisation de groupes de pression en faveur d'une protection sans cesse croissante, tout en décourageant le respect des propriétés sous-protégées, de sorte que ces dernières seront de plus en plus surexploitées.

Quant à la manière dont les externalités sont gérées par les gouvernements, il faut noter que dans les démocraties, les lois protectionnistes contre la concurrence politique de la part de partis émergents sont accueillies favorablement comme une manière d'assurer que la volonté du peuple prévaudra et de garantir le « pouvoir du peuple » contre le « pouvoir de l'argent » et les groupes de pressions occultes. En fait, le protectionnisme politique accroît le pouvoir dont jouissent les partis établis au détriment du peuple, et remplace les campagnes politiques publiques fondées sur l'intérêt du peuple par des pressions occultes en privé fondées sur l'intérêt des politiciens établis et de ceux qui peuvent faire voter des lois protectionnistes en leur faveur par ces derniers (ou qui doivent payer le racket de protection des politiciens pour que les politiciens ne votent pas de lois à l'encontre de leur intérêt). Ce que les collectivistes proposent et obtiennent vraiment c'est qu'au lieu que des personnes privées lancent de façon responsable des campagnes de sensibilisation publiques, des groupes occultes font pression sur les détenteurs du pouvoir politique, et des partis politiques irresponsables assènent leur propagande au public. Notez que des annonceurs privés peuvent être poursuivis pour tromperie s'ils manquent à leur promesse; ils doivent financer leur campagne sur l'accroissement marginal attendu de leurs gains au cours de leur activité légitime. Au contraire, les annonceurs politiques mentent constamment; ils financent leur campagne avec les taxes levées sur la population et avec la vente de faveurs protectionnistes à différents lobbies politiques. Ainsi, une fois de plus, la politique ne résout pas les « problèmes » d'une société libre, mais en fait les concentre et les amplifie.

[13]: En Théorie des Jeux, des « jeux » mathématiques simples, comme le dilemme du prisonnier ou la course à la poule mouillée, modélisent des situations où il y a un bénéfice potentiel pour des joueurs si seulement ils trouvent un moyen de coordonner leurs actions. Tous les « théorèmes » valides à propos d'un tel jeu ne font que redire en des termes formels les hypothèses informelles qui ont été mises dans le modèle considéré. Il ne s'ensuit certainement pas que l'État soit la bonne façon d'accomplir cette coordination — bien que là soit précisément le sophisme non sequitur sur lequel repose la position étatiste. En fait, il est possible d'appliquer la théorie des jeux pour comparer la coordination par un État coercitif avec la coordination par la libre concurrence; et cet exercice en théorie des jeux montrera aisément à quel point les effets de l'intervention étatique sont désastreux.

La coordination n'est pas quelque chose qui se passe magiquement, sans coût, par intervention divine, seulement parce que les parties intéressées s'accordent sur le fait que cette coordination serait une bonne chose. Si c'était le cas, il n'y aurait pas le moindre besoin d'un coordinateur, pour commencer. La coordination est donc un service, et ce service vaut à hauteur des gains escomptés par les joueurs coordonnées, comparés à leur situation s'ils avaient été laissés sans coordination. Il reste à déterminer la façon la plus rentable d'obtenir cette coordination — à supposer même qu'il existe une telle façon rentable de l'obtenir.

Dans un régime de libre concurrence, les parties intéressées sont libres de choisir un coordinateur. Leur intérêt sera donc de trouver un coordinateur qui fournira le meilleur retour sur investissement pour le prix qu'il coûte. S'il se trouve un fournisseur de service effectivement à même de réaliser cette coordination à un coût moindre que ce que ne vaut ladite coordination, alors l'intérêt de toutes les parties en présence convergera avec pour résultat le fait que cette coordination aura effectivement lieu. Si les coûts pour réaliser la coordination surpassent en fait les bénéfices de cette coordination, alors les intérêts de tous les intéressés convergera avec pour résultat le fait que cette coordination n'aura pas lieu. L'un dans l'autre, la libre concurrence, c'est-à-dire la liberté de chacun des intéressés de choisir qui coordonnera si quiconque doit le faire, assure que la coordination aura lieu si elle apporte un gain, et qu'elle aura lieu au meilleur prix.

Considérons maintenant le cas où l'État est un coordinateur. Comme tout fournisseur de service privé — car l'État est fait d'individus privés, comme toute institution — l'État est un joueur qui cherchera à maximiser son intérêt. La seule chose qui distingue l'État d'un coordinateur sur le marché libre est que l'État détient les moyens de coercition, avec lesquels il peut exclure ou décourager toute concurrence à la fourniture de ses services. Ainsi, à l'équilibre, un État monopolisera la coordination d'un jeu; il pourra ainsi récolter à son profit exclusif la majeure partie des bénéfices du jeu, laissant les joueurs avec aussi peu qu'il faut pour que le jeu reste profitable. Dans une situation de choix d'entrée où il y a liberté pour les citoyens de ne pas en appeler à la coordination de l'État et de résilier cette coordination, l'État laissera aux joueurs à peine plus de bénéfices que ne l'offre le taux d'intérêt ambiant marginal (mis en rapport avec les mises investies dans le jeu) — et cela seulement si la coopération s'avère bénéfique à tous après avoir payé les coûts d'utilisation du monopole d'État. Les choses sont bien pires, quand il n'existe plus de choix d'entrée, et que l'État peut imposer ses services de protection pour un quelconque genre de services. Dans une telle situation, l'État non seulement pourra confisquer l'ensemble des bénéfices du jeu, mais pourra aussi aller plus loin et lever une surtaxe qui fera que les joueurs se porteront moins bien que s'ils n'avaient pas joué. Cette surtaxe s'accroîtra jusqu'à atteindre l'escompte au taux marginal d'intérêt pour le coût de transaction de la sortie de l'influence de l'État (par l'émigration, la désobéissance civile, la disparition dans la clandestinité, la pression sur le pouvoir politique en vue de promouvoir son intérêt, la prise de pouvoir démocratique, la révolution, ou quelqu'autre moyen). Et plus grande la puissance de l'État, plus haut aussi bien ce coût que le taux d'intérêt.

En fin de compte, ce qu'établit la théorie des jeux — s'il en était le moins du monde besoin — c'est que le pouvoir coercitif profite à quiconque le détient au détriment de quiconque le subit — ce qui n'est pas exactement une grande nouvelle. En fait, la théorie des jeux n'est qu'un moyen de formaliser les choses en termes mathématiques, et ne peut dire ni plus ni moins que ce qui peut être dit sans de tels termes. Le même raisonnement de bon sens qui est requis pour voir comment le formalisme mathématique qualitatif s'accorde ou non avec la réalité peut être utilisé directement pour raisonner sur cette réalité, sans l'intermédiaire du jargon mathématique. Comme d'habitude, les mathématiques sont utilisées de façon pseudo-scientifique pour inspirer un respect timoré aux gens à qui on assène des modèles d'apparence complexe. Cette technique d'intimidation sert à cacher le fait que ce sont les mêmes bons vieux sophismes que l'on emploie quoiqu'avec un vocabulaire différent. Oh, et puisqu'on en est à l'argument d'autorité, je suis un mathématicien né et élevé dans une famille de mathématiciens.

[14]: L'idée même que l'État répartisse des rations du bien commun, et exclue des personnes de cette répartition, est contradictoire avec les prémisses qui servaient à justifier l'intervention de l'État. L'allocation de quotas, le rationnement, les péages, etc., mis en place par l'État montrent que le « bien commun » n'était pas indivisible après tout. Les mesures d'exclusions prises par l'État, telles que le contrôle de l'immigration, le planning familial obligatoire ou les subventions sélectives en faveur des nationaux, démontrent qu'il est possible d'exclure des personnes des biens désignés. Toutes les prétendues impossibilités à propos de l'exclusivité ne sont que de mauvaises excuses pour justifier le fait de conférer à l'État un monopole sur la très possible faculté d'exclure.

Sans doute l'exclusion est-elle impossible sans l'utilisation d'une force armée; mais la seule raison pour laquelle l'usage d'une force armée semble impossible sans l'État est parce que la prémisse selon laquelle l'État doit avoir un monopole sur l'usage de la force armée a été silencieusement supposé dès le départ, dans un raisonnement monstrueusement circulaire: l'État devrait avoir un monopole sur tels biens, parce qu'il a le monopole de la force — lequel péché monopoliste originel est admis comme nécessaire sans autre forme de procès. Encore une fois, l'État est supposé être constitué de personnes supérieures, ou avoir quelque poudre de perlimpinpin qui lui permet de faire ce qui est impossible aux simples mortels. Et encore une fois, nous trouvons en fin de compte que cette poudre de perlimpinpin n'est rien d'autre que le pouvoir de coercition légale — la force brute.

Or, comme l'a bien remarqué Pascal Salin, avoir le monopole de décider qui accepter ou exclure à propos de l'usage d'un bien, c'est par définition même le droit de propriété sur ladite chose; ce que l'État revendique sous de faux prétextes est donc l'expropriation hors de leurs biens des propriétaires légitimes, pour confier ces biens à un corps politique illégitime. Les allégations d'impossibilité ne sont qu'un tour de passe-passe, et il ne s'agit même plus d'externalités qui ont été déplacées et concentrées: il s'agit de droits de propriété qui ont été spoliés et concentrés dans les mains des politiquement puissants du moment.

[15]: Le sophisme consiste à prétendre lorsqu'une catastrophe extraordinaire a lieu dans un domaine particulier, que l'intervention de l'État est nécessaire pour sauver ce domaine, du moins jusqu'à ce que les choses se tassent, et alors d'intervenir de façon permanente pour empêcher des catastrophes prochaines. Mais en quoi la coercition légale aiderait-elle dans la pratique à sauver quiconque ou à sortir quiconque d'un quelconque pétrin? Si l'État existait déjà et disposait de pouvoirs de clairvoyance, pourquoi n'a-t-il pas empêché la catastrophe précédente, pour commencer? Et s'il n'a pas pu la prévenir, comment compte-t-il mieux éviter la prochaine? Enfin, si certaines catastrophes occasionnelles dans le secteur privé justifient de retirer la gestion des mains des personnes privées, est-ce que les catastrophes permanentes dans le secteur public ne justifient pas de retirer la gestion des mains des fonctionnaires de l'État? Et alors, dans quelles mains confier les choses? Les mains d'un super-État? Les mains de Dieu?

Une variante de l'argument affirme que c'est leur importance spéciale pour la collectivité (indépendance nationale, auto-suffisance nationale et autres), qui rend nécessaire la gestion collective des biens par peur de mauvaise gestion. Mais en considérant n'importe quel bien ou service collectivement, plutôt qu'individuellement, à peu près tout peut être d'« importance nationale ». Rothbard a montré dans Power and Market, que c'était le sophisme du choix collectif moyen substitué au mode de raisonnement correct en termes de choix individuel marginal: si soudain il n'y avait plus d'ampoules électriques, plus de papier toilette, plus de blé, ou plus de coiffeurs, plus d'opérateurs de ponts, plus de nettoyeurs de toilettes, alors la nation serait certainement dans une situation catastrophique. Mais cela ne veut pas dire qu'il faille collectiviser aucune de ces opérations. En effet, la disparition soudaine de tous ces biens et services ne correspond pas à aucun événement pratique imaginable dans un marché libre. Tant que chaque consommateur patronnant chacune de ces activités est prêt à payer un prix marginalement profitable pour un incrément marginal de l'activité considérée — c'est-à-dire tant que l'activité en vaut le coup —, alors il y aura des gens prêts à fournir ce service pour le profit en question. Au contraire, la seule façon pour que ces opérations soient mises collectivement en danger est précisément qu'elles soient collectivement gérées, de façon que des mauvaises décisions d'un administrateur central puisse ruiner l'industrie entière.

[16]: Par exemple, dans les démocraties, « le peuple » doit être contraint à faire ce qu'il est censé vouloir faire mais est immédiatement reconnu comme ne voulant pas faire du tout (sinon, il n'aurait pas à être contraint). En effet, si, disons, 50.1% de la population voulait financer telle ou telle assurance, charité, recherche, armée, etc. alors il ne fait aucun doute que ladite assurance, charité, recherche, armée, etc., serait abondamment financée, sans qu'il soit besoin de la moindre coercition. Dans une société libre, chacun des biens « publics » qu'une majorité des gens veut financer, et même ces biens que seule une minorité veut financer, sera financé, par les personnes qui s'en soucient, confiant leur argent à des gens qu'elles, — personnes soucieuses de ce bien — estiment capables de fournir le mieux ces biens. Ainsi, chaque « bien public », charité, ou autre, sera contrôlé par ces personnes responsables qui y sont le plus intéressées. Au contraire, dans une démocratie, ces biens seront effectivement contrôlés par une classe de politiciens et d'administrateurs publics, qui ne sont pas responsables devant ceux qui se soucient de la chose, mais devant une vaste masse de gens qui n'en ont cure; chaque cause « publique » particulière désintéresse la plupart des gens, et ne pèsera pas pour grand'chose dans la décision de mettre au pouvoir l'un ou l'autre des deux principaux partis (ceux qui ont une chance de former un gouvernement). Enfin, le coût élevé d'accession à la connaissance d'un problème sur lequel ils n'ont quasiment aucun contrôle fait que la plupart des gens cessent de se soucier de ces biens publics: ils sont rendus irresponsables, privés de toute volonté, par le système même qui prétend tirer sa légitimité de leur responsabilité et de leur volonté.

De même, une nation ou une collectivité ne peut être bonne qu'en tant que ses membres s'y identifient de coeur joie; soumettre par la force ces membres à telle politique les oppose ipso facto à cette entité: bien qu'ils se soumettront au jeu de rôle obligatoire du patriotisme abstrait, les gens se retireront en fait dans leur intérêt personnel, et couperont leurs liens directs avec les personnes réelles de leur entourage proche et lointain. Les formes obligatoires de nationalisme et de collectivisme ne font que remplacer une affection pure et concrète de son prochain par l'apparence hypocrite d'un amour pour une entité abstraite, qui ne fait que cacher la crainte du Pouvoir, et l'indifférence ou la haine pour les autres personnes.

[17]: Quelques exemples qui rendent évidents ces deux poids deux mesures des étatistes: arrêter les gens à des points arbitraires sur la route, les forcer à s'humilier, leur « taxer » une partie des biens qu'ils transportent ou les renvoyer d'où ils viennent; imprimer des billets de banque qui n'ont pas réellement la contre-valeur indiquée; menacer de dépouiller, emprisonner ou tuer ceux qui n'obéiraient pas en toute chose, et mettre ses menaces à exécution à l'encontre de ceux qui résistent; faire des « offres que vous ne pouvez pas refuser » pour vendre des services dont le client ne veut pas, avec une qualité peu satisfaisante, à un prix non négociable; obliger les gens à dépenser leur argent, à risquer leur vie, etc., dans une guerre dont ils ne veulent pas, menée d'une façon qu'ils désapprouvent. La seule différence entre ces criminels et les agents de l'État est le sceau officiel, cette poudre de perlimpinpin qui crée la légitimité quand on en saupoudre les pires crimes, y compris les tueries en masse. Cette superstition a été bien résumée dans le cas de la démocratie dans le bon mot connu suivant:

Majorité, n. f.: Cette qualité qui distingue un crime d'une loi.

Derrière ces deux poids, deux mesures, est le sophisme de ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas: les étatistes ne comptent que les « effets positifs » d'une intervention sur les gens qui en bénéficient, et font attention à ne surtout pas compter les effets négatifs de la même intervention sur les gens qui en souffrent — sophisme qui marche parce que les bénéfices sont concentrés, tandis que les coûts sont largement répartis. Bien que les étatistes utilisent le plus souvent ce sophisme dans sa forme la plus crue, quand on les confronte à sa substance, ils iront à de nouvelles extrémité pour cacher ce sophisme sous un voile de complexité.

Par exemple, confrontés à l'absurdité de leur argument de la vitre cassée, ils se retireront bien vite derrière une version « différentielle » de l'argument. Dans cette version différentielle, ils reconnaissent que l'État n'institue pas une génération spontanée de biens gratuits, et que les services de l'État auront été payé au prix fort; mais ils rajoutent promptement que les irresponsables fonctionnaires de l'État doués du pouvoir de contrainte publique peuvent toutefois prendre de meilleures décisions que des citoyens responsables (sans doute par quelque purification morale magique que leur apporte leur pouvoir coercitif). L'argument sous-jacent est toujours exactement la même création magique de richesse par la destruction coercitive — mais il a été repoussé derrière un voile sans cesse épaissi de complexité. Et bien sûr, quand une complexité croissante aura rendu les arguments peu concluants de part et d'autre, ils prétendront victorieusement avoir établi leur propos, par pétition de principe.

Les keynésiens font évoluer ce sophisme à un stade supérieur: confrontés aux arguments imparables qui contredisent leurs thèses (qu'ils n'ont jamais l'honnêteté intellectuelle d'être les premiers à mettre en avant), ils ne nient pas la façon par laquelle leurs équations sont un tissu d'absurdité quand on les applique à des quantités dont le sens est immédiatement compréhensible. Ils esquiveront juste la fausseté évidente de leurs équations appliquées à des mesures pleines d'un sens compréhensible en prétendant que leurs équations ne devraient être appliquées qu'à des mesures spéciales d'« agrégats » ayant reçu la bénédiction les faisant tels par les économistes keynésiens. En d'autres termes, ils se prétendent les grand'prêtres d'une religion, dont les dogmes sont des absurdités évidentes quand on les inspecte, mais ils revendiquent un monopole sur l'interprétation de leurs équations magiques, et esquivent toute critique en complexifiant la question.

[18]: En effet, le pouvoir, par sa nature corruptrice même, attirera à lui ceux qui auront le moins de scrupules à l'employer, et conduira même les chefs les plus honnêtes à devenir des tyrans aristocratiques imbus d'eux-mêmes. Ce processus fut remarquablement décrit par Friedrich A. Hayek dans son excellent ouvrage La route de la servitude. Durant ce processus, la coercition ne répand pas seulement la souffrance, mais aussi l'apathie physique et mentale, le retrait mental et psychologique, parmi ceux qui sont privés du choix de leur vie, ainsi que l'hypocrisie et la servilité auprès de ceux qui sont en contact avec leurs maîtres et avec l'administration faisant respecter l'ordre des maîtres.

On reproche souvent à tort aux libéraux de cultiver le mythe du bon sauvage — bien au contraire, ce sont les étatistes qui cultivent le mythe du bon homme de l'État. Pour citer Edward Abbey,

L'anarchisme est fondé sur l'observation que puisque peu d'hommes sont assez sages pour se gouverner eux-mêmes, bien plus rares encore sont ceux assez sages pour en gouverner d'autres.

En fait, c'est un motif récurrent chez les étatistes que de reprocher aux libéraux ce qui en fait est un échec retentissant de leur propre mode de pensée.

[19]: L'égoïsme, souci de soi, ne s'oppose pas à l'altruisme, souci des autres. En effet, le souci des autres ne peut rien vouloir dire d'autre qu'un soutien à ces autres personnes dans leur propre souci de soi; l'altruisme présuppose donc dans son principe même, requiert, respecte et soutient l'égoïsme chez d'autres personnes. De plus, les fondements psychologiques du comportement altruiste ne peut être que l'auto-satisfaction égoïste obtenue par la coopération avec les autres. Certaines formes de coopération peuvent apparaître comme pleines d'« abnégation » à des observateurs extérieurs qui négligent de prendre la psychologie en compte; mais pour un utilitariste cohérent, même les attitudes de plus pleines d'« abnégation » sont en fait tout à fait égoïstes une fois les satisfactions immatérielles prises en compte, (et en fin de compte, toutes les satisfactions sont psychologiques, et non pas matérielles).

Ainsi, ce sophisme est fondé sur une compréhension profondément fausse de l'utilitarisme. Cette méprise sépare l'altruisme des gens de leur « intérêt personnel », et prétend que seul l'État peut tirer avantage de cette altruisme et limiter le « mal » inhérent à l'intérêt personnel. Mais dans un cadre proprement utilitariste (par opposition aux caricatures qui en sont faites et qui sont employées par les philosophes et économistes étatistes), l'« intérêt personnel », prendra déjà en compte les interactions avec d'autres personnes. Pour une « utilité » personnelle donnée, une personne ne veut en sus ni l'utilité ni la disutilité pour une autre personne; les amours et haines possibles sont déjà inclus dans les fonctions d'utilité personnelle; l'utilité inclut déjà les bénéfices physiques et psychologiques provenant de la coopération avec d'autres personnes et autres comportements « altruistes ». La position utilitariste correcte est celle du mutualisme, où chacun peut adopter, adoptera, a effectivement adopté, adopte, et continuera d'adopter des règles de conduite coopérative par pur intérêt personnel. Tout le lot usuel de sophismes sur le sujet a été bien traité et démonté par Henry Hazlitt dans son livre: The Foundations of Morality, qui extrait la quintessence des accomplissements des moralistes classiques anglo-saxons, et corrige leurs erreurs.

Ainsi, l'altruisme, dans sa forme mutualiste, est déjà inclus dans l'intérêt personnel de chacun. Non seulement l'État ne peut pas augmenter l'utilité totale en débridant par magie une source secrète d'altruisme chez les gens; mais l'État n'agit et n'agira de façon altruiste que s'il est effectivement contrôlé par les tendances altruistes des gens, qui doivent préexister à tout altruisme de la part de l'État. L'État n'est pas une source surhumaine d'altruisme, mais ne peut rendre que l'altruisme humain qui en participerait avec succès. Et là encore, rien ne garantit que ce sera cet altruisme plutôt qu'un antagonisme qui dominera l'appareil coercitif de l'État. Bien au contraire, en concentrant le pouvoir de contrainte, l'État est une gigantesque incitation pour toutes les personnes sans scrupules pour s'efforcer en vue de s'emparer du pouvoir, tandis que les personnes vraiment altruistes ne prendront pas part à la lutte pour le pouvoir.

[20]: Ainsi, contrairement au préjugé implicite derrière ce sophisme, les gouvernements ne gèrent jamais rien que pour le court terme. En effet, l'horizon de prévision de tout parti politique est le prochain mandat électif. Si un politicien voulait voir plus loin que les autres, son parti le rappellerait à ses devoirs envers lui; un parti qui ne forcerait pas ses politiciens à penser à court terme serait vite balayé hors de toute place significative par les partis qui le font; les politiciens sans parti ne se font tout bonnement pas élire; et puisque les « bons » partis politiques ne peuvent pas rester longtemps au pouvoir, même celles de leurs politiques qui seraient orientées vers le long terme seraient changées par le gouvernement suivant. En conclusion, la politique implique que tout ce qui est géré politiquement sera mené par la démagogie à court terme.

Les administrations technocratiques, en tant qu'elles durent plus longtemps que les gouvernements, peuvent agir sur le long terme — mais alors, n'étant pas soumises à un « contrôle démocratique », et ballottées par des directives gouvernementales contradictoires pour ce qui concerne leur rôle officiel, la seule direction cohérente dans laquelle elles agissent sur le long terme est l'intérêt propre des membres de l'administration eux-mêmes: salaires excessifs et « conditions de travail » outrageuses, mesures protectionnistes contre tout changement et toute concurrence d'origine intérieure ou extérieure, pouvoir politique conféré aux syndicats officiels, extensions indéfinie des « devoirs » (c'est-à-dire pouvoirs) de l'administration, etc. Tout cela au détriment du public auquel on « sert » ce qu'il ne veut pas, des contribuables qui doivent financer une administration qu'ils n'aiment pas, des concurrents potentiels et innovateurs, mis en faillite ou empêchés d'exister (si extérieurs) ou obligés de suivre la voie imposée par la hiérarchie (si intérieurs) — et même des membres de l'administration, qui doivent subir une hiérarchie rigide qui les rend aussi malheureux qu'inutiles.

La vraie force en faveur de plans positifs pour le long terme a toujours été l'intérêt privé des personnes prévoyantes. Les fonds de pension privés considèrent typiquement leurs intérêts sur les décades à venir (et il est typique que les collectivistes soient remontés contre les fonds de pensions, parce que ceux-ci sont précisément la façon par laquelle la liberté fait des salariés la plus grande force capitaliste du monde, au lieu des esclaves que les collectivistes veulent que les travailleurs demeurent). Les banques, malgré qu'elles aient été rendues en grande partie irresponsables par le système étatiste de banques centrales, investissent aussi typiquement avec des dizaines d'années de prévision, et autrefois investissaient couramment sur un siècle. Les familles établies investissaient typiquement plusieurs siècles à l'avance, avant que les États ne détruisent complètement les incitations: l'impôt sur les successions a détruit tous les plans familiaux sur le long terme pour la propriété physique, cependant que l'éducation étatisée détruit toute tradition intellectuelle familiale.

[21]: Par exemple, considérons les limites de la juridiction d'un État. Les étatistes affirmeront que c'est le nombre de personnes auxquelles s'applique une loi qui donne leur efficacité aux lois et qui limite leur utilité; ils en déduisent primo que l'uniformité est bonne, secundo que les États sont la seule bonne façon d'obtenir l'uniformité, et tertio que les États doivent être aussi larges que possible.

D'abord, ils supposent que les lois sont forcément bonnes — alors que les lois peuvent être mauvaises. Mais, supposons que pour quelque raison, telles lois puissent être considérées comme bonnes. Maintenant, elles ne sont pas un bien si absolu que tout doit être sacrifié devant elles, y compris la vie d'absolument tous les hommes, femmes et enfants sur terre. C'est un bien comparable à d'autres biens, et les coûts impliqués dans l'accomplissement de ce bien sont comparables aux coûts impliqués dans l'accomplissement d'autres biens. Ainsi, ce bien n'est pas sacré, et choisir s'il faut ou ne faut pas poursuivre ce bien, et de quelle façon, n'est qu'un parmi les choix moraux qui sont le lot de la vie de chacun. Que ce bien soit plus urgent ou moins urgent que d'autres buts est une question qui mérite un examen. Et une autre question digne d'un examen simultané est la façon d'accomplir ce bien.

Une mention spéciale doit être faite sur la notion d'uniformité souvent invoqué par les étatistes à un tel moment. L'uniformité n'est pas bonne en soi. Une mauvaise loi uniformément appliquée sur le monde entier est extrêmement mauvaise. Un changement vers plus d'uniformité peut être mauvais, s'il provient d'un empirement de la loi en quelque point du globe pour la rendre conforme à une mauvaise loi largement acceptée. Un changement vers moins d'uniformité peut être bon, s'il signifie une meilleure loi quelque part qui libère certaines personnes d'un asservissement universel. L'uniformité ne compte pas directement; ce n'est pas un but digne d'être poursuivi, et n'est même pas l'approximation d'un but digne d'être poursuivi. De même, un changement vers l'égalité par la dissémination de la pauvreté est un mal, tandis qu'un changement vers l'inégalité par la création de richesse est un bien.

Ensuite, même si certaines lois étaient bonnes, cela ne justifie pas la coercition pour les imposer à d'autres. En effet, l'emploi de la contrainte étatique suppose qu'un mal bien plus grand que le bien répandu est à l'œuvre dans cette contrainte — et ce mal déclenché est enclin à faire respecter des lois mauvaises et à corrompre même les bonnes lois, plutôt qu'à promouvoir les bonnes lois. L'extension de la juridiction de bonnes lois et de bonnes institutions est un bien; mais en théorie comme en pratique, les seules lois et institutions dont la juridiction peut être étendue par la contrainte sont celles qui sont si mauvaises que les gens ne les soutiennent pas volontairement.

L'un dans l'autre, bien que de temps en temps, des lois largement acceptées puissent être bonnes, les étatistes n'ont toujours aucun argument quant au bien d'aucune loi particulière qu'ils souhaitent promouvoir, ou quant à la désirabilité d'étendre l'acceptation de ces lois, ou quant aux moyens d'étendre cette acception, ou quant aux processus par lesquels la contrainte étatique peut être elle-même contrainte à contribuer positivement plutôt que négativement à ces problèmes. En un mot, il n'y a pas de problème et l'État n'est pas la solution; les étatistes fondent leur thèse sur une double pétition de principe.

Liberté et Responsabilité sont les seules garanties possibles que les gens choisiront d'obéir à de bonnes lois plutôt que de mauvaises. La persuasion pacifique par une rhétorique filtrée par le raisonnement critique et des gains démontrables sont le seul moyen par lequel les bonnes habitudes, les bonnes lois, et les bonnes institutions peuvent durablement se répandre parmi la population, tout en rejetant les mauvaises habitudes, les mauvaises lois et les mauvaises institutions.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 19:00

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L'État, Règne de la Magie Noire

Des illogismes sophistiques

 

  3 Expliquer l'irrationalité rationnellement

3.1 Opinions et intérêts

C'est une chose de savoir que les arguments étatistes sont fondés sur des sophismes antilogiques, mais c'en est une plus ardue de comprendre pourquoi et comment ces sophismes apparaissent. Quels sont les mécanismes de pensée qui amènent à développer ces sortes de croyances et leurs justifications? Comment se fait-il que tant de gens croient dur comme fer que l'État peut résoudre comme par magie n'importe lequel de tous les problèmes qu'ils redoutent ou auxquels ils se trouvent confrontés?

Une manière courante de répondre à ces questions est d'analyser la popularité de ces opinions fausses à la lumière de l'intérêt personnel de ceux qui les véhiculent et qui les acceptent [22]. Dans cette perspective, ces personnes prospéreront mieux qui auront véhiculé ou accepté des opinions quand respectivement la popularité de ces opinions ou l'apparence de leur acceptation confèrent auxdites personnes un gain marginal ou une réduction des coûts [23]. Cette méthode a été employée avec succès pour développer la théorie des choix public, qui explique les mécanismes fondamentaux de la décision politique dans les démocraties. C'est un outil très important pour déceler et évaluer les forces qui sont à la source de l'oppression et la spoliation politiques à travers le monde.

Ces forces sont telles qu'à chaque fois qu'il existe un potentiel pour une exploitation, quelqu'un viendra et utilisera ce potentiel à son profit. Et le potentiel en ce cas est le fait qu'une population soit prête à accepter d'être exploitée [24]: à chaque fois qu'une population aura des croyances qui la fera accepter volontairement une exploitation, alors des entrepreneurs politiques se précipiteront pour transformer cette opportunité en exploitation effective. Notez que c'est une raison de plus pour laquelle les subventions étatiques ne sont jamais utiles et peuvent toujours être comptées presque entièrement comme consommation: parce que toute promesse d'exploitation potentielle suscite du lobbying pour récolter (et conserver) ces subventions, jusqu'à ce que le gain marginal (subventions moins coûts de lobbying) égale le retour sur investissement marginal dans les autres domaines [25]. Les personnes se spécialisant dans « l'entreprise politique » découvriront ou créeront de nouvelles ressources vierges qu'ils exploiteront, tout en préservant et intensifiant l'exploitation existante [26].

La conclusion de cette analyse est que la bataille pour la liberté n'est pas une bataille entre personnes, mais une bataille entre idées. Tant que les idées qui favorisent l'exploitation seront largement acceptées, le véritable potentiel d'oppression restera tout aussi fort, et combattre les oppresseurs actuels et abolir les formes d'oppression présentes ne conduira qu'à l'apparition d'oppresseurs différents qui prendront le contrôle et institueront de nouvelles formes d'oppression. C'est la servitude volontaire, comme la Boétie l'appelait, l'acceptation du pouvoir, qui doit être combattue.

Pour ce qui est de suggérer des façons de combattre les sophismes, cette approche n'offre pas de réponses très encourageantes; certes elle offre des recettes générales quant à la manière de conduire ou de ne pas conduire une action de lobbying, mais un tel conseil a une portée identique, que l'on s'engage pour ou contre la liberté, et il semble que les ennemis de la liberté bénéficient déjà d'une longueur d'avance dans l'utilisation de telles techniques [27]. Si nous devons aller plus loin et combattre effectivement ces sophismes, si nous devons choisir des actions qui surpasseront la propagande étatiste, alors nous devons prendre une approche qui soit qualitative et non pas seulement quantitative. Pourquoi ces sophismes survivent-ils, et non pas d'autres sophismes? Si ces sophismes étaient dissipés avec succès, est-ce que l'exploitation serait vaincue, ou est-ce que les intérêts en jeu susciteraient juste de nouveaux sophismes pour les remplacer, l'exploitation demeurant aussi intensive que jamais? Y a-t-il quelque chose dans ces sophismes qui peut nous amener au Mal à abattre, plutôt qu'au formes superficielles qu'Il peut remplacer à chaque fois qu'elles seront démasquées? Pour le découvrir, nous devons analyser les motifs récurrents de pensée sous-jacents aux sophismes employés pour justifier l'État.

 

3.2 Motifs récurrents d'irrationalité

Un premier point commun évident dans toutes ces justifications de l'État: elles supposent toutes que l'État fournit d'une façon ou d'une autre des biens gratuitement, sans aucune contrepartie coûteuse. L'existence d'un tel motif récurrent chez les étatistes n'est pas une nouveauté; nous libéraux avons même une mantra pour chasser ce motif: URGYARDT [28]. Ce qui est toutefois remarquable est que toutes les justifications étatistes incluent ce motif, même si c'est parfois d'une manière peu évidente. Le motif est très visible dans les cas triviaux, où les biens censés être gratuits sont les subventions qui ne sont pas mises en rapport avec les taxes correspondantes. Dans les cas plus subtils, le motif est d'autant mieux camouflé que la situation est plus complexe, mais il est toujours présent: par exemple, l'État est censé apporter gratuitement la coordination entre les actes des personnes en vue du bien commun. Au final, ce que l'État est censé apporter est une sorte de garantie que le mal ne se produira pas, un sentiment très particulier de sécurité. Mais dans tous les cas, on suppose que l'État fait surgir quelque chose de nulle part [29]: l'unique condition qui semble requise pour que l'État nous accorde ses bénédictions est que nous les exigions en le pétitionnant avec une foi suffisante.

Un second motif récurrent qui peut être trouvé accompagner le premier est la perception de l'État comme une entité extérieure, quelque chose se trouvant en dehors de la société et au dessus d'elle. Et cette nature divine est précisément ce qui lui permet de créer et de distribuer des biens, des services, de la confiance ou quoi que ce soit d'autre, sans qu'il en coûte rien. Cette nature divine est clairement révélée par le respect craintif des gens face au pouvoir visible de l'État: « comment de simples individus pourraient-ils accomplir ceci? » demandent-ils donc, quand on leur suggère que le monopole public sur telle ou telle autre activité devrait être aboli. Or, qu'il s'agisse de monopole public ou d'absence de monopole public, ce sont toujours de « simples » individus qui accomplissent toutes choses! Bien évidemment qu'il en est ainsi, et il ne peut pas en être autrement. Les politiciens et hauts fonctionnaires ne sont pas plus que les autres individus; en fait, l'expérience aussi bien que la théorie montre qu'ils sont d'habitude moins que les autres individus — parce qu'ils sont irresponsables. L'État ne saupoudre pas ses maîtres et servants avec de la poudre féérique et ne leur confère aucun pouvoir magique. En fait, l'État leur confère effectivement un pouvoir spécial dont nous autres individus normaux ne disposons pas — et ce pouvoir est en effet ce qui caractérise l'État: c'est le pouvoir d'user légalement de la coercition à l'encontre de ceux qui refusent d'obéir. Ce Dieu que les étatistes adorent n'est autre que la Force Brute. Ainsi, traduit en termes réels, en arrachant le voile de magie, la question que se posent toutes ces personnes impressionnées est vraiment: « comment tout cela pourrait-il être effectué sans coercition? » Et la réponse évidente est alors « avec moins de souffrance » [30].

Comme nous progressons vers le sombre secret de l'étatisme, nous trouvons un troisième motif récurrent commun à toutes les justifications de l'État: toutes introduisent un faux compromis entre la liberté et un bien quelconque, où l'État est censé être l'entité divine avec laquelle on commerce pour acheter ledit bien au prix de notre liberté. Divine, car il ne fait aucun doute pour personne, y compris les étatistes, qu'aucune force humaine ne pourrait proposer une telle transaction [31]. Mais les étatistes soit sont ignorants du comportement humain, soit classifient l'État comme en-dehors de l'humanité — pour eux, l'État est un Dieu (d'où la lettre capitale), un entité collectiviste supérieure avec laquelle commercer. (Où est ma facture [32]?) La façon dont ils esquivent la question cruciale: « Qui garantira le garant [33]? » est de la repousser derrière un voile d'ignorance et de foi aveugle. Encore une fois, une force surnaturelle est censée faire apparaître de la confiance de nulle part, gratuitement. Les mantras magiques, les textes sacrés au pouvoir magique, tels que les constitutions [34], les rituels complexes et l'appareil formel de l'État et de son administration, tout cela contribue à tromper le peuple pour qu'il attribue à l'État une Aura divine.

Un dernier point commun à tous ces sophismes est qu'ils contiennent leur propre réfutation dynamique. Autrement dit, elles impliquent dans le temps des conséquences contraires aux axiomes sur lesquelles elles reposent. Elles supposent des hypothèses dont les effets mènent à la disparition de ces hypothèses. Ce type très particulier de contradiction montre qu'à l'origine de ces sophismes il y a une tournure de penser qui ignore la dynamique de l'action humaine et sa causation et qui se concentre sur des considérations statiques sur la société à base de corrélations. De telles contradictions sont fondées sur un type de raisonnement statique qui fait fi des principes fondamentaux du comportement humain dynamique — qui ignore la nature même de l'homme. C'est pourquoi il est paradoxal que les étatistes accusent souvent les libéraux d'utopisme, d'irréalisme et de méconnaissance de la nature humaine, alors que ce sont précisément les étatistes qui méritent de tels commentaires! Mais de tels paradoxes ne sont pas chose rare chez les étatistes.

À vrai dire, les justifications de l'étatisme ne constituent pas un recueil d'erreurs isolées; elles proviennent d'une ligne systématique de raisonnement défaillant, fondée sur un paradigme fort, sur une certaine vision du monde.

 

3.3 L'État: la justification officieuse

Il ressort de notre étude que toutes les justifications de l'État se résument en fin de compte à cela: l'adoration religieuse de l'État comme une autorité surnaturelle toute puissante. L'État est l'idole d'un culte païen qui s'ignore. La croyance en un tel non-sens serait considérée comme une maladie mentale s'il ne s'agissait pas d'une croyance aussi répandue. Et nous pouvons espérer que dans un futur pas trop éloigné, elle sera effectivement considérée comme une pandémie mentale, une maladie infantile ayant infecté le monde à une époque où l'humanité était encore très jeune. Néanmoins, pour le moment, c'est à nous qu'il incombe de concevoir un remède — et pour être capable de le faire, nous devons tout d'abord comprendre cette maladie, ses moyens de survie, ses modes de propagation. Nous devons examiner consciencieusement les mécanismes psychologiques sous-jacents à un tel système de croyance, identifier les failles par lesquelles cette croyance parasite pénètre l'esprit des gens.

Les gouvernements s'arrogent une autorité usurpée. Aussi, dans la mesure où la structure des sentiments humains constitue un héritage génétique commun, toute tendance forte et cohérente des gens de croire en l'État trouve son explication dans l'usurpation d'un certain sentiment naturel de soumission à l'autorité. Les sources naturelles de l'autorité ne sont pas très nombreuses: les parents ont une certaine autorité sur leurs enfants dans la mesure où ils subviennent à leurs besoins; les amis donnent des avis dont la prise en compte peu jouer sur la préservation de leur alliance; des chefs mènent leur peuple dans des courtes situations d'urgence (guerre, incendie, catastrophe naturelle, etc.); les aînés ou les personnes ayant réalisées de grands exploits disposent d'une autorité sur le commun des mortels à mesure que leur sagesse est reconnue. À l'échelle de l'évolution, la structure innée de l'esprit humain n'a sans doute pas pu intégrer des motifs bien plus complexes que cela [35].

La première sorte d'autorité naturelle dans la vie de l'homme est celle des parents. Les sophismes utilisés pour justifier l'État sont effectivement des sophismes parentaux — ils s'appuient sur les mécanismes mentaux primitifs par lesquels les nourrissons établissent une relation avec leurs parents. Pour un jeune enfant, les parents apparaissent comme des entités supérieures qui offrent des biens gratuitement, si seulement on gémit et l'on pleure, sans avoir à penser aux tenants et aboutissant menant à la production des biens ainsi accordés. Les parents sont vus comme bienveillants, entretenant avec leurs enfants une relation d'amour mutuel; les enfants en bas âge ont une confiance absolue dans leurs parents [36]. Enfin, il est presque universellement accepté que les parents ont une autorité de décider pour leurs enfants, qui peut aller jusqu'à la punition en certains cas — bien que les limites précises de l'autorité parentale soient discutables [37].

Il ne fait aucun doute que les États feignent d'assumer le rôle de parents. Dans les autocraties, tout au long de l'Histoire, le tyran s'est toujours présenté personnellement comme le Père de la Nation [38], Big Brother, ou quelque chose dans le genre [39]. Dans les pays où le pouvoir est plus dilué, aucun homme d'État n'oserait se targuer d'un titre aussi pompeux — bien qu'il ne soit pas rare que des politiciens puissants ou longtemps demeurés au pouvoir soient gratifiés par des journalistes de surnoms à la fois flatteurs et moqueurs de la même veine [40]; mais même dans ces pays, l'État dans son ensemble ne se réclame pas moins du rôle et des pouvoirs qui incombent aux parents: la mythologie de l'État comme parent, ou de la Nation incarnant un parent dont l'État est le porte-parole reste très présente dans le discours public sur l'État. Est révélateur de cela la facilité avec laquelle sont produits et acceptés des symboles aussi communs que l'Oncle Sam ou la personnification maternelle de diverses nations. De même qu'il n'est pas rare, lors de discussions avec des étatistes, que ceux-ci fassent explicitement référence à l'idée que l'État remplit le rôle du parent pour les citoyens, qui sont maintenus pour leur part dans celui d'enfants irresponsables.

Toutefois, la maladie étatique ne substitue pas simplement l'État aux parents: elle essaye de conférer de l'autorité à l'État à partir de toutes les sources disponibles. La Démocratie, la Nation, ou le « Contrat Social », sont autant d'astuces qui permettent à l'État d'usurper l'autorité d'une alliance volontaire entre amis, bien qu'il manque précisément à une telle alliance les fondements nécessaires à sa validité, à savoir son caractère volontaire, — autrement dit, la liberté d'entrer dans cette alliance ou de préférer ne pas y entrer, et même celle d'en sortir. Les États usurpent aussi le rôle du chef en temps de crise. Ils s'attellent dans un premier temps à exclure toute concurrence à cet égard; puis ils renforcent leur puissance en créant un climat permanent de crise. Les échecs d'un État deviennent ainsi des instruments clefs de sa propre conservation, en prolongeant et étendant la crise que l'État est censé résoudre. Enfin, les États subventionnent grassement ceux parmi les prétendus « scientifiques », « artistes » et « experts » qui soutiennent leur autorité, se réclamant ainsi de l'approbation de la sagesse humaine pour leurs édits.

Même si tous ces rôles étaient légitimement assumés, ils ne doteraient les gouvernements d'aucun des pouvoirs politiques que ces derniers revendiquent: asservir à temps partiel les citoyens et les non-citoyens, dépouiller et emprisonner ceux qui ne coopèrent pas, tuer et torturer ceux qui résistent — et plus important encore, faire des lois. Le pouvoir de légiférer est le pouvoir divin de définir et redéfinir de manière unilatérale les règles qui lient les États aux personnes vivant sous leur joug, et qui définissent les rapports de ces personnes entre elles. Parents, amis, sages hommes, et même chefs, ne disposent d'aucune de ces prérogatives sur ceux qui acceptent volontairement leur autorité, sans parler des autres. Avec toutes leurs tromperies et leur fraude émotive, les États essayent rien moins que d'usurper le rôle de Dieu — l'autorité suprême [41].

Afin d'accomplir son imposture émotionnelle et intellectuelle, le mème étatique [42] ne se contente pas de détourner les émotions existantes de leurs cibles légitimes: il va surtout dénaturer gravement la manière dont les personnes infectées perçoivent le monde. Il doit contourner le système de défense naturel de l'esprit humain, son système immunitaire: la raison, ce filtre à conneries. Et il doit prendre des mesures constamment renouvelées pour maintenir ce système de défense dans un état où il sera inefficace à son égard [43]. Pourtant, dans le même temps, il ne peut pas détruire purement et simplement toute l'intelligence humaine, car alors, les humains infectés ne survivraient pas assez longtemps pour propager le mème [44]. Le parasite gagnant doit détruire l'entendement de manière sélective; il doit conditionner l'application de son contenu fallacieux de sorte qu'il n'empêche pas les qualités de survie innées; il doit laisser suffisamment d'esprit vivant et en bonne santé afin de nourrir et transmettre la maladie [45].

Ce contournement et cette destruction sélective du système immunitaire constituent l'essence de la maladie étatiste, comme de toutes les maladies. C'est le point fondamental qui résume cette maladie, c'est la source qui permet toutes les erreurs. C'est la faille par laquelle la maladie peut envahir notre système de compréhension de la société et de l'univers. C'est la cause qui mène fatalement à des conséquences terribles. C'est la pierre angulaire de toutes les impostures intellectuelles et émotives; c'est la clef qui justifie tout comportement criminel massif. Ce n'est qu'en identifiant cette faille que nous pouvons établir de nouvelles défenses et trouver un remède. Par conséquent, nous devons étudier plus profondément les mécanismes par lesquels cette maladie mentale altère notre système immunitaire; nous devons analyser complètement le Mal originel dans ce mème étatiste qui infecte les esprits humains. Et pour commencer, nous devons donner son nom à ce Mal: la Magie Noire.

Notes

[22]: Dans ce contexte, le vocabulaire et les concepts de la Mémétique sont d'un bon secours. La Mémétique, introduite par Richard Dawkins dans son livre The Selfish Gene, et largement développée après coup par de nombreuses personnes (voir le Principia Cybernetica Project), est l'étude des mèmes, motifs récurrents de pensée qui peuvent se propager d'une personne à d'autres personnes.

Les mèmes évoluent par sélection naturelle, car ils survivent dans la mesure où des gens les embrassent volontairement, selon leur intérêt personnel bien ou mal compris. Bien sûr, ceux qui embrassent un mème peuvent se tromper à propos de leur intérêt personnel, et en effet, des mèmes peuvent survivre et se répandre en trompant systématiquement les gens sur leur intérêt personnel.

Sachant cela, il faut faire attention d'éviter la justification suivante quant au succès de certaines idées: « ces idées ont du succès parce qu'elles sont dans l'intérêt personnel perçu de ceux qui y croient ». En effet, un tel argument serait un raisonnement circulaire. Bien que cela soit vrai dans chaque cas particulier considéré, ce serait une tautologie post hoc, une affirmation générique valable pour tous les mèmes et qui ne peut pas expliquer et distinguer la dynamique de mèmes spécifiques.

Autrement dit, il est parfois bon de se rappeler certaines affirmations générales quand règne l'ignorance et la confusion à leur sujet, mais elles ne remplacent pas une étude spécifique de la question spécifique étudiée.

[23]: Ainsi, selon cette théorie, ces personnes qui ont intérêt à telle intervention de l'État gagneront à faire pression en faveur de cette intervention; et ils n'auront pas même besoin de mentir pour ce faire, car leur intérêt leur dictera d'abord de croire leurs propres arguments.

Maintenant, pour qu'un mème d'exploitation survive, il doit aussi s'assurer la coopération des victimes de l'exploitation. Ainsi, les interventions qui auront du succès seront les interventions que les victimes n'auront pas marginalement intérêt à arrêter; et elles ne le feront pas, parce que le coût de sécession individuelle sera trop élevé. Il y aura alors le paradoxe apparent de victimes ayant marginalement intérêt à ne rien faire contre l'oppression, bien que cette oppression leur soit nocive en moyenne. Ce paradoxe peut être mis en évidence comme suit, selon le principe de « prendre cinq (inconditionnellement) et rendre quatre (sous condition) ». L'État peut rendre certain le fait que (à moins qu'il soit renversé), 5 unités d'un bien soient taxés sur les citoyens normaux (exploités), cependant que les citoyens recevront en retour 2 unités sous condition qu'ils ne résistent pas, et jusqu'à 4 unités s'ils sont des complices actifs de l'État. Ainsi, bien qu'en moyenne, l'État occasionne toujours une perte pour chaque citoyen, leur coûtant 1 unité de richesse dans le meilleur cas où ils l'auront défendu activement, le choix marginal pour un citoyen est de gagner 2 s'il ne résiste pas, et 4 s'il devient complice actif.

Bien sûr, pour maintenir une telle divergence entre intérêt marginal et intérêt moyen, l'État doit s'assurer que la taxation demeure certaine, tandis que ses subventions demeureront conditionnelles. (Comme l'a dit Benjamin Franklin: « En ce monde rien n'est certain sauf la mort et les impôts. ») Le danger ultime pour un État est la désobéissance civile: les gens qui refusent massivement de coopérer et l'État qui se retrouve incapable de plus faire respecter ses décisions politiques, — ses propres agents refusant d'imposer ses édits au peuple, et le peuple prêt à se défendre par la force contre quiconque tenterait de les imposer. C'est pourquoi les États font activement campagne pour empêcher leurs opposants de coordonner un renversement de régime: propagande constante via les médias et le contrôle de l'éducation, harcèlement des dissidents potentiellement reconnus, déni de conditions de travail, amendes sévères et emprisonnement pour ceux qui ne coopéreraient pas avec le système (à commencer par payer ses taxes), etc. Les mesures de ce genre sont nécessaires pour poursuivre l'exploitation par l'État; et ces mesures peuvent finir par dévorer la plupart de ce que les États arrivent à spolier de leurs citoyens. Notons que dans les pays démocratiques, une des mesures employées est de susciter des oppositions qui soient tout aussi étatique que le pouvoir en place sinon plus encore, pour que le seul changement plausible soit favorable au principe du pouvoir en place, et donc au parti qui perdrait le pouvoir et qui espérera retrouver la majorité lors d'une alternance et qui continuera à partager le butin politique dans les multiples circonscriptions qui lui resteront acquises.

Quand la quasi-certitude est acquise dans l'esprit d'une personne, elle n'aura plus aucun intérêt marginal à étudier des alternatives au coût élevé et aux chances incertaines; elle sera « rationnellement ignorante » de toute idée dissidente. Quand de plus, cette personne tire un quelconque profit à afficher sa complicité avec l'intervention étatique (avancement social, harcèlement réduit ou évité, soulagement psychologique par rapport au sentiment d'être une victime, etc.) alors elle sera « rationnellement irrationnelle » et elle croira activement à la propagande même qui la maintient sous un régime oppressif.

Notez comme dans ces deux expressions, « rationnellement » fait référence au concept de rationalité utilisé par les économistes: le fait que les préférences révélées par le comportement effectif des personnes sont congruentes avec leur propre idée de leur intérêt personnel, et le restent quand cette idée évolue. Au contraire, dans la seconde expression, « irrationnelle » fait référence à un sens plus informel du mot, et dénote l'attitude selon laquelle les croyances ne passent pas le filtre de cohérence de la simple logique.

[24]: L'idée de potentiel psychologique comme une ressource qui est consommée quand on l'exploite a notamment été développée par Raymond Ruyer dans son livre, les nuisances idéologiques.

[25]: C'est à François Guillaumat, dans une communication personnelle, que je dois d'avoir réalisé que le lobbying détruit toujours par avance exactement autant que les bénéfices attendus de toute forme imaginable de subvention étatique. Il a depuis publié un article avec George Lane sur cette loi de l'économie politique, La Loi de Bitur & Camember, et j'ai écrit un article plus développé sur le sujet: Redistribution = Dissipation.

Bien sûr, cette égalité est asymptotique. En tant que les moyens du lobbying sont spécifiques, ils ne peuvent pas être convertis depuis d'autres industries, et ne peuvent être réinvestis dans d'autres industries. — ils sont un investissement à fonds perdus. Un corollaire est que l'existence d'un pouvoir politique crée des intérêts convergents de personnes ayant investi dans un tel capital, en faveur de la maximisation de la profitabilité de ce capital, et donc de l'extension continuelle du pouvoir en place.

[26]: Certains théoriciens de l'école des Choix Publics distinguent dans l'entreprise politique les deux activités de tirer des revenus des potentiels existants et de travailler l'opinion publique pour créer de nouveaux potentiels. Mais ces deux activités sont inséparables en pratique, parce qu'en ce qui concerne leur comportement personnellement intéressé, les exploitants politiques n'ont pas comme but l'exploitation en général, mais bien l'exploitation à leur profit particulier.

En fait, les personnes qui se sentent profondément attachées aux idéologies politiques peuvent bien faire pression pour plus d'intervention étatique en général, — mais pour ce qui est de la dynamique de l'entreprise politique, ces personnes en tant que telles font partie du potentiel à exploiter, plutôt que des entrepreneurs exploitant ce potentiel. Bien sûr, ceux qui sont (ou pensent être) du côté bénéficiaire de l'exploitation ont intérêt à diffuser de telles idéologies, et leur meilleur moyen pour cela est de croire eux-mêmes sincèrement en ces idéologies pour commencer (se sentir forts de leur bon droit est aussi essentiel pour leur permettre de bien dormir la nuit).

Pour ce qui est de la remarque sur ceux qui « pensent être » d'un côté de l'exploitation, le lobbying politique, comme toutes les escroqueries, consistera bien sûr au moins en partie à faire croire aux gens qu'ils bénéficient de l'oppression, même si la plupart d'entre eux en souffrent en fait. En effet, comme le disent les escrocs: « si tu ne sais pas qui est le pigeon, comment il se fait plumer, et combien d'argent va passer de quelles mains à quelles mains, alors tu es probablement le pigeon toi-même. »

[27]: Cela ne veut certainement pas dire que nous devions ignorer ces techniques — nous devons apprendre à nous en servir. Effectivement, ce n'est que par de telles techniques que l'exploitation peut être vaincue. Voir par exemple Pourquoi les sophismes ont la vie dure: le pouvoir des idées sur les intérêts, de Bertrand Lemennicier.

Il n'y a aucune raison de penser que les exploitants actuels soient particulièrement efficaces dans l'utilisation de techniques de lobbying; aussi, puisque nous nous apprêtons à entrer dans le marché de l'entreprise idéologique, nous pouvons utiliser une connaissance meilleure et systématique des techniques pour surprendre et dépasser les entrepreneurs politiques par notre entreprise anti-politique. Cependant, puisque leur existence même sera alors en jeu, nous devons nous attendre à ce que les entrepreneurs politiques nous rattraperont dans l'usage de toute technique supérieure, et nous concurrenceront en utilisant toutes les ressources de la spoliation qu'ils peuvent utiliser et que nous ne pouvons pas utiliser.

[28]: « Un Repas Gratuit, Y A Rien De Tel », traduction de TANSTAAFL, « There Ain't No Such Thing As A Free Lunch. » — une citation fameuse de The Moon is a Harsh Mistress de Robert Heinlein. Sous entendu, si ça existait, il n'y aurait vraiment rien qui vaille mieux (il n'y a rien de tel), mais en fait, ça n'existe pas vraiment (il n'y a rien de tel), car il y a toujours quelqu'un, quelque part, qui paye pour toute chose valable apparemment « gratuite », et qui pourrait bien être marginalement gratuite pour quelqu'un qui est déjà en train de payer d'une façon détournée. Jacques de Tersac, dans sa traduction Révolte sur la lune du même roman, rend TANSTAAFL en URGESAT, « Un Repas Gratuit Est Supérieur À Tout », traduction reprise par certains libéraux, mais qui me semble inférieure.

[29]: C'est pourquoi ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas est vraiment le modèle de tous les sophismes politiques.

[30]: Encore une fois, en démontant le sophisme ad hoc sous-tendant le collectivisme on s'aperçoit qu'il n'y a aucune raison de considérer que leur collectivité est la bonne pour prendre la moindre décision particulière. Pourquoi pas une collectivité plus grande, plus petite ou différente? Il n'y a évidemment pas d'État à l'échelle de l'univers entier, et cependant les humains arrivent à se coordonner principalement sans guerres et conflits. Des gens se livrent paisiblement au commerce et au tourisme internationaux sans besoin d'un État international commun pour les coordonner. Si le comportement politique a aucun rôle en la matière, c'est de causer les guerres et les conflits lors que le comportement économique amène paix et coopération. La solution correcte au problème de déterminer la forme et la taille des collectivités est la forme et la taille résultant de la libre adhésion des participants — et de telles collectivités n'ont aucun raison particulière d'être territoriales (bien que la proximité physique entre les gens doive bien jouer un rôle pour les aider à se coordonner, rôle qui va diminuant avec le développement des moyens de télécommunication).

Dans la droite ligne des reproches faits par les étatistes aux libéraux sur tout et son contraire, on peut voir que les collectivistes qui se lamentent sur l'impossibilité de rien faire de grand sans intervention étatique dénoncent l'« intolérable pouvoir des multinationales » dès que quoique ce soit de grand est effectivement réalisé sans intervention de l'État (ce qui infirme leur point). Alors, ils prétendent qu'ils veulent que ce « pouvoir » soit passé sous contrôle de l'intervention étatique, ou complètement remplacé par l'intervention étatique. C'est une guerre de religion que mènent les collectivistes: le vrai reproche que du fond de leur coeur ils adressent à leurs contradicteurs est d'oser exister en dehors de leurs valeurs; partant, votre simple existence leur est une insulte, et ils vous reprocheront tout signe la leur rappelant.

[31]: Si une quelconque personne qui ne fût pas oint par le pouvoir divin de l'État vous proposait jamais de lui abandonner votre liberté en échange de quelque bien que ce fût, cette personne serait immédiatement perçue comme un escroc. Votre liberté est la garantie même qui assure que les personnes avec qui vous faites affaires vous respecterons: si tel commerce ne vous satisfaisait pas, vous vous adresseriez à un autre fournisseur. La libre communication aide à déceler les mauvais fournisseurs et les mettre sur la paille; un système de justice aide à chasser les fournisseurs frauduleux.

Il n'y a rien que quiconque puisse faire de votre liberté si ce n'est vous opprimer pour extraire de vous le paiement de davantage de faveurs. C'est pourquoi si quelque personne vous demande votre liberté sous le faux prétexte que cela vous épargnera des coûts quant à des services qu'elle rend, c'est un mensonge éhonté: non seulement vous devrez toujours payer pour tout ce qu'elle fera pour vous — car elle ne peut pas physiquement fournir aucun service sans avoir préalablement acquis les moyens de les fournir, ce qui ultimement devra être financé par les paiements de ses clients — mais vous devrez maintenant payer à ses conditions, sans recours aucun. Cela va certainement lui épargner des coûts, à elle, mais à votre détriment, et non pas à votre bénéfice.

L'idée même d'échanger de la liberté pour de la sécurité est une contradiction. C'est une « erreur de signe » dans l'équation de base du comportement humain. Donner à un prestataire un droit illimité de décider pour ses clients sous le prétexte que cela lui permettra alors de les servir plus simplement est une négation des prémisses fondamentales mêmes qui assurent qu'un agent reste au service de ses commanditaires. « Ouais, ce serait super si l'agent nous servait toujours après qu'on ait accepté de ne plus jamais le surveiller; » — sauf qu'il faudrait vraiment être stupide pour croire qu'il le ferait.

La seule chose que peut nous apporter notre réfreinte à le surveiller est que l'« État » arrêtera de nous servir. Et collectiviser la façon dont nous contrôlons l'État est une telle réfreinte.

À propos du mot ci-dessus « réfreinte »: Hazlitt regrettait que le mot « réfreinte » (contrainte imposée par soi-même) n'existait pas à l'égal du mot « restreinte » (contrainte imposé par autrui), le mot auto-restreinte étant une sorte d'oxymore aux connotations trompeuses. Eh bien, il avait tort: tous les mots n'existent et n'ont de sens que parce que notre commun accord à les reconnaître comme tel. Hazlitt lui-même n'a pas hésité à créer le mot « utilisme », après tout, pour couper court à l'accumulation de désinences dans « utilitarisme » (qui en anglais est encore plus long: « utilitarianism ») — et il aurait pu faire encore plus court: usisme. Nous voyons donc que même avec des termes techniques neutres, les mots peuvent être trompeurs. Combien plus trompeurs encore peuvent être les mots idéologiquement chargé! Utiliser les mots d'une façon qui implique les prémisses de son idéologie, faire accepter implicitement ses mots, ses problématiques et ses paradigmes dans toutes les discussions — voilà la façon dont le mème collectiviste étend son contrôle sur les esprits.

[32]: Ce commerce divin est une des justifications sous-jacentes de l'État, utilisée par ceux qui promeuvent le mythe polymorphe du « contrat social »: cette institution de violence serait un contractant magique sous la commandite d'une entité collective appelée « le peuple ». Mais aucun de nous n'a jamais reçu de contrat détaillé ou de facture précisant ce qui a été payé pour quel service. Nous sommes privés de la connaissance avec laquelle juger autant que du droit de juger si nous payons trop ou pas assez et de décider de quels services nous avons ou n'avons pas besoin. Au contraire de ce qui se passe dans un commerce légitime, les citoyens ne peuvent pas refuser le fournisseur monopoleur. On les empêche même de penser à un tel refus.

[33]: Quis custodiet ipsos custodes? (Qui gardera les gardiens eux-mêmes?) — Juvénal, Satires, VI, 347

[34]: Les constitutions ne résolvent aucun problème. Les politiciens apprennent à contourner l'esprit de ces constitutions en changeant lentement l'interprétation qui est fait de leur lettre. Et ils changeront aussi la lettre des textes eux-mêmes à chaque fois qu'il sera clairement dans leur intérêt de le faire. Les constitutions ne sont qu'un moyen d'instiller chez les citoyens un respect religieux envers l'État; à la manière de la Cabale, elles font appel à l'impact des mots (écrits) comme des ancres magiques qui fascinent l'esprit, jusqu'à ce que les esprits hypnotisés discutent les mots sans mettre en doute l'origine de quelque sens qu'ils puissent vraiment avoir.

Plus généralement, au cœur de la pensée magique se trouve l'erreur du nominalisme, que Frederick Mann de BuildFreedom.com appelle le phénomène du fantôme irréel (Ghost Not phenomenon): l'esprit humain est capable d'imaginer des concepts incohérents et d'utiliser des mots pour véhiculer ces concepts; ceux qui sont exposés aux mots présumeront qu'ils représentent forcément un concept valable et cohérent quand bien même ce n'est pas le cas, et associeront à chaque mot un concept nébuleux à partir des contextes localement cohérents d'utilisation du mot. Cependant, n'étant pas éduqués pour prendre conscience des limites sémantiques d'un mot, et pour rejeter les concepts incohérents, les gens tombent dans le panneau et emploient des mots dans des contextes invalides car globalement incohérents (dus aux glissements sémantiques qui font passer d'un contexte de cohérence locale à un autre contexte incompatible de cohérence locale).

[35]: La liste ci-dessus ne prétend pas constituer une couverture exhaustive et finale des motifs psychologiques récurrents d'autorité naturelle, mais comme un premier jet en vue d'une telle couverture. Notre propos n'est pas d'établir une classification qui fasse autorité, mais d'ouvrir la voie à des études plus exhaustives et détaillées du phénomène étatiste du point de vue de la psychologie humaine. Et bien sûr, quand nous parlons d'« inné », nous incluons tout l'acquis qui est génétiquement programmé.

[36]: Cette relation générale entre parents et enfants a évolué jusqu'à son existence actuelle par sélection naturelle parce qu'il est effectivement mutuellement bénéfique aux parents et aux jeunes enfants; une telle relation permet de subvenir aux besoins des individus et d'investir du capital dans leur être avant qu'ils ne soient capables de subvenir eux-mêmes à leurs propres besoins par la production. Ainsi, ce motif récurrent a son utilité. Mais il peut aussi être abusé. Et en effet, cette confiance aveugle envers les parents se dissout comme l'enfant grandit et devient un adulte responsable. Le problème ne se situe absolument pas dans la confiance aveugle des jeunes enfants, mais dans la rémanence de cette confiance chez des adultes et le détournement de cette confiance en une foi envers une entité surnaturelle incarnée dans les décisions des chefs politiques. Comme dit le proverbe: « Les politiciens sont comme les couches culottes: ils doivent être changés souvent. Et pour les mêmes raisons. » — Et nous pouvons compléter ce proverbe en ajoutant: Les adultes n'ont pas plus besoin des uns que des autres.

[37]: Le consensus commun de nos jours est que les parents ne peuvent aller jusqu'à tuer leurs enfants, ou même jusqu'à les frapper au point qu'ils soient hospitalisés. Maintenant, pour ce qui est d'établir des limites précises à l'autorité des parents, la législation ne promeut la liberté d'action ni pour les enfants ni pour les parents adoptifs potentiels, mais bien plutôt substitue l'autorité de l'État à celle des parents — l'État se comportant comme un sur-parent. À l'opposé, de nombreux libéraux avancent que l'autorité parentale est en une large mesure inutile et injustifiée; les parents n'ont pas le droit d'user de coercition à l'égard de leurs enfants pour que ces derniers se plient à leurs désirs. Selon ce point de vue, les États, même s'ils étaient une sorte de parents, ne mériteraient aucune autorité spéciale à ce titre. Voir le mouvement Taking Children Seriously, aussi présenté à cette conférence, qui développe des manières d'éduquer des enfants sans coercition. Quoiqu'il en soit, il est clair qu'une diminution de facto de la violence et de la fréquence des actes coercitifs de la part des parents ira de paire avec le progrès de la société.

[38]: Staline, plus ambitieux, était le Petit Père des Peuples — ce qu'il établit en assassinant des millions d'hommes, en déportant des populations entières, et en exterminant totalement des nations qu'il sentait lui opposer une résistance.

[39]: Hô Chi Minh était « l'Oncle Aîné », ce qu'il a aussi établi en faisant assassiner quiconque lui résistait.

[40]: Par exemple, le président français Mitterand, fut surnommé « Tonton » et à la fin de ses 14 ans de présidence, le surnom outrageusement déférent de « Dieu » lui a même collé.

[41]: Ainsi, les États les plus séculiers, et même les plus ouvertement athées, ne sont pas moins des superstitions blasphématoires que les théocraties religieuses les plus frappantes: leur revendication fondamentale est d'incarner l'Autorité même, que ce soit par identification personnelle, par délégation divine, par transsubstantiation mystérieuse, ou une combinaison des méthodes précédentes. Un exemple typique est la façon dont les démocraties transsubstantient les résultats des élections en une « Volonté du Peuple » sacrée, conférant des pouvoirs divins aux politiciens élus.

[42]: Voir la note ci-dessus dans la section Opinions et intérêts pour une courte introduction à la Mémétique.

[43]: Les mesures prises pour empêcher la population d'utiliser la raison consistent à ériger un mur d'émotions fortes autour du sujet à rendre tabou. Le premier jeu de mesures est d'employer des tactiques d'intimidation pour instiller la peur de tout changement. La coercition étatique est ainsi présentée comme une garantie, l'Ultime garantie contre le Mal. Mais les seules choses que garantit le droit d'employer la contrainte sont l'injustice et le mal eux-mêmes, cependant que la seule garantie possible du bien est l'harmonie des intérêts particuliers dans une société d'individus coopérant librement. Ces tactiques sont l'équivalent émotionnel du Sophisme de Prévention des Catastrophes et du Sophisme Moral discutés ci-dessus. Et elles sont efficaces: les gens sont prêts à éviter le risque d'un mauvais résultat en embrassant la certitude du pire résultat possible. Il suffit juste de rendre le risque évident et de cacher la nature de la certitude; les gens ayant une aversion pour le risque, ils comprennent rarement qu'avec la liberté, tout ce qu'ils risquent est une amélioration.

L'autre principal jeu de tactiques est d'isoler les gens les uns des autres et de les empêcher de coopérer, pour en appeler à l'intérêt marginal des individus contre leur intérêt moyen, dans un grand dilemme du prisonnier. (Encore une fois, il est frappant que les étatistes utilisent des arguments de théorie des jeux prétendant que l'intervention étatique résoudrait le dilemme du prisonnier, alors que c'est précisément l'intervention de l'État qui crée un gigantesque dilemme du prisonnier à l'échelle de la nation, pour commencer.) Toute concurrence émergente doit être soumise par la force, ou rendue inefficace par la tromperie, ou subvertie en corrompant ses chefs pour les intégrer au pouvoir établi. Par quelque moyen légal ou non (qui requierra éventuellement de promulguer une nouvelle législation), toute coordination des opprimés en un mouvement anti-politique est systématiquement supprimée. En fait, une propagande politique permanente, une ferveur religieuse financée avec l'argent des contribuables pour des réformes politiques, et même une « opposition politique » financée par l'impôt serviront à canaliser à tout instant toute énergie potentielle parmi le public dans des débats qui acceptent les prémisses fondamentales du pouvoir politique.

[44]: Bastiat, dans ses Sophismes Économiques, a remarqué comme il était impossible de suivre complètement une théorie fausse: même ceux qui en théorie défendent le plus ardemment les systèmes collectivistes dans leur pratique individuelle vivent selon les principes de la vie; ils peuvent appliquer leurs théories fausses plus ou moins, mais ils ne peuvent pas être cohérents dans cette application, à moins d'en mourir. Les principes de la Vie et de la Vérité sont cohérents, tandis que les principes de la Mort et de l'Erreur ne le sont pas — en fait, c'est précisément cette cohérence qui en fin de compte caractérise la Vérité, et c'est la raison pour laquelle, en dépit de symétries superficielles, il est impossible d'échanger Vie et Mort, Vérité et Erreur, Bien et Mal. Les jugements émotionnels sont en termes de catégories comme Ami et Ennemi; ils sont liés par des liens symétriques d'alliance et d'opposition. Les jugements rationnels, par contraste, et bien qu'ils se présentent superficiellement en terme de paires catégories symétriques comme Vérité et Erreur, sont en fait fondés sur des structures logiques avec des catégories infiniment nombreuses, liées par les liens intrinsèquement dissymétriques de l'implication logique.

[45]: Le mal ne peut que parasiter le bien. Les forces de la Mort ne peuvent que se nourrir de la Vie. Parasites et prédateurs ne peuvent jamais « gagner » contre leurs victimes et proies, ou ils s'éteindraient aussi par là même. C'est pourquoi même le régime le plus oppressif ne peut pas survivre à moins qu'il n'y ait plus de forces créatrices dans le corps du peuple opprimé que de forces destructrices employées par les oppresseurs — et à moins que les oppresseurs ne tombent avant, ces forces créatrices gagneront en fin de compte, bien que cela puisse prendre un temps très long, pendant lequel les forces destructrices causeront des souffrances et détruiront non seulement du capital matériel, mais aussi cette partie du capital psychologique fondamental qui permet la coopération humaine. Les libéraux doivent donc avoir confiance dans le futur lointain; ce dont nous devons nous soucier est la façon de se rapprocher du progrès plutôt que de s'en éloigner — quel rôle nous pouvons jouer pour faire que le progrès ait lieu.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 18:00

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L'État, Règne de la Magie Noire

Des théories de la praxéologie 

 

   4 Magie Noire contre Magie Blanche

4.1 Deux attitudes opposées

Comme toutes les maladies, la Magie Noire peut être caractérisée par ses symptômes. Nous trouvons un bon résumé, précis et concis de ces symptômes dans une entrée du Dictionnaire du Diable d'Ambrose Bierce:

Prier, v.: demander que les lois de l'univers soient annulées en faveur d'un unique pétitionnaire qui confesse en être indigne.

La meilleure façon de mettre en évidence la Magie Noire est de la contraster avec l'attitude opposée de la Magie Blanche, qui est adoptée par les esprits sains [46].

Tout un chacun cherche le bonheur, le succès ou la rédemption; mais nous pouvons distinguer deux chemins radicalement opposés à suivre dans cette recherche. Un servant de la Magie Noire mendie des dons, il s'humilie, se soumet à des forces supérieures. Un pratiquant de la Magie Blanche mérite des récompenses, il développe la fierté de soi et la maîtrise de la nature (dans un sens non-hiérarchique). Un servant de la Magie Noire tente d'obtenir des faveurs de forces supérieures en faisant des sacrifices, en détruisant des objets et des personnes, en affichant bruyamment ses intentions amicales, voire en s'humiliant dans des actes de soumission abjecte. Un pratiquant de la Magie Blanche tente d'extraire des satisfactions des personnes et des choses terrestres (dans une relation non-hiérarchique [47]), en s'améliorant lui-même et en améliorant sa propriété, en créant des biens et des services, en faisant un travail effectif, en développant fièrement ses propres compétences. Les servants de la Magie Noire sont ignorants de la nature et de la façon dont elle fonctionne, et se rebellent contre elle quand elle ne satisfait pas leurs désirs. Les pratiquants de la Magie Blanche tentent de comprendre la nature et ses mécanismes, ils l'acceptent comme elle est, et utilisent leur connaissance de la nature pour obtenir des satisfactions. Pour un servant de la Magie Noire, les Dieux sont des êtres surnaturels au-dessus de nous; leur nature est Sacrée et ne souffre aucune mise en doute. Pour les pratiquants de la Magie Blanche, en tant que les choses peuvent être expliquées en terme de Dieux, les Dieux ne sont pas autre chose que des aspects de la Nature elle-même. Pour les servants de la Magie Noire, le but ultime est l'accomplissement des désirs les plus débridés, l'impossibilité en étant vaincue dans un paradis surréel qui sera accordé aux adorateurs dans un futur lointain ou après la mort. Pour les pratiquants de la Magie Blanche, le but ultime est d'obtenir des satisfactions appréciées avant la mort, avec la sagesse de réévaluer ses propres désirs pour qu'ils entrent dans le domaine du possible.

Voilà ce que j'appelle la Magie Noire — la croyance et la pratique de la recherche de bonnes choses comme autant de miracles accordés par un certain type de Dieux jaloux et vénaux: des Dieux qui exigent que vous vous humiliiez devant eux; des Dieux qui récompensent les sacrifices qui prouvent votre servilité; des Dieux qui jouissent de l'abjection de leurs croyants et de l'assujettissement des incroyants; des Dieux qui se complaisent de la destruction ou de la dégradation de soi-même et des autres; des Dieux aux pouvoirs illimités et aux désirs arbitraires, qui ne sont tenus par aucune loi connaissable par la raison, mais sont censés être influencés par l'affichage d'une obéissance servile de la part de leurs adorateurs. Bien sûr, des dieux abjects qui peuvent être achetés par une telle attitude ne méritent absolument pas d'être adorés. Ils sont des monstruosités contre lesquelles tout humain qui se respecte ne peut que se révolter. Ceux qui se prosternent aux pieds de tels dieux sont des esclaves, des pourceaux; ce sont des créatures indignes de leur libre arbitre, et qui d'ailleurs s'empressent de l'abandonner.

À l'opposé, la Magie Blanche est un ensemble de croyances complètement différent, qui implique un type complètement différent de Dieux incorruptibles mais bienveillants: des Dieux qui demandent qu'une personne s'améliore elle-même; des Dieux qui récompensent la création qui prouve la maîtrise d'une personne par les fruits mêmes de la création; des Dieux qui font leurs délices de l'estime de soi des croyants, et de l'élévation des non-croyants au rang de partenaires; des Dieux qui se réjouissent de l'autonomie et de la fierté des pratiquants; des Dieux aux pouvoirs limités, dont le comportement est circonscrit par les lois connaissables de la nature, qui ne sont émus que par l'ingénierie adaptée de leurs fiers contemplateurs. Ces Dieux n'ont pas à être adorés, mais compris. Ils sont des faits de la nature que les humains doivent apprendre à connaître et à accepter. Ceux qui maîtrisent ces Dieux deviennent de meilleurs humains; ce sont des êtres moraux exerçant leur moralité en faisant des choix, et qui recherchent effectivement la liberté et sa face duale, la responsabilité, comme la mère de toutes les vertus.

 

4.2 La couleur magique de la vie

La Magie Noire et la Magie Blanche sont deux pôles opposés dans l'univers des attitudes que les humains peuvent avoir vis-à-vis de la Vie. Dans le comportement humain réel, dans les croyances, les religions et les discours réels des humains, dans la complexité de l'esprit de chaque personne, ces deux attitudes opposées peuvent être simultanément présentes, et leur nombreuses instances imbriquées, combinées, mélangées. La réalité du comportement humain oscille entre ces deux extrêmes, et le plus souvent donne des teintes de gris. Mais ce gris ne veut pas dire que le noir et le blanc n'existent pas: la notion même de teintes de gris présuppose que le noir et le blanc existent, qu'ils peuvent être séparé et que l'on peut être plus près de l'un que de l'autre.

Séparer le blanc du noir n'est pas facile. Effectivement, ces deux aspects sont simultanément présents dans les cultures et religions traditionnelles; des mots identiques auront plusieurs sens de couleur radicalement différentes; et la plupart des gens confondront ces sens dans un concept vague et mou qui les empêchera de distinguer l'opposition entre ces sens. Ainsi, des personnes confuses ou trompeuses feront souvent appel à des motifs récurrents de pensée qui sauteront d'un sens à l'autre sans que la plupart des auditeurs ne s'aperçoivent de l'erreur ou de l'imposture. Et cette confusion permanente n'est pas un simple jeu de malchance: la Magie Noire développe systématiquement des apparences trompeuses: elle se fera passer pour de la magie blanche pour revendiquer les créations de cette dernière, et pour usurper ainsi pouvoir et légitimité. Les magiciens noirs, ces grands destructeurs qui dominent la société, se grimeront de blanc, et prétendront être les grands créateurs, tandis qu'ils habilleront en noir les magiciens blancs asservis qui sont les véritables créateurs.

Ainsi, ceux qui croient ce qu'ils ont appris à l'école et dans les médias de masse auront une idée inversée de ce que sont la magie blanche et la magie noire, de qui sont les exploités et les exploiteurs, de ce que sont les principes de création et de destruction. Les personnes les plus crédules inverseront effectivement le noir et le blanc sur un grand nombre de sujets, partout où la propagande officielle est efficace. Les personnes moins crédules seront troublées au point de voir du gris partout. Bien sûr, les personnes n'ont généralement aucun mal à distinguer ce qui est constructif et ce qui est destructif en ce qui les concerne directement, de façon que la propagande de la magie noire peut rarement tromper les gens concernant leur intérêt personnel immédiat; mais elle peut les tromper concernant leur intérêt personnel à long terme, et concernant l'intérêt personnel de personnes qu'elles ne connaissent pas bien. Elle inverse la vision morale à longue portée des personnes crédules, et induit une myopie morale sur les personnes moins crédules. Cette inversion occasionne de nombreuses confusions; elle crée pour chaque croyant une zone intermédiaire où tout est flou ou auto-contradictoire, entre leur entendement correct à courte portée et leur entendement inversé à longue portée; cela à son tour induit un sentiment d'absurdité quant à la vie. En fin de compte, ce phénomène mène à une forme de schizophrénie parmi ceux qui acceptent des théories aussi éloignées de la pratique quotidienne [48], à une auto-destruction de ceux qui refusent d'adopter des pratiques opposées à leurs théories; et à une atrophie des esprits de ceux qui cherchent à éviter un conflit mental en rejetant indifféremment toute théorie.

Pour comprendre le monde, nous devons donc apprendre à démêler l'arbre de la magie blanche des lianes parasites de la magie noire qui l'enserrent. Pour pouvoir estimer les effets des différentes attitudes et actions, nous devons étudier les influences respectives de la Magie Noire et de la Magie Blanche sur le comportement humain. La Magie Noire gagne toujours dans l'apparence; vous la verrez toujours dominer les institutions établies, glorifiée par des rites formels et des spectacles bouleversants. Mais c'est la magie blanche qui fait vraiment tourner le monde, même s'il faut du discernement pour s'en apercevoir. Les magiciens noirs sont experts en vœux pieux, imprécations oisives, et tromperie d'eux-mêmes et des autres; mais seul le travail assidu des magiciens blancs fait effectivement progresser le monde. Toute la création découle des principes de la Magie Blanche. La Magie Blanche sert de fondement à la civilisation même. Et la Magie Noire elle-même ne peut survivre que comme parasite de la Magie Blanche, — car s'il n'y a pas de création, il ne restera bientôt plus rien à détruire.

 

4.3 Tableau comparatif

Murray Rothbard, dans la conclusion de son livre Power and Market, a dressé un petit tableau comparatif entre les conséquences de ce qu'il a appelé « le principe du marché » (The Market Principle) et « le principe hégémonique » (The Hegemonic Principle). Nous pourrions très bien étendre ce tableau pour résumer l'opposition entre ces principes plus larges que sont la Magie Blanche et la Magie Noire. En fait, en considérant ce tableau, nous pourrions également appeler ces principes respectivement le principe libertaire et le principe autoritaire, ou encore le principe libéral et le principe étatiste, le principe de liberté et le principe de contrainte, le principe marchand et le principe guerrier, le principe économique et le principe politique, le principe volontariste et le principe coercitif, etc.

 

Quelques conséquences de ces deux principes opposés

Le principe du marché

Le principe hégémonique

liberté individuelle

coercition

bénéfice mutuel général (utilité sociale maximisée)

exploitation — bénéfice d'un groupe aux dépens d'un autre

harmonie mutuelle

conflit de caste: guerre de tous contre tous

paix

guerre

pouvoir de l'homme sur la nature

pouvoir de l'homme sur l'homme

satisfaction la plus efficace des désirs des consommateurs

satisfaction des désirs des dirigeants au détriment de ceux des citoyens

calcul économique

chaos calculationnel

incitations à la production et à l'avancement des standards de vie

destruction des incitations: consommation du capital et régression dans les standards de vie



La magie blanche

La magie noire

Praxéologie — pensée rationnelle sur les choix dynamiques

Pensée magique — pensée votive sur des paramètres statiques

Science comme processus de libre questionnement

Superstition sous l'autorité des dogmes officiels

Règles universelles simples

Affirmations ad hoc complexes

Démonstrations logiques

Paradoxes

Cohérence interne — la raison comme filtre incontournable des croyances

Double pensée — suspendre la raison pour préserver les croyances

Comprendre la nature

Élever un culte à l'ignorance

Accepter les faits

Se révolter contre la nature

Réaliser des potentiels effectifs

Poursuivre des fantaisies irréelles

L'économie comme un point de vue sur l'action humaine

L'économie comme traitant de paiement monétaires, en vue de taxation par l'État

Ceux qui peuvent effectivement faire des prédictions utiles récoltent leur récompense sur le marché

Ceux qui font des statistiques inutiles sont payés par l'État pour justifier sa spoliation

Gagner sa vie, par son travail productif

Devoir sa vie au bon vouloir d'autrui

Production: exploitation mutuelle pour bénéfice mutuel

Prédation: exploitation unilatérale au bénéfice de l'un et pour la perte de l'autre

Intérêts harmoniques, jeux gagnant-gagnant à somme positive

Intérêts antagoniques, jeux gagnant-perdant à somme négative

Convaincre par la persuasion

Contraindre par la force

Création

Destruction

Vie

Mort

Discipline interne d'autonomie personnelle et d'exercices

Rituels externes de mendicité plaintive et démunie

Arguments rationnels

Arguments émotionnels

Causalité

Corrélation

Cybernétique

Statistique

Droit de dissidence

Obligation d'obéissance

Consentement

Compulsion

Liberté, Mère de l'Ordre

Ordre, Prétexte pour l'Oppression

Ordre émergent

Chaos imposé

Moralité fondée sur les bonnes actions, non pertinence des intentions derrière les actions

Moralité fondée sur les bonnes intentions, non pertinence des résultats des actions

Justice fondée sur le respect et la restauration des droits de propriété de chaque individu

Justice fondée sur la coercition des individus pour qu'ils entrent dans le moule de l'utopie collective

Choix dynamiques

Vœux statiques

 

4.4 Formules magiques 

La Magie Blanche et la Magie Noire sont des attitudes qui colorient tout ce qu'elles touchent. En effet, c'est en structurant la façon dont les gens pensent qu'elles influencent la façon dont les gens agissent. Comme tous les mèmes auto-reproducteurs, elles se répandent et survivent si et seulement si les actes qui en découlent contribuent à leur tour au succès du mème. Une cible majeure pour ces mèmes est donc le centre du langage, le mécanisme par lequel les individus associent un sens aux mots et relient les mots les uns aux autres et aux émotions, la façon dont les gens comprennent le monde.

George Orwell, dans son fameux roman 1984, décrit comment les régimes totalitaires tentent de limiter la façon dont les gens peuvent penser, s'exprimer et échanger des idées potentiellement subversives pour le pouvoir en place, en remodelant le langage pour en faire ce qu'il appelle le novlang: le vocabulaire est réduit; les termes sont redéfinis pour ne vouloir dire que ce que le parti veut bien; et pour avoir les connotations en accord avec la ligne de l'idéologie du parti; les mots et sens subversifs sont éliminés, etc. [49] Quand les ennemis de la liberté ne disposent pas d'un pouvoir totalitaire, ils ne peuvent pas manipuler le langage à volonté; toutefois, ils peuvent toujours répandre leurs connotations dans les mots, ajouter juste assez de sens secondaires à des mots existants pour les rendre inutiles (ou tout du moins bien moins utiles) pour exprimer des idées opposées aux leurs, ou quelqu'idée précise que ce soit. En effet, Friedrich Hayek a bien observé comme l'adjectif « social », employé comme suffixe de termes comme « justice », « contrat », « responsabilité », etc., leur faisait dire le contraire diamétral de ce pour quoi les libéraux auraient employé ces mots. Des philosophes comme Henry Hazlitt ou Ayn Rand ont aussi observé comment les mots « égoïsme » et « altruisme » étaient utilisés par les ennemis de la liberté avec des sens grossièrement incohérents, et promus comme incompatibles et opposés l'un à l'autre, l'égoïsme étant présenté comme mal et l'altruisme comme bien, justifiant ainsi le sacrifice de l'individu à la collectivité, incarnée dans son État [50].

Nous pouvons relever un cas où les magiciens noirs ont fortement biaisé un mot dans notre tableau comparatif précédent: le mot « exploitation ». L'exploitation signifie la réalisation d'un potentiel d'utilité; extraire un bien de quelque chose ou de quelqu'un. Ainsi, l'exploitation mutuelle est quelque chose de profondément bien, qui permet à chacun de s'en sortir mieux, avec comme résultat net la création de richesse pour tous — l'exploitation mutuelle est la source de tout ce qu'il y a de bien dans la société [51]. Mais les magiciens noirs ont chargé le mot « exploitation » pour vouloir dire spécifiquement une exploitation unilatérale de l'un au bénéfice de l'autre, avec pour résultat net la destruction de richesses. Encore une fois, ils veulent que chacun admette implicitement que la société est fondée non pas sur des relations de production, mais sur des relations de prédation. Les magiciens noirs pensent en termes de prédation; ils reprochent alors à l'exploitation d'être un mal quand d'autres qu'eux s'y livrent, et prétendent que c'est un bien quand eux s'y livrent (quoiqu'ils ne prononceront pas le mot maudit d'« exploitation » dans ce cas). En fait, puisqu'une société fondée exclusivement sur la prédation est impossible, en fin de compte, la Magie Noire sera fondée sur une imposture par laquelle la plupart des servants de la Magie Noire seront eux-mêmes des producteurs asservis, victimes de la prédation, mais complètement trompés au sujet de ce que sont la production et la prédation. La croyance en la Magie Noire est donc un parasite infestant des gens qui vivent vraiment grâce aux règles créatrices de la Magie Blanche; elle permet à quelques véritables magiciens noirs de vivre aux dépens de ces gens; mais elle peut même survivre sans bénéficier vraiment à quiconque.

Parfois, la Magie Blanche gagne la bataille du vocabulaire. Mon témoin préféré en est le mot « to earn », — un mot typiquement anglais et américain, qui n'a pas d'équivalent véritable en français. Il implique une relation dynamique entre un résultat et les moyens de l'obtenir: à travers un dur labeur, vous obtenez une chose de valeur que vous méritez. Toute une morale de création, de productivité, d'honnêteté, de propriété individuelle, de responsabilité personnelle, et de liberté se trouve derrière ce mot. Cependant, même en tentant de décrire le sens de ce mot libéral, je dois utiliser des mots qui peuvent prêter à confusion, et que les autoritaristes prendront allègrement d'assaut: dur labeur, productivité. Les magiciens noirs, qui n'entendent rien aux relations de causation, déconnecteront le travail de son résultat, et ou bien rejetteront le travail comme mauvais en soi [52], ou autrement feront l'éloge des vertus du travail comme bon en soi [53]. Les magicien blancs ont de l'estime pour le « dur labeur », non pas en rapport avec l'intensité des efforts, mais en rapport avec l'intensité des résultats [54]. Il est compris comme une loi de la nature que les gains faciles seront vite récoltés et considérés comme acquis sans effort particulier (tout effort requis impliquant que le gain n'était pas si facile après tout). Ainsi, tout travail productif qui porte des fruits valables de façon prévisible demandera probablement quelqu'effort intense ou quelque pénétration rare. Et c'est précisément la propension à sacrifier des plaisirs immédiats pour un résultat éloigné a priori peu évident qui mérite éloge — en tant que ce résultat éloigné est effectivement un gain. Toutefois, ce qui est apprécié est la capacité à voir et agir au-delà des gains immédiats — le bien ultimement supérieur rendu possible par le sacrifice immédiat; ce n'est pas le mal du sacrifice immédiat lui-même [55]! L'éloge ou l'absence d'éloge que mérite le dur labeur peut être mis en relation avec l'éloge ou l'absence d'éloge que mérite la réflexion intense: ce qui compte n'est pas l'effort dépensé à penser en soi, c'est le résultat en terme de profondeur de la pensée atteinte. Et cette profondeur même ne doit être évaluée qu'à travers les améliorations qu'elle apporte aux comportements; lesquels comportements à leur tour doivent être évalués par les satisfactions personnelles qu'elles suscitent (y compris les satisfactions indirectes obtenues par la coopération avec d'autres personnes qui peuvent être plus directement satisfaites grâce à cette pensée). Le but est « moins de pensée, plus de résultats », et non pas le contraire [56]; une pensée profonde n'est bonne que si l'un dans l'autre elle ouvre la voie à de nouvelles stratégies de comportement qui économisent le besoin de penser dans le futur tout en permettant d'obtenir un résultat équivalent ou meilleur — c'est un investissement en capital.

La Magie Noire, Principe d'Autorité, est un mème qui déforme profondément la façon dont ses victimes voient le monde, par opposition à la vue correcte qu'offre la Magie Blanche, Principe de Liberté. Si nous autres libéraux voulons guérir les malades du mème de la Magie Noire, nous devons pleinement saisir les conséquences de la façon dont la Magie Noire déforme l'entendement de ses victimes. Car nous ne pouvons les soigner qu'en les convainquant, et en communicant avec eux, nous devrons franchir le fossé sémantique entre les mots tels que nous les comprenons, et les mêmes mots tels que ces victimes les comprennent — chaque victime ayant son ensemble subtilement différent de distorsions dans le sens des mots [57].  

Notes

[46]: J'ai originellement introduit et expliqué cet usage des locutions « Magie Noire » et « la Magie Blanche » dans un article, Magie blanche contre magie noire.

[47]: Pour un magicien noir, la relation à la nature et aux autres personnes est hiérarchique: il y a des inférieurs et des supérieurs; les magiciens noirs se montrent violents envers les inférieurs et serviles envers les supérieurs. Pour un magicien blanc, la relation à la nature et aux autres personnes n'est pas hiérarchique: il n'y a aucun raison d'établir des catégories de « supérieur » et d'« inférieur »; ce qui compte est de reconnaître les différents traits des nombreuses forces autres, d'apprendre à les respecter, et de maîtriser leur utilisation en vue de meilleurs résultats.

[48]: La schizophrénie est inhérente à toute théorie qui ne correspond pas à la pratique. Effectivement, quand une théorie décrit un monde différent du monde réel. elle est fausse, et n'est donc pas soutenable, et la pratique ne peut pas suivre cette théorie de façon complète et permanente. La pratique contredira donc la théorie, et il y aura un point de rupture dans l'esprit de chaque croyant en cette théorie entre la théorie acceptée et la pratique effectuée. Ainsi, la schizophrénie est le compagnon assuré de toute théorie fausse qui dure. Un symptôme typique pour diagnostiquer cette sorte de schizophrénie est la perle suivante de pseudo-sagesse, qu'un magicien noir pourra souvent ressortir avec un sentiment de fierté et d'intelligence: « En théorie il n'y a pas de différence entre la théorie et la pratique, en pratique si ». Les magiciens noirs acceptent en tant que paradoxe empreint de sagesse ce qui en toute raison est le signe sûr que leur théorie est fausse et devrait être amendée. Bien sûr leur magie noire consiste précisément à ne pas développer les théories par raisonnement individuel, mais en lieu et place de se soumettre à une autorité collective pour adopter une théorie.

[49]: Cette manipulation du langage à fins de contrôle de la pensée est cohérente avec ce qui est connu sous le nom d'hypothèse (faible) de Sapir-Whorf: que le langage a une influence structurelle majeure sur la façon dont nous pensons.

[50]: Nous avons déjà vu dans notre section sur les sophismes des biens publics que c'était une imposture que de prétendre que l'État pouvait être la source d'un altruisme extérieur aux citoyens eux-mêmes, et que la seule chose qu'il apportait vraiment était la coercition. Nous pouvons pousser notre analyse plus loin, avec Henry Hazlitt, et voir que l'égoïsme comme souci de soi est non seulement compatible avec l'altruisme comme souci d'autrui, mais un prérequis pour le souci d'autrui: quiconque n'a aucun souci de soi, aucun goût pour des satisfactions personnelles, ne peut se voir offrir aucunes satisfactions personnelles; un tel résultat serait impossible et il serait stupide d'essayer. Et en effet, les « altruistes » magiciens noirs de cherchent pas les satisfactions personnelles, mais leur abolition, et leur remplacement par des « satisfactions collectives » ainsi que révélées par leurs statistiques croissantes et la satisfaction des élites politiques concernant leurs prouesses à diriger une société soumise d'esclaves.

En fait, l'égoïsme, souci de soi, même sans souci d'autrui, est un bien et est le véritable moteur social, comme Bastiat l'a montré. Il est ce qui donne à chaque homme l'envie d'apprendre, de s'améliorer, de coopérer avec d'autres personnes, etc. Le sophisme consiste à faire croire que les intérêts personnels seraient intrinsèquement antagoniques les uns aux autres, alors qu'en fait ils sont en harmonie les uns avec les autres, dans ce que Hazlitt appelle le mutualisme. Bien au contraire, l'« altruisme » sans égoïsme est le mal; ceux qui ne se respectent pas eux-mêmes ne seront pas capables de respecter autrui; ceux qui pensent que les autres personnes ont tort de rechercher des satisfactions personnelles priveront avec joie ces autres personnes de leurs satisfactions, et penseront avoir bien fait. En fait, l'altruisme n'est qu'un prétexte pour l'élite politique pour rechercher ses propres satisfactions personnelles, et pour sacrifier en toute quiétude les personnes soumises aux fins « altruistes » officielles.

[51]: Les magiciens noirs n'arrivent à voir la coopération dans aucun échange dissymétrique; ils insistent qu'une des deux parties exploite forcément l'autre unilatéralement. Or un échange purement symétrique où chacun reçoit exactement la même chose qu'elle a donné, n'est un gain pour personne, seulement une perte inutile de temps à échanger. C'est pourquoi l'idéal des magiciens noirs est l'autarcie individuelle — la dissolution de la société. Et c'est en effet là la conclusion logique du fait de concevoir toute interaction humaine comme une prédation.

Bien au contraire, la coopération naît de l'échange dissymétrique, où chaque personne, étant spécialisée, offre ce qu'elle sait faire avec comparativement plus de facilité et reçoit ce qu'elle ne peut faire qu'avec comparativement plus de difficulté. Dans la coopération, les gens aident à accomplir le potentiel les uns des autres. Un artiste possède un talent utile pour une certaine partie de quelque attraction, mais aucun pour la prospection, le marketing et la vente, il cherche un imprésario — le meilleur qu'il puisse trouver, pour faire cette corvée à sa place. Cet imprésario de son côté cherche les meilleurs acteurs qu'il puisse promouvoir, et vend leurs talents au meilleur producteur qu'il puisse trouver. Un producteur rassemble un ensemble des meilleurs talents, chacun inutile s'il reste isolé, pour produire le meilleur spectacle possible et le vendre aux meilleurs clients qu'il puisse trouver. Et le public à son tour est prêt à payer pour quelque distraction qui suscitera des satisfactions telles qu'il ne trouvera pas mieux et moins cher ailleurs. Tout le monde profite de toute le monde. Chaque personne exploite chaque autre personne. Et tout le monde en est heureux — l'exploitation c'est bien. La liberté de se retirer et de choisir avec qui coopérer, en d'autres mots, un marché de libre concurrence, est exactement ce qui garantit que chacun sera servi du mieux qu'il puisse trouver, dans cette exploitation mutuelle dont le nom est coopération sociale.

[52]: Un exemple de tels magiciens noirs sont les défenseurs d'un « droit à la paresse », par lesquels des parasites qui refusent ostensiblement de travailler exigent que la force politique soit utilisée pour prélever de l'argent sur ceux qui travaillent pour leur accorder argent, satisfactions diverses, et autres privilèges.

[53]: C'est le cas de tous les « altruistes » qui font l'éloge du sacrifice à la collectivité sans satisfaction mesurable.

[54]: Ceci peut être résumé par cette citation de James J. Ling: « Ne me raconte pas à quel point tu travailles dur. Raconte-moi tout ce que tu arrives à accomplir. »

[55]: Lire le chapitre de Hazlitt sur le Sacrifice. Pour illustrer ce propos, vous pouvez considérer la notion de « gambit » dans le jeu d'Échecs, par lequel une pièce valable est sacrifiée pour obtenir un meilleur développement positionnel, ou quelqu'avantage qui en fin de compte contribuera positivement à la victoire finale. Ce n'est clairement pas la perte d'une pièce en elle-même qui est considéré comme un bien, mais l'astuce qui permet d'obtenir via un sacrifice temporaire un bénéfice net qui n'aurait pas été obtenu sinon.

[56]: C'est l'essence de ce qu'Alfred North Whitehead voulait dire dans sa phrase connue sur le progrès de la la civilisation:

C'est un truisme profondément erroné, répété par tous les manuels et par des personnes éminentes dans leurs discours, que nous devrions cultiver l'habitude de penser à ce que nous faisons. La vérité est diamétralement opposée. La civilisation avance en étendant le nombre d'opérations importantes que nous effectuons sans avoir à y penser. Les opérations de la pensée sont comme les charges de cavalerie dans une bataille — elles doivent être strictement limitées en nombre, elles requièrent des chevaux frais, et ne doivent être déclenchées qu'aux moments décisifs.

[57]: Nous avons précédemment discuté le problème de convaincre des gens dans notre discours à la conférence de printemps 2002, à Paris, de Libertarian International: Reason And Passion: How To Be A Convincing Libertarian. Nous sommes malheureusement loin d'avoir des solutions toutes faites à proposer, et nous sommes très intéressés d'entendre des méthodes qui marchent pour guérir cette maladie mentale qu'est le Principe Autoritaire.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 17:00

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L'État, Règne de la Magie Noire

  Des lois du Chaos & La science de la Catallaxie  


   5 La magie de l'action humaine 

5.1 Le bien, la connaissance du bien, et l'action en vue du bien 

Dans la section précédente, nous avons identifiées les attitudes fondamentales que sont la Magie Blanche et la Magie Noire comme deux mèmes concurrents (ou comme une famille de paires de mèmes concurrents). Nous les avons étudiés du point de vue mémotypique [58], nous procéderons avec le point de vue phénotypique: comment ces attitudes se traduisent en termes de comportement individuel dynamique.

Une étape cruciale de rétroaction entre la compréhension qu'une personne a du monde et l'action de cette personne a sur le monde réside dans la façon dont cette personne décide ce qui est bon et de ce qui est mal, quelles actions préférer et quelles actions éviter, quels buts poursuivre activement et quels buts éviter activement. Ces questions définissent non seulement la moralité d'une personne, non seulement ses goûts, mais sa vie. Ainsi la première question de l'éthique est: y a-t-il en ce monde quoique ce soit de supérieur, de sacré, de bien ou quelqu'en soit le nom? La seconde question de l'éthique est: comment pouvons-nous identifier cette supériorité, ce sacré, ce bien, cette qualité dont le nom importe peu, avec assez de précision pour la distinguer de ce qui est inférieur, blasphématoire, mauvais, ou peu qualifié selon-ce-nom-peu-important? Et la troisième question de l'éthique est: une fois identifié ces buts valables, comment pouvons nous au mieux les promouvoir [59]?

La première question de l'éthique trouve facilement sa réponse: le fait même de poser la question, de respirer de l'air, suppose que la vie vaut pour celui qui le fait; nous savons que certaines choses valent mieux que d'autres, nous le ressentons, et c'est bien pourquoi nous agissons [60]. Voilà qui exorcise le nihilisme moral.

Avec la seconde et la troisième questions, la Magie Noire et la Magie Blanche impliquent des approches opposées, des épistémologies opposées. Les magiciens noirs ont une vision statique du monde; ils voient l'information s'écoulant à sens unique, de l'Autorité vers vous, et de vous vers ceux qui sont plus éloignés encore de l'autorité. Les magiciens blancs par contre ont une vision dynamique du monde; l'information n'est pas totalement connaissable à l'avance, et la façon dont nous interagissons avec le monde est déterminante non seulement pour la façon de faire progresser le bien mais aussi pour la découverte même de ce en quoi consiste ce bien.

D'où des structures très différentes de l'organisation sociale: la structure type après laquelle les magiciens noirs modélisent les interactions sociales est la hiérarchie; la structure type après laquelle les magiciens blancs modélisent les interactions sociales est l'entreprise.

Avec la Magie Noire, chaque homme est une « fin en soi », distincte de chaque autre homme et opposée à toutes les autres. La lutte interne est la condition naturelle mutuelle des hommes, et seul un ordre imposé de l'extérieur peut les faire coopérer; et cette coopération même ne peut avoir lieu que pour une seule fin commune possible: combattre des ennemis extérieurs communs, que ce soient des ennemis effectifs (animaux sauvages qui peuvent être prédateurs ou proies, étrangers qui peuvent soit « nous » envahir et « nous » asservir soit être envahis et asservis par « nous »), ou des ennemis symboliques (qui peuvent être des envahisseurs comme le chômage, la pauvreté, la maladie, ou des esclaves potentiels comme les processus commerciaux, l'électricité, l'espace). Cet ordre imposé de l'extérieur prend la forme d'une structure de commandement au-dessus des hommes; cette structure de commandement est maintenue en place par des hommes qui doivent eux-mêmes être coordonnés par un commandement au-dessus d'eux, et ainsi de suite, dans une hiérarchie, jusqu'à ce qu'un seul homme détienne le commandement ultime, et obtienne son Autorité directement du principe d'autorité officiel ultime de la Magie Noire: le Droit de Conquête, la Classe Dirigeante, la Race Supérieure, l'Ordre Naturel des Choses, Dieu, la Religion, le Peuple, la Nation, la République Une et Indivisible, la Démocratie, etc. La nature est vue comme une lutte à plusieurs niveaux, depuis le Cosmique jusqu'au trivial, et l'organisation sociale correspond à la structure de la nature, en étant divisée selon une hiérarchie imbriquée de groupes avec des ennemis extérieurs communs et sinon des conflits internes qui sont résolus de force par une autorité qui empêche les sous-groupes d'interagir librement. La figure prototypique de la Magie Noire est un administrateur gestionnaire d'hommes, qui commande à ceux en-dessous de lui et reçoit ses ordres d'au-dessus.

Avec la Magie Blanche, chaque homme a ses propres fins, mais les fins des hommes ne sont pas intrinsèquement incompatibles ou opposées: les hommes peuvent tirer bénéfice de la coopération, et leurs fins peuvent ainsi être vues comme harmoniques. Chaque homme est donc un moyen légitime pour les fins de chaque autre homme, la coopération étant obtenue par l'aide mutuelle en vue des fins de chacun, chacun étant à la fois utilisé et utilisateur dans une exploitation mutuelle mutuellement bénéfique [61]. La condition naturelle de la société est donc un ordre émergent de coopération; et cette coopération a lieu parce que chaque homme poursuit ses propres buts, et utilise comme moyens d'autres hommes coopérant volontairement. Ensemble, les gens peuvent construire, améliorer, remplacer et abandonner des structures rationnelles, aussi bien mécaniques que sociales, pour maîtriser la nature, la mettre en mouvement, réagir à ses événements, s'adapter à ses changements, etc. Nous produisons les satisfactions des buts que nous nous fixons pour nos vies par l'ingénierie des processus naturels en vue de servir nos fins; nous réalisons les structures qui nous satisfont avec les ressources disponibles [62]. L'organisation de la défense contre les agresseurs n'est qu'un cas particulier de l'effort de préservation des structures que nous créons contre la destruction par des forces extérieures; et la prise en compte des forces adverses qui dégradent et détruisent les structures que nous créons fait elle-même partie de notre ingénierie de ces structures dynamiques. Comme pour tous les autres problèmes de la vie, le danger d'une agression doit être résolu par la libre coopération pour maximiser son résultat et minimiser ses coûts. L'organisation de la société est une structure adaptative dynamique d'individus coopérant et se coordonnant à travers des contrats volontaires tissés sur le marché libre. Pour les magiciens blancs, la Vie est une Entreprise Créatrice. La figure prototypique de la Magie Blanche est l'ingénieur entrepreneur, qui maîtrise une technique et recherche la coopération d'autres hommes pour l'utiliser à la construction de structures qui apporteront les plus grandes satisfactions à partir des moindres ressources [63].

 

5.2 La hiérarchie contre l'entreprise 

Pour les magiciens noirs, certaines connaissances s'écoulent de l'Autorité vers les simples mortels. La société idéale de la Magie Noire est donc organisée hiérarchiquement autour de l'Autorité, dans une division en castes: au sommet, il y a les prêtres, les sages hommes, les brahmanes, les membres du parti intérieur, les intellectuels officiels, les politiciens, ou quelque soit leur nom, desquels s'écoule l'ordre de la société. Après viennent les militaires, les guerriers, les policiers, les employés de l'administration, les fonctionnaires, les enseignants et autres commissaires politiques, qui disséminent et font respecter l'ordre supérieur auprès de la société. En dessous vient la masse des producteurs, travailleurs, paysans, artisans, techniciens, ingénieurs et autres esclaves, qui effectuent le travail physique; bien qu'une minorité d'entre eux puisse avoir des compétences avancées concernant la maîtrise de la nature, ils sont eux-mêmes considérés socialement comme des outils dans les mains de l'élite; et bien que ces travailleurs qualifiés dussent être payés davantage (ou sinon, ils abandonneraient leurs qualifications et se contenteraient des corvées communes), l'idéologie officielle les déclare inférieurs aux travailleurs physiques. Tout en bas de l'échelle sociale, à peine tolérés si tant est qu'on leur permet d'exister, il y a les commerçants, les marchands, les prêteurs, les spéculateurs, qui font un travail méprisable, qui est au mieux compris comme la récupération des déchets laissés par une administration ordonnée, comme le fait de profiter de la misère humaine d'une façon mystérieuse, de faire les sales besognes qui sont en dessous des soucis de la Hiérarchie.

Aussi caricatural qu'il paraisse, ce modèle est repris à l'identique par toutes les utopies totalitaires: c'est l'idéal suivi par les antiques empires d'Égypte, de Chine [64] ou des Andes; c'est le modèle proposé par Platon dans sa République, et dans les théories des brahmanes indiens ou des légistes européens; c'est la vision du communisme et de ses versions social-démocrates adoucies. Le fait qu'il y ait à peine la moindre variation parmi tous les idéaux totalitaires de tant d'époques différentes et de lieux différents, même en absence de communication intellectuelle entre ces lieux et époques, est un indice fort de l'existence d'un même Mal derrière eux: le Principe d'Autorité, la Magie Noire.

De plus, nous voyons pourquoi un magicien noir vénérera le Pouvoir en lui-même, tout en détestant quiconque détient le Pouvoir, si ce détenteur du Pouvoir ne suit pas l'Unique Vraie Autorité telle que comprise par ledit magicien noir: le monde dans son état actuel est une sacrée dystopie pour le magicien noir qui ne s'identifie pas pleinement avec l'État; en même temps, au rythme où le monde change en général et où les États changent en particulier, et avec le grand nombre de variantes de la Magie Noire, une identification complète de personnes avec leur État est forcément rare. Les magiciens noirs qui s'identifient assez avec leur État chercheront à s'en emparer, et à le réformer pour qu'il corresponde mieux à leurs idéaux. Les magiciens noirs horrifiés par une trop grande divergence entre leur conception du Bien et l'autorité actuellement régnante qu'ils rejettent, chercheront à faire une révolution, ou, s'ils sont trop faibles, à s'échapper, ou sinon, ils vivront comme des parasites antisociaux vandalisant une société qu'ils abhorrent.

Un mythe essentiel sur lequel repose le Principe d'Autorité est le mythe de la connaissance objective, qu'elle soit justifiée comme découlant de la « religion vraie », ou, de nos jours, de la « science établie »: autant de croyances qui doivent être acceptées sans possibilité de dissidence par les gens qui les reçoivent de la bouche des grands prêtres; des connaissances dont l'investigation n'est bonne que si elle est effectuée par l'élite officielle, et mauvaise si elle est effectuée par d'autres. Cette connaissance objective doit être mis en contraste avec le relativisme proclamé des magiciens noirs récents à propos de la réalité quand ils justifient la variété des choix arbitraires des nombreuses tyrannies qu'ils défendent: si la réalité contredit leurs théories, alors c'est la réalité qui a tort, ou encore elle est « plurielle », de telle sorte qu'ils sont exempts du besoin rationnel de cohérence logique.

La Magie Blanche, au contraire, rejette la prémisse d'une connaissance objective à propos d'une réalité relative, mais se fonde en lieu et place sur une connaissance relative d'une réalité objective. Toute connaissance est conjecture, mais la réalité fournit un cadre solide contre lequel tester et améliorer notre connaissance; quoiqu'il soit plus correct de renverser la direction de la phrase précédente: la réalité n'existe pas pour tester notre connaissance et discriminer la vérité divinement donnée de l'erreur inspirée par le diable; bien au contraire, nous développons des connaissances pour organiser notre comportement au sein de la réalité, pour ajuster ce comportement dans le but de réaliser les buts intérieurs qui sont nôtres.

Remarquez qu'en considérant le fait que toute connaissance est conjecture depuis le point de vue statique de la Magie Noire, on en arrive précisément au sophisme du relativisme, à la négation de la raison, et à la prééminence de la force brutale comme critère ultime de « vérité ». Au contraire, en considérant ce fait du point de vue dynamique de la Magie Blanche nous arrivons à voir toute connaissance comme un pari et à réaliser que chaque acte de notre vie est un choix d'entrepreneur [65]. Dans le paradigme de la Magie Noire, la Vie est un Combat, chaque homme combattant pour sa propre personne dans un monde absurde. Dans le paradigme de la Magie Blanche, la Vie est une Entreprise, chaque homme construisant sa propre vie dans un monde de sens.

Effectivement, toute connaissance que nous avons à propos du futur ne peut être obtenue que de l'expérience passée par induction. David Hume a montré que l'induction ne pouvait jamais mener à une connaissance certaine, mais seulement à des conjectures, car toute règle générale que nous pourrions induire de l'expérience passée peut toujours être invalidée par une expérience future [66]. Il y a une infinité de façons de digérer des données en un ensemble de règles. Cependant, parmi ces façons, certaines sont plus simples, étant donné les connaissances déjà acquises qui varient avec les individus et au cours du temps; et c'est dans un sens fort une stratégie optimale d'accorder exponentiellement plus de crédit aux explications plus simples qu'aux explications plus complexes: une telle stratégie minimise la quantité de temps et d'énergie employés tout en laissant le moins d'ouvertures pour une manipulation par des mèmes qui voudraient nous parasiter en s'insérant dans les explications [67].

Maintenant, bien que la même stratégie, indépendamment des connaissances initiales, mènera ultimement au même comportement asymptotique confrontée à la même séquence d'événements (et cela constitue son critère faible de cohérence) en pratique, nous partons tous de connaissances initiales différentes, nous avons tous des intellects différents, nous sommes tous confrontés à des séquences d'événements différentes, et notre vie est trop courte pour jamais s'approcher de l'asymptote. C'est pourquoi, en fin de compte, la connaissance est quelque chose de subjectif et de personnel: elle est basée sur une expérience qui ne peut jamais être complètement partagée; elle est adaptée à chacune de nos vies; elle n'est jamais adaptée à la vie de quiconque d'autre; elle s'améliore avec la rétroaction des décisions prises basées sur elle; elle part dans tous les sens sans rétroaction appropriée.

Le modèle social proposé par la Magie Blanche n'est donc pas une hiérarchie, mais une interaction, où chaque individu prend des décisions intrinsèquement personnelles, dans un paradigme qui mène simultanément à l'amélioration de soi et au respect des autres: liberté, responsabilité, propriété.

Pour les magiciens noirs, la connaissance est sacrée; elle est objectivement acquise en suivant l'Autorité. Pour les magiciens blancs, le processus de vie-apprentissage est sacré; la connaissance subjective naît du respect de la Liberté. Pour les magiciens noirs, la connaissance préexiste et doit être suivie. Pour les magiciens blancs, la connaissance est un type de bien parmi tant d'autres, que nous pouvons obtenir, en en payant le prix, quand nous faisons le pari qu'elle sera pertinente pour améliorer nos décisions futures et que cette amélioration vaudra son prix [68]; la connaissance n'est jamais parfaite, mais elle n'a jamais besoin d'être parfaite, elle a juste besoin d'être suffisamment bonne — ou plutôt, elle ne constitue qu'une des nombreuses parties de notre capital entrepreneurial individuel.

 

5.3 Statistique contre cybernétique 

La Magie Noire et la Magie Blanche ont des approches opposées de la connaissance. Nous avons vu comme cela les menait à des approches complètement différentes pour l'organisation de la société. Mais cela implique aussi des approches opposées sur la façon d'obtenir la connaissance sociale. En effet, en Magie Noire, les personnes qui détiennent le pouvoir social ont quand même besoin de fonder leurs décisions sur quelque information; tandis que dans une société rigide simple une hiérarchie fixe peut être suffisante pour que les ordres soient transmis sans discussion du sommet à la base, lorsque la société victime du parasitisme de la Magie Noire grandit en complexité, une telle hiérarchie rigide ne peut plus convenir; aussi, les institutions de la Magie Noire développent des outils propres, pour produire l'information sur laquelle les magiciens noirs pourront s'accorder en vue de prendre des décisions sur la façon de se nourrir de la société parasitée. À l'opposé, en Magie Blanche, la liberté d'acquérir et d'utiliser la connaissance et de fournir à autrui des services autour de la connaissance implique que différentes gens se spécialiseront dans différentes formes de connaissance, de façon que ceux qui n'ont pas ces connaissances puissent quand même en profiter; aucun des spécialistes n'aura aucune autorité a priori, au lieu de quoi chacun pourra vendre ses services sur un marché libre; cependant, des méthodes seront développées par les spécialistes pour acquérir des connaissances et par les béotiens pour détecter les bons spécialistes, dans un environnement de coopération concurrentielle.

L'approche de la Magie Noire pour comprendre le monde est statique. Elle tente de décrire le monde en termes de paramètres, dont la pertinence est mesurée par la résonance émotionnelle de sa valeur, plutôt que par aucune théorie rationnelle en terme de chaînes de causation parmi les événements qui affectent ces paramètres (quoique comme nous l'avons vu dans le cas des justifications des biens publics, un semblant d'explication rationnelle peut être donné pour satisfaire les surgissements contenus de la magie blanche dans la population parasitée). Ces paramètres sont à leur tour mesurés, et ces mesures et leur science, la statistique, sont au cœur l'approche de la connaissance par la Magie Noire; elles servent à justifier les politiques étatistes, où l'État, considéré comme un entité extérieure à la société, prend des mesures pour modifier magiquement les paramètres en direction d'une valeur plus désirable (proclamée telle par les statisticiens).

Toutefois, puisqu'il existe une infinité de paramètres qui pourraient être affectés par une infinité d'événements, le point de vue statistique donne toujours une image partielle, fausse, et en fin de compte trompeuse du monde. Étant donné un ensemble statique de mesures statistiques, on peut toujours inventer une intervention étatique qui leur fera produire des chiffres meilleurs en apparence, en « cachant la poussière sous le tapis »: c'est-à-dire qu'on améliorera les aspects mesurés au prix d'une évolution défavorable des aspects non mesurés; et ces aspects non mesurés comprennent d'ailleurs les préconditions indispensables à ce que les mesures effectuées conservent d'une fois à l'autre un même sens; de sorte que même une éventuelle variation positive des mesures consécutives à l'intervention ne signifie aucune amélioration même partielle. Ainsi, quand les mesures statistiques sont utilisées comme buts (comme dans le cas ces « critères de convergence », ou celui des rodomontades de tel gouvernement à propos de la réduction ou de l'augmentation de tel chiffre) le résultat est que les États interviendront de telle façon que les choses non mesurées empireront continuellement et que les mesures elles-mêmes se videront de leur sens [69] [70].

Les justifications statistiques de l'État consistent donc toujours en (1) se concentrer sur un « problème » qui soit un ensemble particulier de paramètres mesurés, en déconnectant ces paramètres d'autres paramètres nécessaires à ce que la mesure ait un sens. (2) appliquer une instance du Sophisme de ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas pour montrer comment tel plan permettrait d'améliorer les mesures, sans considérations pour le fait que cette intervention en fait empire les paramètres non mesurés au point d'être nocive (3) poser la coercition étatique comme la solution magique au problème d'imposer le plan conçu, puisque ce plan ne fonctionne pas tant que règne la liberté.

L'attitude statistique n'a pas besoin de chiffres pour se tromper: le fait de porter son attention sur un ensemble de paramètres statiques, de déconnecter les modifications apportées à ces paramètres des conséquences dynamiques des moyens employés pour les modifier, l'invocation de l'État comme un dieu magique capable d'intervenir gratuitement — tout cela définit le point de vue statistique, et explique en quoi il s'agit d'une imposture intellectuelle. Les chiffres ne sont qu'un moyen de donner une façade pseudo-scientifique à l'attitude statistique. Ils ne sont qu'un ornement rituel destiné à inspirer l'humilité, une mise en scène religieuse de la religion étatiste de Magie Noire [71].

Bien sûr, plus élaborée est la couverture de mesures statistiques, plus complexe est l'appareil technocratique nécessaire pour intervenir d'une manière qui améliore les chiffres mesurés (au détriment du public en général). Quand les buts statistiques sont employés comme guides pour développer les administrations publiques, le poids, le coût, et l'inefficacité des ces agences gouvernementales augmentera, produisant de nouvelles statistiques et des interventions plus complexes, jusqu'au point où même de telles nouvelles mesures ne peuvent plus améliorer les chiffres; au-delà de ce point, l'État est dans une atmosphère de crise permanente, où il travaille dur sans résultat positif, même selon ses propres normes falsifiées [72]. Les statistiques sont l'outil par excellence par lequel les États jouent au sophisme de ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. Certains essaient d'utiliser les outils mêmes de l'État pour repousser l'intervention étatique loin d'eux: ils produisent des contre-statistiques, etc. Mais il leur coûte fort cher de tenir à jour ces statistiques, qui seront disputées par l'État, et en fin de compte, le mieux qu'ils puissent accomplir est que l'État inclura de nouveaux paramètres dans ses statistiques, ce qui mènera à davantage d'interventions avec davantage de complexité et de subtilité. Les contre-statistiques peuvent être un moyen efficace de faire pression sur l'État en faveur d'une intervention à votre avantage, si vous arrivez à faire adopter votre arsenal statistique par l'État, ou si vous arrivez à vendre à l'État votre ralliement aux thèses officielles. Mais les contre-statistiques ne peuvent pas être employées comme moyen de réduire l'intervention globale de l'État.

En fait, les statistiques sont nées comme un outil de comptabilité fiscale; effectivement, ils sont une manière pour l'État de garder une trace de ses avoirs. Le calcul « économique » de la Magie Noire est bien basé sur la comptabilité et les statistiques, se focalisant sur la question de savoir qui possède quelles richesses, et qui les échange quoi avec qui, de façon à taxer tout ce beau monde [73]. Les citoyens sont forcés de déclarer tout ce qu'ils possèdent et tout ce qu'ils gagnent, pour que l'État puisse leur en prélever une partie; l'État de son côté promet représailles et confiscation à tout citoyen qui ne déclarerait pas tout proprement à l'administration. L'emploi des statistiques comme paradigme pour l'imposture intellectuelle est un développement secondaire de ce but comptable originel; c'est une adaptation évolutionnaire de l'État, confronté à une société technique où il est indispensable de diffuser une certaine rationalité dans la population, de telle sorte que la force brute ne peut plus être employée sans arborer une apparence trompeuse lui donnant un semblant de raison.

La Magie Blanche est fondée sur une épistémologie complètement différente. Elle a une approche dynamique de la compréhension du monde en termes de causation, de décisions prises sur la foi d'informations, sur le flux dynamique d'information et d'énergie, etc. C'est une approche cybernétique. Les notions fondamentales qu'elle considère sont les décisions, les événements, les choix, chacun avec ses implications dynamiques, plutôt que des agrégats qui donneraient des chiffres statiques indépendamment de toute chaîne causale. Autrement dit, la vision du monde de la Magie Blanche n'est pas moins partielle, mais elle s'intéresse aux moyens compréhensibles plutôt qu'aux fins incompréhensibles. Elle nous permet de prendre des décisions qui ne sont pas flouées par le biais systématique (qu'il soit volontaire ou involontaire) du processus de fabrication des statistiques. Et en effet, les informations que nous traitons ne peuvent en fin de compte influencer le monde qu'à travers les décisions que nous prenons. Ces décisions sont donc l'élément de base à partir duquel la vie humaine est construite. Elles sont le tissu même de la vie: non pas des joies et peines statiques, mais des décisions responsables et leurs effets en retour.

Les sophismes comptables de la Magie Noire comparent le présent au passé (dans le cadre de quelques paramètres, tandis que d'autres sont cachés); ils créditent les uns et débitent les autres (en pratique, les privilégiés sont créditeurs, et les exploités paient); la comptabilité enregistre les transferts de propriété; elle donne de l'information sur ce qui s'est passé, mais ne peut d'aucune façon prédire ce qui arrivera pour l'adaptation aux changements inévitables de la vie. Cependant, quand une personne fait un choix, cette personne n'a jamais, ô grand jamais à choisir entre le futur et le passé; le temps s'écoule, qu'on le veuille ou non. Une personne a toujours, et à jamais à choisir entre de multiples futurs. C'est pourquoi la morale et l'économie (et en fait, l'économie est la même chose que la moralité) n'est jamais concernée par les coûts comptables; bien plutôt, elle est est toujours concernée par les coûts d'opportunité, c'est-à-dire, la différence attendue de résultat entre les diverses opportunités. Les coûts comptables sont non pertinents; les seules personnes qui ne se soucient jamais des coûts comptables sont les fonctionnaires du fisc — autrement dit, les voleurs [74].

Le calcul économique dans le paradigme de Magie Blanche est donc le raisonnement praxéologique: il considère les coûts d'opportunité des diverses décisions, plutôt que les coûts comptables dénués de pertinence. Il compare le présent aux multiples futurs possibles, tels qu'indexés par les divers choix auxquels une personne est effectivement confrontée, plutôt que par quelques changements miraculeux dans des paramètres externes. Il tente d'évaluer quelle sera la différence entre les divers résultats qu'apportent chacune des alternatives disponibles (cette différence est le coût économique de l'alternative considéré, aussi connu sous le nom de coût d'opportunité). Il donne de l'information sur ce qui pourrait arriver, il est un outil pour la prise de décision. Il sert de guide dans l'allocation de chacune des ressources à un projet plutôt qu'à un autre.

Étant donné la connaissance des divers coûts d'opportunité, et les préférences des individus, le praxéologue peut déterminer quelles décisions seront préférées et prises. Bien sûr, la connaissance de divers coûts d'opportunité ne peut être que partielle, et ces coûts seront évalués différemment par divers individus selon leurs connaissances et leurs préférences. Mais cela en soi constitue une opportunité: cela signifie qu'un échange d'information entre personnes peut les aider à prendre de meilleures décisions, en leur donnant de meilleurs modèles l'un de l'autre quant à leurs préférences et opportunités, de façon à s'adapter non seulement à ce que la nature peut faire mais aussi à ce que l'un et l'autre fera. Ainsi, bien que cette information sur les opportunités et préférences [75] peut dépendre d'un grand nombre de facteurs inconnus ou non maîtrisés, il est possible de faire des prédictions utiles; de plus, la coopération entre personnes permet en fait de diminuer les risques et de réduire les effets des facteurs non maîtrisés en partageant l'information, en construisant des stratégies élaborées basées sur l'action coordonnée, en distribuant les responsabilités sur chaque sujet à ceux qui connaissent le mieux le domaine, etc.

La prédiction précise du résultat d'une combinaison de tous les choix humains, étant considérées toutes les conditions particulières dans lesquelles ces choix sont faits, est hors de portée de quiconque, ou d'une quelconque combinaison de personnes — ne fût-ce que parce que la connaissance sur laquelle fonder une telle prédiction n'est elle-même pas disponible. Nous ne pouvons jamais savoir à coup sûr lequel de deux choix une autre personne préférera, à moins de lui proposer effectivement ce choix et de voir ce qu'elle choisira, à quel moment il est trop tard pour faire une prédiction. Et cela ne concerne qu'un seul choix, tandis que la combinaison de toutes les actions humaines est bien plus complexe. Ainsi, la compréhension complète de la société humaine est au-delà de la porté de quiconque. Mais cela ne veut pas dire qu'il est impossible d'obtenir des formes d'entendement partiel, ni qu'aucune prescription utile ne soit possible. En effet, il est possible de discerner des lois générales immuables du comportement humain, qui ne sont pas moins des lois de la nature que les lois de l'électromagnétisme; et par la connaissance de ces lois, il est possible de déduire des principes généraux du comportement, et une ingénierie du comportement, de même qu'il y a des règles générales de sûreté pour l'utilisation d'appareils électromagnétiques et un art du génie électrique.

À partir des règles que les gens reconnaissent explicitement ou suivent implicitement, un ordre émerge dans la société. Cette ordre est rarement voire jamais utilisé comme une explication pour justifier les règles à suivre — ce qui compte, cependant, est que l'ordre en question est en fait une conséquence inévitable de l'acceptation de ces règles. Les cybernéticiens s'intéressent à ces règles, ce qu'elles sont, ce qu'elles peuvent être, comment elles affectent l'ordre émergent, comment les modifier, dans quelles limites elles peuvent être modifiées, quelles recettes peuvent être suivies pour construire un meilleur comportement, etc. En étudiant les règles de comportement, les cybernéticiens feront particulièrement attention aux variants et aux invariants: quels potentiels et quelle information sont conservés par quels événements, et lesquels sont consommés de façon irréversible; quels phénomènes sont le lieu d'une rétroaction positive, et conduisent à des forces évolutionnaires; quels phénomènes sont le lieu d'une rétroaction négative, et conduisent à des équilibres partiels; quels événements modifient les opportunités disponibles, etc. Avec une telle analyse, il devient possible de détecter systématiquement les sophismes tels que ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas qui défient les lois naturelles fondamentales de conservation, et de concentrer son énergie et son attention sur des plans qui marchent réellement.

 

5.4 La loi d'escalade éristique 

La Magie Blanche et la Magie Noire diffèrent non seulement dans la façon dont elles nous encouragent à collecter de l'information et à déterminer ce qui est bien, mais aussi dans la façon qu'elles nous font agir en vue de ce que nous croyons être le bien. Alors que la pensée statique de la Magie Noire implique une théorie de l'action morale orientée vers les buts poursuivis, la pensée dynamique de la Magie Blanche implique une théorie de la justice orientée vers les moyens employés.

Selon le Principe d'Autorité, certaines personnes savent ce qui est bien, certaines personnes ont l'autorité de déterminer ce qui est bien. En conséquence, pour les autoritaristes, les personnes qui vont à l'encontre des opinions exprimées par cette autorité agissent de façon mauvaise, et devraient être empêchées de le faire; la coercition est donc considérée comme un moyen légitime d'imposer aux dissidents les opinions de l'autorité dans le domaine qui est reconnu comme sien.

Au contraire, selon le Principe de Liberté, le bien en général et la connaissance utile en particulier émergent du fait que chaque personne est libre de ses choix et responsable vis-à-vis de ses choix, dans la limite de la propriété que ladite personne crée et acquiert. Pour paraphraser Hayek, nous libéraux ne nions pas qu'il existe des personnes supérieures, des choix meilleurs, des actions morales et immorales, etc. Ce que nous nions c'est que quiconque ait l'autorité de décider qui sont ces personnes supérieures, quels sont ces choix meilleurs, quelles actions sont morales ou immorales, etc. [76]

En effet, en supposant que certaines personnes sachent mieux que d'autres, comment établirons-nous qui sont ces personnes? L'autorité ne résout pas le problème de la connaissance de ce qui est bien; elle ne fait que repousser ce problème, pour le cacher sous le tapis de l'irrationalité. En fin de compte, chaque individu, pour déterminer à quelle autorité se confier, devra toujours utiliser sa propre raison, sa propre expérience, ses propres traditions (qui ne sont que l'expérience accumulée à travers les siècles). Le propre esprit d'une personne est irréductiblement le critère ultime pour les choix que fera cette personne, même si elle choisit de les déléguer; une certaine liberté et responsabilité personnelle ne peut être annulée, même dans le cadre le plus autoritariste.

Car même si vous acceptez quelqu'autorité, même si Dieu vous parle directement et que vous le savez, il se peut que les autres personnes ne le sachent pas. Elles n'ont aucun moyen de s'assurer de vos prétentions, et n'ont donc aucune raison a priori de vous croire, de suivre à l'identique la même autorité, etc. Elles ne peuvent d'aucune façon raisonnable prendre votre mot pour dit. Et même si elles sont d'accord avec vous d'une façon formelle, acquiesçant à votre opinion, utilisant à l'identique les mêmes mots que vous en provenance de la même autorité, elles peuvent en fait faire une interprétation différente de ces mots, elles peuvent les comprendre avec un sens différent, avec des différences subtiles mais essentielles. Ainsi même avec un accord formel sur une autorité commune, il reste la question de communiquer les idées que l'on a de ce qu'est le Bien, pour qu'elles l'emportent contre les idées opposées. En supposant qu'une personne sache ce qu'est le bien, comment peut-elle faire en sorte que d'autres personnes le sache aussi? En supposant que l'idée de bien d'une personne a potentiellement un sens pour d'autres personnes à qui elle veut la transmettre, quelles sont les manières légitimes ou efficaces d'accomplir cette transmission?

Voilà une autre façon de laquelle le Principe d'Autorité ne peut pas esquiver la nécessité pratique de convaincre des gens de façon pacifique: chaque candidat à l'autorité n'a de ressources individuelles directes pour ne contraindre au plus que quelques autres personnes pour exécuter les ordres de ce candidat; ce n'est qu'en acquérant la coopération de séides, d'hommes de mains, de suivants et de complices qu'une personne peut étendre sa prise sur des individus non consentants. Et tous ces servants et complices doivent être convaincus, séduits ou autrement persuadés, non pas par une autorité préexistante, mais par des moyens non autoritaires. Or, dans le cas de la Magie Noire, ces façons non-autoritaires comprennent l'imposture et la tromperie, la culture de la superstition et de l'irrationalité, autant que les gangs de brigands consentants s'en prenant à des tierces parties non consentantes.

À l'opposé, le Principe de Liberté, puisqu'il rejette l'autorité, la coercition, l'imposture, la tromperie, et quelque sorte d'agression que ce soit, induit le développement de moyens très particuliers d'acquérir la coopération d'autrui: la discussion rationnelle, ou du moins la séduction d'une façon compatible avec la critique rationnelle. On peut même dire que le raisonnement rationnel ou sinon logique en général est né de la liberté de négocier les termes sous lesquels coopérer, et en fin de compte de choisir s'il faut ou non coopérer. Et c'est pourquoi ce n'est pas une surprise que les mathématiques axiomatiques soient nées dans les plus libres des cités de Grèce. En effet, quand des personnes libres doivent gagner l'acceptation volontaire d'autres personnes libres, y compris des étrangers d'autres cités, pour coopérer, elles doivent convaincre d'autres personnes qu'il est de leur intérêt à coopérer, et en même temps ne pas se laisser imprudemment convaincre contre leur propre intérêt. Ainsi, dans une société d'individus mutuellement libres, chacun développe à un certain degré des compétences aussi bien en communication (rhétorique, dialectique) qu'en analyse des communications (logique, politique). Et ces compétences ne se sont développées que dans de telles sociétés de personnes libres et responsables: car il n'y a aucun intérêt pour une personne à investir dans la raison quand cette personne ne va pas prendre de décision ou quand elle ne va pas souffrir des conséquences de ses décisions, cependant qu'une personne doit bien décider quand elle est libre et tenue comptable de ses actes. Ainsi la coercition rend les gens plus irresponsables et irrationnels, tandis que la liberté rend les gens plus responsables et rationnels. Que la séduction irrationnelle se développe et prospère est le signe sûr que les principes de liberté et de responsabilité ne sont pas respectés.

Examinons maintenant la quintessence du Principe d'Autorité: la coercition comme moyen légitime d'action. La coercition ne convainc pas — elle ne le peut pas. Le principe même en est de se passer de convaincre les parties soumises à la contrainte. Elle peut obtenir que des personnes fassent ce que vous désirez — mais seulement si vous êtes le plus fort — et seulement pour un moment, après quoi les choses sont pires qu'avant. Car non seulement les personnes seront demeurées non convaincues, mais elles auront abandonné les outils mentaux maintenant superflus de la rationalité et la responsabilité nécessaires au développement d'une conviction profonde. C'est pourquoi la coercition ne peut jamais être employée pour rendre des personnes morales, selon quelqu'idée de morale que ce soit: ces personnes resteront aussi immorales qu'avant, et davantage encore pour accepter les ordres de leurs maîtres, cependant que ces maîtres eux-mêmes seront devenus des monstres. Elle rend les sujets hypocrites et les maîtres hautains. Dans un cas, ceux-ci sont sous la coupe de la volonté d'autrui, et perdent leur sens de la responsabilité. Dans l'autre cas, ceux-là ne sont plus comptables de leurs décisions tant qu'ils restent au pouvoir, et deviennent prisonniers des moyens violents qu'ils emploient pour vivre. Dans les deux cas, les deux parties finissent par n'être plus ni libres ni responsables.

La vanité inéluctable de la coercition comme principe d'action a été joliment résumé par les discordiens. Le discordisme est une religion du genre « ha ha, c'était juste sérieux » fabriquée par un genre particulier de libéraux: le genre marrant. Dans un site ouèbe discordien remarquable, Hyperdiscordia, on peut trouver la divine « Loi d'escalade éristique » (Law of Eristic Escalation), originellement tirée des Principia Discordia, et commentée comme suit (les caractères gras sont miens, la traduction aussi):

Cette Loi (originellement trouvée dans le Livre Sincère de la Vérité, l'Évangile selon Fred, 1:6) s'applique à toute imposition arbitraire ou coercitive d'ordre. Elle dit:

Imposition d'Ordre = Escalade du Chaos

L'Amendement de Fenderson ajoute que le plus strictement l'ordre en question est maintenu, le plus longtemps le chaos met à escalader, MAIS le plus il escalade quand il escalade!
[L'Addendum de Thudthwacker à l'Amendement de Fenderson tend à prouver que la présence d'un terme non-linéaire qui apparaît dans les calculs de Fenderson contribue à faire en sorte que l'escalade du chaos soit complètement imprévisible à partir de l'imposition d'ordre originelle — Ed.]

Armé de la Loi d'escalade éristique et de l'Amendement de Fenderson [et de l'Addendum de Thudthwacker — Ed.] n'importe quel imbécile — et pas seulement un sociologue — peut comprendre la politique.[77]

Notes

[58]: De même que Richard Dawkins a construit le mot « mème » par analogie avec « gène », le mot « mémotype » est construit par analogie avec « génotype ». Voir le projet Principia Cybernetica pour plus d'information sur la mémétique.

[59]: Le lecteur pourra comparer ces trois questions aux trois questions d'Ayn Rand dans La philosophie: qui en a besoin: « Qui suis-je? Comment puis-je le découvrir? Que dois-je faire? », par lesquelles elle caractérise respectivement la métaphysique, l'épistémologie et l'éthique.

Bien sûr notre thèse consiste précisément en ce que bien qu'on puisse insister séparément sur chacun de ces aspects, ils sont inséparables les uns des autres dans nos stratégies de comportement. Les magiciens noirs hiérarchisent la métaphysique puis l'épistémologie puis l'éthique, où l'univers serait un ensemble donné sur lequel se renseigner avant d'agir. Nous les magiciens blancs savons que nous ne pouvons obtenir de l'information sur l'univers qu'en interagissant avec lui, ce qui le modifie à son tour, de façon que l'information circule dans les deux sens, d'éthique vers épistémologie et métaphysique aussi bien qu'en sens inverse.

[60]: On pourra avancer que certaines personnes ne le savent pas, qu'elles ne le ressentent pas, qu'elles n'agissent pas. De telles personnes meurent. Génétiquement, mémétiquement, elles sont des voies de garage, qui sont vite balayées par la vie. Les relativistes auront beau jeu de prétendre que la mort n'est pas moins « bonne » que la survie, et qu'exister ne vaut pas mieux que ne pas exister. Peut-être. Mais ceux qui sont morts, ceux qui n'existent pas, les choses qui ne sont pas réelles, n'ont aucune pertinence. Ils ne viennent pas changer ce qui advient de nos vies (toutefois les idées bien réelles sur des choses irréelles, si). Nous vivons. Si vous ne vivez pas, vous êtes hors de notre horizon. Si vous ne voulez pas vivre, allez donc mourir; vous perdrez toute pertinence tandis que nous nous concentrerons sur les choses qui comptent pour nos vies. La vie est une prémisse à toute discussion rationnelle, car toute négation de la vie est une contradiction performative.

Une réponse plus faible est que même si rien ne vaut mieux qu'autre chose, alors la réponse que nous donnons ne vaut pas moins qu'aucune autre réponse. Dans tous les cas, l'argument comme quoi tout se vaut est auto-contradictoire. Certains magiciens noirs y feront appel malgré tout, comme moyen d'inhiber la rationalité d'autrui et de faire prévaloir leur force, en lieu et place d'un argument rationnel.

[61]: Au sujet de l'homme comme moyen pour d'autres hommes, voir de Norbert Wiener The Human Use Of Human Beings: Cybernetics And Society de même que de Henry Hazlitt The Foundations of Morality.

[62]: La vie consiste à métaboliser des ressources extérieures. Cela n'a pas lieu seulement à l'échelle de la biochimie, mais aussi à l'échelle de la société. Nos meilleurs gènes et mèmes survivent si et seulement s'ils répandent leur structure. Ces structures doivent être efficacement réalisées dans un environnement concurrentiel, en utilisant des ressources qui sont extérieures et qui sont organisées si elles le sont de façon différentes; ces ressources sont utilisées en les imprégnant avec une partie appropriée de l'ordre interne de la forme de vie qui les absorbe. La transformation localement anentropique (certains diraient « extropique ») de l'organisation inconnue, incomprise et peut-être inconnaissable d'une ressource en un motif connu, compris et amical est l'activité caractéristique de la vie: la métabolisation.

Au niveau biochimique, il existe des membranes (membrane cellulaire, peau, etc.) qui séparent le monde intérieur constitué des ressources ayant été transformées ou réservées pour une métabolisation prochaine, du monde extérieur constitué des ressources soumises à un ordre extérieur. Mais même ces membranes ne sont pas des frontières absolues, absolument précises, infranchissables, incassables. Ce sont plutôt des limites adaptatives et auto-réparatrices qui fournissent une tentative de séparation de l'intérieur vis-à-vis de l'extérieur en un compromis productif entre efficacité et coût. À l'échelle sociale, les droits de propriété sont aussi de telles membranes, qui identifient les ressources qui ont été métabolisées par certaines personnes qui les ont transformées ou les ont réservées pour transformation prochaine. La règle d'appropriation d'une ressource par celui qui les met en valeur en premier (homesteading, en anglais), n'est que la reconnaissance du processus de la vie à l'échelle de la société.

[63]: Ici, nous devons réaffirmer le fait que hiérarchies et entreprises, comme la Magie Noire et la Magie Blanche, sont deux pôles, deux extrêmes, entre lesquels se développe la réalité. Dans nos sociétés de magie grise, les compagnies et institutions sont typiquement quelque chose d'intermédiaire entre les idéaux de la hiérarchie et de l'entreprise. Même dans les administrations hautement centralisées, l'entreprise individuelle est essentielle pour que les choses se fassent; et même dans des compagnies hautement compétitives, le flux de décision sociale est ressenti par les participants et institué selon une relation hiérarchique. Ainsi, là aussi, il y a du gris, et là aussi, le gris n'a de sens que par référence au noir et au blanc.

[64]: Cette utopie est résumée dans la hiérarchie proverbiale « sĩ nông công thương » (administrateur, paysan, ouvrier, commerçant) des sociétés traditionnelles vietnamienne et chinoise.

[65]: Le mot « pari » ci-dessus ne doit pas être compris comme une mise dans un jeu à somme nulle de prédation mutuelle basé sur le pur hasard, comme dans un casino ou une course de chevaux. Bien au contraire, il doit être compris comme l'engagement de ressources dans un jeu à somme positive de production, où un choix judicieux compte. Et la preuve du caractère judicieux d'un choix se trouve précisément dans l'engagement sage ou peu sage des ressources. Ceux qui engageront leurs ressources sagement retireront un grand bénéfice de leur investissement, tandis que ceux qui prendront les mauvaises décisions perdront leur mises et au-delà. Ce que nous cherchons à exprimer par le mot « pari » n'est pas l'incertitude statique mais la nature dynamiquement évaluable de toute connaissance: comme corps statique d'information, la connaissance est radicalement incertaine et dénuée de valeur; mais comme base dynamique pour s'adapter, la connaissance a la valeur des choix adaptatifs meilleurs auxquels elle mène.

[66]: Cette idée a été plus tard formalisée longuement par Karl Popper, qui a conclut que l'induction était impossible comme un principe de raisonnement hors contexte. Cependant, Popper semble n'avoir jamais réalisé la formalisabilité d'un principe positif d'induction dans un raisonnement avec contexte évolutif, plutôt que de son principe purement négatif de « falsification ».

[67]: C'est le fameux principe inductif suivi par tous les scientifiques, souvent nommé rasoir d'Occam, et bien formalisé par Ray Solomonoff.

[68]: Les côtés clairs et sombres de la connaissance sont résumés dans les « Lois de l'information de Finagle »: « L'information que vous possédez n'est pas l'information que vous voulez. L'information que vous voulez n'est pas l'information dont vous avez besoin. L'information dont vous avez besoin n'est pas l'information que vous pouvez obtenir. L'information que vous pouvez obtenir coûte davantage que ce que vous êtes prêts à payer. » Bien sûr, de même qu'avec la Loi de Murphy, ces lois ne parlent que des échecs qui reviennent nous hanter, car nous prenons les succès pour donnés.

[69]: Pour empêcher les gens de réaliser que les paramètres mesurés deviennent vides de sens, les magiciens noirs attribueront un pouvoir magique aux mots eux-mêmes; une fois associé par une croyance magique à un sens qui se veut absolu, le mot peut alors être utilisé pour nommer un paramètre mesurable dont le sens réel dérivera jusqu'à perdre toute pertinence. La Magie Noire, une fois de plus, se fonde sur des vœux pieux.

[70]: J'ai appris depuis que parmi les économistes ce phénomène était connu sous le nom de loi de Goodhart.

[71]: Dans The Pretence of Knowledge, Hayek démasque la pseudo-science cachée derrière l'approche statistique en économie. Mais il ne se rend pas compte du motif récurrent plus général que constitue la pensée statique, et pour lequel l'irrationalité n'est pas un accident, mais une caractéristique essentielle.

[72]: C'est ce qu'Anthony de Jasay appelle « the drudge », mot qu'on pourrait rendre en français par « la routine besogneuse ».

[73]: Remarquablement, pour les étatistes, le mot Économie est défini pour désigner très exactement tout ce qui peut être assujetti à l'impôt, et rien d'autre.

[74]: Sur la différence entre coûts comptables et coûts d'opportunité, voir notre article subséquent, Raisonnement économique contre sophismes comptables: le cas de la recherche « publique ».

[75]: Remarquez comme le « coût » d'une opportunité n'a de sens qu'à l'intérieur de l'ensemble des préférences d'un individu. Remarquez aussi que les préférences sont ordinales plutôt que cardinales; c'est-à-dire, elles permettent de choisir entre des alternatives, de les trier par ordre de préférence, mais pas de les placer sur une échelle numérique — et encore moins sur une échelle commune à de nombreuses personnes. C'est pourquoi toute forme de calcul utilitariste collectiviste est une imposture intellectuelle.

[76]: La citation originale suit:

« The [classical] liberal, of course, does not deny that there are some superior people — he is not an egalitarian — but he denies that anyone has authority to decide who these superior people are. » — F. A. Hayek, Why I Am Not a Conservative (VF)

[77]: L'article de Hyperdiscordia  sur la « Loi d'escalade éristique » continue comme suit:

Aussi je vais les traduire dans la lingua franca du monde occidental: toute imposition d'ordre crée un déficit de chaos, qui s'accumule avec intérêts composés jusqu'à ce qu'il soit remboursé (en subissant tout le chaos dû, taux n-aire).

Bien sûr, Éris pense que tout le chaos est du tonnerre. Mais nous autres mortels trouvons que l'excès d'une bonne chose est un peu dur à supporter. Aussi flanchons-nous quand nous rencontrons un anérisme — c'est-à-dire une déclaration qui méconnaît la Loi d'escalade éristique.

Si vous entendez dire que rendre la prostitution illégale éradiquera le viol, vous entendez un anérisme — une manifestation de l'Illusion Anéristique. (Si vous lisez la Va'ch Sacré — au lieu de la parcourir en diagonale comme il est recommandé de le faire — vous comprendrez l'anamysticométaphysique de l'anéristique.)

Un anérisme entre presque toujours dans notre monde à travers la bouche d'un politicien — mais il peut s'agir de n'importe quelle figure d'autorité comme un prêtre ou un enseignant ou un parent ou un patron ou Ronald McDonald.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Samedi 31 mars 2012 6 31 /03 /Mars /2012 16:00

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L'État, Règne de la Magie Noire

Des origines étatistes du Mal

 

  6 La Magie Noire à l'œuvre

6.1 Les sacrifices humains 

Maintenant que nous avons vu les principes statiques et dynamiques de la Magie Noire, nous pouvons examiner ses effets dans la vie réelle, et mettre en relation son expression moderne avec ses archétypes traditionnels.

Sacrifices humains: les magiciens noirs invoquent les sacrifices comme bons en soi, quelque chose qui plaît aux dieux, le sacrifice ultime étant le sacrifice humain. Ils justifieront ainsi le meurtre pour le bien du peuple: par exemple, les prêtres aztèques avaient pour habitude de faire chaque jour des sacrifices humains pour que le soleil puisse se lever à nouveau le lendemain. De nos jours, cette forme primitive de sacrifice humain n'est plus si fréquente, mais de tels sacrifices existent toujours sous des déguisements: les guerres, les embargos, et autres opérations étatiques causent de nombreuses morts directes, dégâts collatéraux et autres « victimes inévitables » qui servent à satisfaire la soif de pouvoir des dirigeants politiques, sous prétexte de sécurité nationale, de défense de la démocratie, d'intérêt public, d'indivisibilité de la république, etc. Les dirigeants d'agences de renseignement peuvent même laisser des gens qu'ils sont censés protéger se faire tuer pour promouvoir auprès de l'opinion publique leur agenda de « mesures de sécurité » plus strictes. Pour les magiciens noirs, les vies humaines individuelles sont « consommables » face aux raisons supérieures des entités collectivistes qu'ils prétendent diriger.

Zombies: les magiciens noirs créent des être plus morts que vifs. Pour cela, ils hypnotisent et droguent typiquement leurs victimes, qu'ils peuvent ainsi utiliser comme esclave jusqu'à leur mort; de telles personnes ne sont sans doute pas très productives, mais les magiciens n'en ont cure puisqu'eux sont bénéficiaires, même si l'opération occasionne une perte plus grande pour les victimes, et une perte nette de bien-être général. Les victimes désignées sont souvent droguées pour simuler la mort, pour que le magicien noire puisse passer pour les avoir sauvées et ressuscitées. De nos jours, des travailleurs sont forcés de livrer les quatre cinquièmes de leurs vies; des citoyens sont privés des choix responsables qui sont la matière même dont la vie est faite. Ils ne sont plus tout à fait des êtres vivants bien qu'ils ne soient pas complètement morts non plus. Cependant, les magiciens noirs de l'État prétendent en être leurs sauveurs et être créditeurs du peu de vie qui leur reste après intervention de l'État. Et effectivement, puisque les statistiques officielles ne font pas de différence entre un homme vivant et un zombie, elles serviront de justification pour toute politique qui « améliorera » les statistiques officielles visibles au coût invisible de transformer les humains en zombies.

Sacrifices matériels: les magiciens noirs exigeront des destructions supposées apaiser les dieux: des biens de valeur sont détruits dans l'espoir d'une réaction magique des dieux, hors de tout mécanisme rationnel de causation naturelle, qui reliera ces sacrifices à quelqu'effet positif. Bien sûr, les magiciens noirs insisteront sur l'importance de ce qu'un prêtre proprement ordonné contrôle le sacrifice (et soit payé pour son office, évidemment). Les sacrifices non-rituels seront reconnus pour le meurtre, le vandalisme, le vol et l'imposture qu'ils sont; cependant que les sacrifices rituels sous contrôle de la hiérarchie religieuse de la Magie Noire seront présentés comme des invocations valides et effectives. Par exemple, l'impression de faux billets de banque sera décrié comme un vol diminuant la richesse totale tandis que l'inflation effectuée par l'État, qui revient au même que de faire de la fausse monnaie, sera vantée comme augmentant la richesse. Les États construiront à grands frais des grands monuments publics; ils feront des routes, planifieront des interventions économiques massives, etc.; pour cela, ils exigeront du public qu'il consente à de nouvelles taxes comme un sacrifice nécessaire pour que Dieu-l'État leur accord ses divins cadeaux. Confrontés à la pénurie et aux défaillances des biens et services fournis par l'État, ils invoqueront le devoir civique de réduire ses dépenses et ses attentes. Ils invoqueront la réduction du temps de travail pour diminuer le chômage [78]. Bien que les sacrifices matériels ne terminent pas de vies humaines, ils dépensent la vie humaine nécessaire à la création des matériaux sacrifiés. De même que la zombification des personnes était un asservissement — le meurtre partiel du futur d'une personne, — les sacrifices matériels sont un vol — le meurtre partiel du passé de quelqu'un [79].

Les sacrifices ont de nombreux effets qui renforcent le pouvoir de la Magie Noire: ils bénéficient aux prêtres de la Magie Noire qui prélèvent leur part du butin; ils créent donc une classe de citoyens puissants intéressés à maintenir la croyance. Proprement dirigés, les sacrifices détruiront les ennemis de la Magie Noire, et les priveront des ressources à travers lesquelles ils pourraient croître. Les sacrifices engagent tous ceux qui participent à de telles abominations; ces personnes, pour préserver leur respect pour elles-mêmes, refuseront de reconnaître leur propre bêtise, leurs propres péchés, leurs propres crimes; pour soulager leur propre sentiment de culpabilité, ils rejetteront avec joie la faute sur un bouc émissaire, les victimes des sacrifices rituels ou tous autres ennemis symboliques. Les sacrifices détournent l'attention du public loin des causes réelles de ses malheurs, des griefs effectifs, des vrais coupables, la dirigeant vers l'accomplissement du rituel. Les sacrifices donnent de l'espoir aux croyants que puisque le sacrifice a été fait, leur vie va maintenant s'arranger; avec cet espoir, les croyants continueront de faire marcher le système. Les sacrifices emplissent de peur les croyants, de ce que si les sacrifices n'étaient pas fait, leurs vies empireraient; avec cette peur, les croyants empêcheront tout changement qui pourrait renverser le système.

 

6.2 Les sortilèges de la Magie Noire 

En Magie Noire, les prêtres lancent des sorts: ils récitent des formules, conduisent des rituels, fabriquent des objets magiques. L'objet de ces sortilèges est multiple: ils détournent l'attention des croyants des sujets où le raisonnement montrerait l'absurdité de la Magie Noire; ils focalisent cette attention sur certaines activités que les magiciens noirs contrôlent; ils donnent une opportunité aux magiciens noirs de se faire payer pour ces activités; ils cultivent des habitudes de dépendance parmi les croyants; ils transforment l'intensité de l'adoration du culte en un moyen de se signaler socialement parmi les croyants, par lequel les croyants se font concurrence à qui sera un adorateur le plus proéminent, et excluent les adorateurs les moins actifs (ou pire, les non-adorateurs) des activités sociales importantes (ou de la société tout court, quand le pouvoir des magiciens noirs est suffisamment grand).

Les magiciens noirs concoctent des potions magiques et récitent des formules dont ils promettent qu'elles auront divers effets bénéfiques envers les croyants qui boiront ces potions et suivront ces rituels. La forme moderne de ces potions et formules de Magie Noire sont les émanations législatives, les programmes politiques, les exigences de manifestants, les revendications de grévistes. Si vous soutenez les projets des politiciens, alors les choses s'amélioreront pour vous, — prétendent-ils en tout cas. Les lois qui sont votées, les réglementations qui sont émises sont autant de formules magiques censées exorciser le mal. Les gens, ceux qui imposent autant que ceux qui subissent, n'ont pas à comprendre les mécanismes de ces lois, les raisons pour lesquelles elles sont censées apporter la prospérité; ils doivent être frappés par la magie de ces lois, par leur apparence superficielle de bonté, par leur but officiel plein de bonnes intentions, par la congruence de leurs rituels avec d'autres rituels acceptés. Souvent, les personnes qui participent à ces rituels reconnaîtront à quel point ils sont absurdes et destructeurs, mais les respecteront néanmoins comme des prescriptions de la Magie Noire, et accepteront la croyance selon laquelle ces défaillances évidentes ne sont qu'une partie d'une grande œuvre bénéfique, et peut-être même la conséquence d'un manque de respect pour les principes de la Magie Noire, manque qu'il faudra corriger par des appels à davantage de Magie Noire.

Les magiciens noirs utilisent des poupées vaudoues comme symboles des ennemis et phénomènes qu'ils prétendent maîtriser via une intervention symbolique. Ils utilisent ces interventions symboliques pour proclamer comme leurs succès tout progrès visible contre ces ennemis ou dans ces phénomènes tandis que tout recul sera la faute de gens qui n'auront pas suivi les préceptes ou autrement d'un pouvoir et d'une intervention insuffisants de la Magie Noire. Les magiciens noirs modernes utilisent des modèles statistiques exactement pour le même but. Les experts statisticiens construiront des modèles taillés sur mesure pour justifier toute intervention désirée par l'État, et pour expliquer comme c'est grâce à l'intervention de l'État que l'économie se porte mieux.

Les magiciens noirs appellent régulièrement à des rassemblements religieux massifs, pour concentrer les forces cosmiques et invoquer les bons esprits. Ces grand'messes n'ont aucun des effets magiques proclamés sur le monde extérieur; leur véritable objet est leur effet sur les membres du culte eux-mêmes: ils sont l'opportunité de démontrer la force du mouvement face à des circonstances contraires; ils servent à établir la loyauté des membres envers le mouvement, et à forcer les gens à s'engager en faveur du mouvement; ils excitent leurs sentiments tribaux d'appartenance à un groupe, et autres réactions de foule; ils renforcent la vision du monde des membres comme « nous contre eux »; ils confirment les magiciens noirs comme chefs de la foule. Les élections, consultations, référendums, manifestations en masse, etc., sont d'une large façon des messes de la Magie Noire: ils n'ont pas un effet important sur le résultat des événements, mais ils servent à revêtir d'un manteau de légitimité ceux qui dirigent au nom de la Cause Commune.

La Magie Noire est un outil pour donner le pouvoir à une classe de prêtres, haut et bas clergé. La forme moderne de la Magie Noire sert sa propre classe de politiciens, grands et petits. Ils interprètent la « volonté du peuple » ou quelque soit le principe dirigeant officiel. La classe ecclésiastique est organisée selon une hiérarchie de dirigeants effectifs. En dehors de cette hiérarchie il y a aussi une large classe de théologiens qui inventeront les justifications intellectuelles pour le régime et ses interventions, et serviront tout autant de réserve de dirigeants potentiels. Cette forme moderne de classe d'hommes est l'intelligentsia, faite d'« experts », statisticiens, « économistes » étatistes, etc. La plupart d'entre eux seront payés par l'État ou recevront sinon divers privilèges en tant que professeurs d'université, directeurs de diverses administrations, journalistes, consultants politiques, etc. Ces cerveaux supposés fourniront des alibis à la Magie Noire; et ils lui donneront l'autorité apparente de la raison. L'appareil des activités intellectuelles contrôlées par l'État offrira aux intellectuels le choix entre deux opportunités: ils pourront bien vivre comme servants du Minotaure [80], gagnant en statut social tandis qu'ils répandront les façons officielles de penser; ou ils pourraient être officiellement discrédités et être exclus du contrôle de moyens de communication s'ils préfèrent être des dissidents.

La Magie Noire, fondée sur des vœux pieux plutôt que sur la raison, insiste toujours sur les intentions plutôt que les connections causales. Dans la littérature populaire, un cœur pur, — selon la morale des magiciens noirs, — plutôt que des talents patiemment développés, — ainsi qu'adaptés à la maîtrise de la nature, — est la clef de toutes les bénédictions. Dans la Magie Noire moderne, cette focalisation sur les intentions est toujours au premier plan. Les mesures politiques ne sont pas soutenues par explication logique de leurs effets, mais par la juste cause du peuple, des travailleurs, etc., qu'elles prétendent servir. Les dirigeants afficheront à quel point ils sont sensibles, ils cultiveront les émotions et les sentiments; quiconque essaiera d'analyser rationnellement et de démonter leurs justifications sera rejeté comme ayant de sombres intentions, comme étant un « ennemi de classe », un serviteur du Mal ou d'une force ennemie étrangère. Comme les marxistes le disaient souvent de manière explicite, pour les magiciens noirs, peu importe ce que vous dites, importe seulement « d'où vous parlez ».

La Magie Noire se fonde sur une vision manichéenne du monde, où les magiciens noirs assument le rôle du Bien, du Blanc, etc., tandis que tout se qui se tient sur leur passage est considéré comme le Mal, le Noir, etc. Dans cette lutte cosmique manichéenne, chacun est forcé de prendre l'un des deux partis. C'est la quintessence de la polarisation politique. Bien sûr, parmi les magiciens noirs eux-mêmes, des factions sont en concurrence pour le pouvoir et chacune prétendra être Blanche, tandis que la faction opposée sera Noire, ou du moins manipulée par les forces du mal, ou alliée à ces forces, ou au mieux « alliée objectivement » à ces forces. Dans les démocraties, cette concurrence dans la prétention d'être le bien contre le mal prend des formes paradoxales, la vie politique étant polarisée autour de pôles (droite et gauche), chaque pôle étant identifié avec ses radicaux, mais en même temps, chacun se faisant concurrence pour attirer l'électeur marginal autour de l'opinion médiane, loin des idéaux radicaux professés en tant que justification intellectuelle des partis. Le peuple dans les démocraties, devra donc constamment choisir le « moindre parmi deux maux », loin d'aucune des deux branches principales des idéaux de la Magie Noire. Les démocrates sont tous conscients de cette limitation de la démocratie comme moyen d'avancer leurs idéaux de Magie Noire [81], et en même temps, fanatiquement attachés à la démocratie comme élément du consensus doctrinaire accepté par les deux branches principales de la Magie Noire démocratique.

Un autre paradoxe des magiciens noirs est leur relation à l'argent. Ils institueront une comptabilité précise des activités privées et publiques en termes d'argent, pour pouvoir taxer les unes et financer les autres; ils exprimeront donc tout en termes d'argent; ils verront l'argent partout. L'argent est pour eux quelque chose de magique; en cas d'urgence, tout ce que l'État a à faire est de « débloquer l'argent » pour abonder un budget en faveur de mesures devant être prises en urgence. Les magiciens noirs adorent, admirent, envient, désirent le pouvoir conféré par l'argent. Ils aiment à dépenser généreusement l'argent des autres, par des lois, des subventions, des fêtes, des institutions, des constructions, etc. Ce faisant, cependant, ils ne dépensent pas que l'argent des contribuables, mais aussi leurs vies: car l'utilité de l'argent provient de son utilisation comme intermédiaire pour la coopération adaptative des individus qui sont libres de choisir comment coopérer ou ne pas coopérer. Le pouvoir de l'argent est en fin de compte lié à la liberté et à la création de la Magie Blanche; les gens n'acceptent l'argent contrôlé par l'État comme monnaie légale que parce qu'ils pensent que malgré cet inconvénient, ils pourront quand même l'utiliser comme un intermédiaire universel pratique dans le marché libre. Ainsi, les magiciens noirs sont ambivalents à ce propos. Ils haïssent le Marché Libre et tout ce qu'il représente, parce qu'il est la négation de tous les fondements de leurs croyances. En même temps, ils reconnaissent qu'une économie de marché libre est inévitable, et indispensable, s'ils veulent avoir quoique ce soit à parasiter. Les magiciens noirs apprendront donc à avoir une double attitude hypocrite concernant l'argent: ils proclameront ouvertement que c'est un bien quand il est confisqué et dépensé par Dieu-l'État, et un instrument du vice devant être méprisé quand il est dans des mains privées; en même temps, ils feront tout ce qu'ils pourront pour que l'argent coule à flot, sacrifiant leurs idéaux à l'autel de la prospérité promise par les groupes de pression qui les courtisent; enfin, ils se vautreront à titre personnel dans le pouvoir de ce grand « corrupteur » qu'est l'argent, quoiqu'en s'identifiant avec la Grande Cause, ils se pardonneront facilement ce vice à eux-mêmes eu égard aux services qu'ils rendent à la Nation (ou à la Grande Cause quelle qu'elle soit).

La Magie Noire mène à de nombreux tels paradoxes, et les magiciens noirs doivent donc s'entraîner eux et leurs suivants à des techniques de double-pensée, par lesquelles ils pourront manipuler des concepts de deux points de vue logiquement contradictoires voire plus, selon le contexte, tout en évitant activement toute situation où ces contradictions deviendraient trop évidentes. Le sortilège ultime de la Magie Noire est donc de conférer à ses croyants une sorte de schizophrénie leur permettant de survivre malgré les contradictions sur lesquelles leurs croyances sont fondées [82].

 

6.3 Mise en scène du Culte Noir 

La Magie Noire est un culte qui doit être maintenu en vie en occupant constamment l'esprit des gens. Et le meilleur moyen d'occuper leur esprit est d'occuper aussi leur corps. Dieu-l'État cherchera donc à intervenir dans absolument tous les aspects de la vie sociale. Il interviendra même dans des choses aussi personnelles que les relations intimes entre personnes amoureuses, en réglementant le mariage, en lui donnant une place importante dans les réglementations fiscale et civile, etc. Tout domaine qui n'est pas l'objet de réglementations épaisses est dénigré comme étant une anarchie sauvage, une zone de non-droit, un vide juridique, auquel il faut remédier le plus vite possible par une nouvelle législation. En même temps, toute cette intervention doit s'accompagner d'une rhétorique constante, pour en appeler à l'esprit citoyen, et en fin de compte pour répondre aux soucis réels que se font les citoyens anxieux de façon que Dieu-l'État apparaisse toujours positivement plutôt que négativement. C'est pourquoi les magiciens noirs ressortiront toute une série d'astuces pour mettre en scène l'adoration publique de la Magie Noire.

La Guerre est la façon la plus grandiose par laquelle Dieu-l'État est présenté comme le sauveur du Peuple. La Guerre peut être effectivement une guerre contre un pays étranger, si possible mené par un tyran évident. Elle peut aussi être une guerre contre des gouvernements officieux régnant sur des zones abandonnées par les gouvernements légaux officiels: la mafia, les organisations de trafic de drogues, les terroristes, les guérillas, etc. De façon plus rhétorique, ce peut être une guerre contre quelque vice officiel: la consommation de drogues, de cigarettes ou d'alcool, la prostitution, une religion non-reconnue officiellement, etc. Les politiciens feront vibrer le vocabulaire de la guerre tandis qu'ils proclameront qu'ils combattent la pauvreté, le chômage, ou quelque « maladie sociale » ou misère. Toutes ces guerres servent de justification à l'État qui se donne le rôle du Bien dans une lutte cosmique entre le Bien et le Mal. Ainsi, leur but ultime n'est pas externe, mais interne: l'effet important qui incite fortement les magiciens noirs à faire la guerre n'est pas de combattre l'ennemi proclamé, mais de maintenir le plus serré possible l'assujettissement des citoyens soi-disant protégés [83]. La situation « exceptionnelle » de la guerre servira d'excuse pour tous crimes ou atteintes à l'état de droit que les forces de Dieu-l'État pourraient commettre, aussi bien que de diversion loin de tout échec lamentable qu'elles pourraient subir sur des fronts « secondaires ». Cette situation d'exception bénéficie tant aux magiciens noirs qu'ils en feront une situation permanente: en effet, une fois répandue l'idée qu'ils sont la solution plutôt que le problème, ils utiliseront les propres échecs de leurs politiques comme prétexte à intervenir toujours davantage. Une intervention initialement petite et temporaire se transformera ainsi en une guerre contre un fiasco permanent causé par l'intervention même de l'État.

À travers toute leur mise en scène de la vie comme lutte cosmique, les magiciens noirs cultiveront chez leurs croyants un sentiment de rectitude morale, chacun étant sûr de son bon droit. Pour les magiciens noirs, le monde c'est « nous » contre « eux », c'est les amis contre les ennemis — et vous avez tout intérêt à être parmi les amis. Les amis doivent être identifiés par leurs intentions, leur communauté d'intérêts, leur appartenance à une nation ou une race ou une classe sociale ou toute autre catégorie proposée par l'idéologie des magiciens noirs. Les magiciens noirs proposent donc une façon simple, peu exigeante, relaxante, de comprendre l'univers à travers une fausse grille de lecture [84]. Cette grille de lecture facile offre aux croyants la gratification immédiate de ne plus avoir à faire d'effort approfondi d'enquête, de se vautrer dans la paresse intellectuelle [85]. Selon cette grille, les méchants sont identifiés avec les personnes aux mauvaises intentions, et réciproquement, cependant que les gentils sont de façon similaire identifiés avec les personnes professant les intentions officiellement bonnes [86]. Des ennemis qui affirment partager les bonnes intentions seront classifiés comme des hypocrites, ou comme les pions profondément trompés manipulés par un Mal plus grand. Les amis qui ont de mauvaises intentions seront justifiés, pardonnés, ou excommuniés. Cette polarisation de la vie, dans les cas extrêmes, peut mener à la Théorie du Complot, par laquelle certaines personnes veulent voir une intention commune, une volonté commune, des intérêts concertés, une organisation centrale, derrière tous les Grands Maux de la Terre. Tout ce qui peut exister de mal doit avoir été voulu [87]. La forme duale de la Théorie du Complot est bien plus effrayante: le totalitarisme. C'est la croyance que, à une certaine échelle, il ne peut rien se faire de bien dans le monde à moins qu'il n'y ait derrière une intention commune, une volonté commune, des intérêts concertés, une organisation centrale. Finalement, cette polarisation par la Magie Noire de la vision que les gens ont du monde est de l'Animisme: le désir de voir partout une intention volontaire.

 

6.4 La Magie Noire, ça marche? 

Notre thèse tout au long de cet article est que la Magie Noire, le Principe d'Autorité, est une imposture intellectuelle; une maladie mentale; un mème parasite qui rend les gens fous; une vision profondément erronée de la réalité. Il y a une inadéquation fondamentale entre le discours de la Magie Noire et les actions mêmes des magiciens noirs, qui en fin de compte prennent place dans le monde réel, dont la réalité ne correspond pas aux attentes fournies par la Magie Noire. Les magiciens noirs peuvent choisir de rester ignorants de la nature et se révolter contre elle, mais par définition même, ni leurs désirs ni leurs actions ne changeront jamais quoi que ce soit aux lois de la nature [88]. De plus, nous affirmons que la Magie Blanche, le Principe de Liberté, est un paradigme correct pour appréhender la Vie; il est la santé mentale, une façon valide de comprendre l'univers tel que nous y vivons.

En même temps, nous reconnaissons que la Magie Noire, bien qu'elle apporte peines, détresse, échecs, souffrance et mort à ceux qui la suivent et à leurs victimes, elle-même survit et prospère: mémétiquement, elle est un succès. Voilà un cas de plus qui prouve que l'adéquation mémétique à la survie pour un mème n'est pas la même chose que l'adéquation à la survie de ceux qui l'adoptent, ou que la propension dudit mème à passer le crible de la critique rationnelle. D'une certaine manière, la Magie Noire « marche », mais elle ne marche pas comme convenu. C'est pourquoi nous devons étudier les vraies raisons de son succès. Nous devons nous demander, pourquoi la Magie Noire marche-t-elle si bien? Quelles sont les forces mémétiques qui mènent à la Magie Noire? Quelles sont les forces mémétiques qui pourraient nous aider à lui résister et à la repousser? Sur le long terme, la Magie Noire va-t-elle s'étendre ou s'éteindre? Et que pouvons-nous y faire?

La Magie Noire se répand en s'appuyant sur la foi et la peur et d'autres émotions primitives, sur des réflexes animaux, sur la paresse intellectuelle, sur une façon de penser primitive à travers des associations émotionnelles, des relations binaires symétriques. Elle fait appel à cette partie primitive de l'esprit humain et développe la fierté de conserver son esprit dans un état primitif. Effectivement, la Magie Noire consiste très exactement à refuser d'utiliser la pensée rationnelle et à laisser autrui — l'Autorité — décider à sa place. Cette Autorité peut être une tradition passée, un dirigeant présent, ou un pouvoir futur accepté par avance comme dirigeant (comme dans les élections politiques). La Magie Noire est essentiellement la promesse qu'une force supérieure amicale résoudra vos problèmes si vous abandonnez avec foi votre destin entre ses mains. Elle est l'abandon de votre responsabilité à cette Autorité. Elle est la joie imbécile de celui qui préfère rester ignorant. L'ignorance qu'elle répand est elle-même une protection contre la dure prise de conscience des malheurs que cette même ignorance cause. Les magiciens noirs vouent un culte à la garantie sacrée que Dieu-l'État leur promet d'offrir quant aux difficultés de leurs vies; l'État comme plan de secours ultime; la Sécurité surgie du néant, si seulement vous voulez bien y croire. Comme avec toutes les questions de foi, les gens croient parce que « ce serait si beau si c'était vrai. » Ceux qui nient que cette promesse aient la moindre valeur sont vus comme des ennemis qui veulent détruire cette valeur, qui est présumée exister.

Les magicien noirs haïssent le Libre Échange, parce que ce n'est pas un dieu personnel qu'ils peuvent acheter. Mais en même temps, ils trouvent facile de rejeter toutes les fautes sur le Libre Échange, parce qu'il n'a pas de porte-parole officiel qui puisse le défendre: l'intérêt commun incarné par le Libre Échange n'est pas l'intérêt d'aucun groupe de pression particulier, et on trouvera fort peu de gens qui le défendront vraiment (par opposition au fait de prétendre le défendre tout en exigeant des mesures protectionnistes en faveur d'un groupe d'intérêts particuliers). Ainsi la Magie Noire peut survivre grâce à la distorsion de réalité par laquelle elle promeut les intérêts particuliers d'un groupe restreint de prédateurs organisés qui exploite unilatéralement un large groupe de proies désorganisées, en leur faisant croire qu'elle promeut l'intérêt général. Les gens naissent ignorants, et les magiciens noirs cultiveront et étendront tant qu'ils peuvent cette ignorance parmi ces gens, pour les spolier.

Cependant, l'ignorance n'est pas un état stable [89]. Une fois qu'une personne a appris les principes de la Magie Blanche, et qu'on lui a montré la nocivité de la Magie Noire, il devient bien plus difficile d'attirer son soutien actif dans la participation au culte de la Magie Noire, pour continuer à la spolier elle et les autres personnes. Et le savoir est irréversible: une fois qu'une personne sait une chose aussi simple que le Principe de la Magie Blanche, elle le connaît jusqu'à ce qu'elle meure. C'est pourquoi les magiciens noirs doivent dépenser autant d'efforts pour tenter d'empêcher les gens de penser, et de jamais être mis en contact étroit avec le paradigme de la Magie Blanche. Mais ces efforts augmenteront au fur et à mesure que des méthodes seront développées pour diffuser la connaissance de la réalité derrière la Magie Noire. À la fin, nous l'espérons, il deviendra tellement plus difficile de rester ignorant, et si coûteux de maintenir les autres dans l'état d'ignorance, que l'investissement dans la Magie Noire ne sera plus marginalement rentable.

 

  7 Conclusion: le Véritable Ennemi 

7.1 L'Ennemi est l'Inimitié elle-même 

L'État vit de la Magie Noire. L'État produit la Magie Noire. Mais l'État n'est pas la Magie Noire. Plus précisément, le Principe de l'État est la principale incarnation de la Magie Noire; cependant le corps de personnes et d'activités connu sous le nom d'« État » ne l'est pas. Bien qu'historiquement, émotionnellement et sémantiquement liés, ces deux sens du mot « État » doivent être distingués, si nous devons appliquer la pensée rationnelle de Magie Blanche aux concepts sous-jacents plutôt que seulement des émotions sentimentales de Magie Noire.

D'un côté l'État — le Principe d'Autorité — veut monopoliser, absorber et corrompre la production ou la distribution de biens et de services effectivement produits par la Magie Blanche, et alors incorporés dans l'État — le Corps Administratif. L'État — le Principe adopté par les dirigeants de l'Administration — utilisera plus tard ces monopoles comme justifications de son existence: des « biens publics » que seul Lui (le Corps) fournit, parce qu'Il prohibe toute concurrence, ou la fait disparaître par la réglementation. Cependant, les biens et services monopolisés par l'État, les parties productives de l'Administration, sont en fait des créations de la Magie Blanche. Aussi, ces parties de l'État — le Corps Administratif — nous ne cherchons pas à les détruire, mais véritablement à les libérer et les régénérer: nous désirons ôter les chaînes qui assujettissent ces services, leurs producteurs et leurs consommateurs au Principe d'Autorité de l'État.

Maintenant non seulement l'État (le Corps) n'est pas fait de pure Magie Noire (puisqu'il absorbe des composants de Magie Blanche), mais la Magie Noire est aussi très présente hors de l'État (le Corps) et même à un certain degré en dehors de l'État (le principe ouvertement professé). Il y a de nombreux complices aux activités de l'État en tant que tel, qui bien qu'ils aient le statut de personnes et d'organisations « privées », finissent par bénéficier de privilèges publics; ces complices servent à « privatiser » la rente capturée par ceux qui détiennent le pouvoir. Il y a aussi de très nombreux candidats au remplacement des États actuels par de nouveaux États qu'ils contrôleraient, basés sur des formes encore plus rétrogrades de la Magie Noire que celle qui règne actuellement: cela inclut tous les mouvements religieux fondamentalistes, parmi lesquels les pires sont les socialistes révolutionnaires, etc. Ensuite il y a de très nombreux bandits et escrocs qui se nourrissent de la faiblesse, de la crédulité et de la superstition des autres personnes, quoiqu'à une échelle minable en comparaison avec les États institués. Enfin, la Magie Noire existe comme une partie de l'activité de nombreuses personnes qui vivent sinon par la Magie Blanche: des activistes politiques qui font de leur mieux pour faire élire tel parti, des syndicalistes qui manifestent dans la rue pour leurs intérêts corporatifs, des hommes d'affaires qui paient des lobbyistes pour faire la cour aux hommes politiques, toutes personnes qui ont à la fois cette activité de Magie Noire qu'est la manipulation politique, et (en général) une activité principale de Magie Blanche qu'est la production de richesses. Cette dernière catégorie de personnes constitue le corps principal des magiciens noirs; bien que la plupart d'entre eux soient des victimes de la Magie Noire, ils servent à propager la maladie mentale.

Ainsi, l'État, en tant que corps institué, n'est pas notre Ennemi véritable, mais n'est que l'émanation de cet Ennemi. Si nous arrivions à abattre l'État actuel, aussi mauvais soit-il, mais que nous n'eussions pas exorcisé la croyance en la Magie Noire, alors la Magie Noire ferait surgir un nouvel État, tout aussi mauvais que le précédent; et tous moyens violents que nous aurions employés pour abattre l'État précédent ne résulteraient finalement qu'en souffrance et destruction. Notre véritable Ennemi est plus élusif, il se cache dans l'esprit des gens; il est la croyance même en la Magie Noire, il est la maladie dont nous voulons guérir les gens. Il n'est pas l'État comme institution, mais l'État comme idée; il n'est pas l'État, il est l'Étatisme; il n'est pas les militants politiques, il est la politique. Notre Ennemi est une maladie mentale, et non pas les victimes qu'elle infecte. Notre Ennemi est une vision du monde où les intérêts des gens sont antagoniques plutôt qu'harmoniques. Notre Ennemi est le principe derrière l'Inimitié elle-même [90].

 

7.2 Connaître son Ennemi

Ne surestimons pas l'Ennemi: ce n'est pas un diable doté d'une volonté individuelle; il n'est capable d'aucun plan d'action cohérent global synchronisé; il ne peut pas concevoir de plan d'action concerté. Les magiciens noirs peuvent être animistes, nous ne le sommes pas; nous savons que des phénomènes émergent sans intention dédiée ni action concertée. D'un autre côté, ne sous-estimons pas cet ennemi: il n'est pas susceptible d'être détruit par une action focalisée aux limites étroites, par laquelle nous neutraliserions quelques personnes clé. Bien sûr, des actions chirurgicales peuvent être nécessaires comme une partie importante d'un traitement global, pour désactiver les catalyseurs de la Magie Noire; mais le traitement ne peut pas être étroitement limité, car le mème de la Magie Noire est répandu dans toute la population humaine, et est actif même à l'intérieur de nous-même qui sommes conscient de sa nature effroyable. Le traitement comportera donc quelque forme d'éducation, pour établir une certaine prise de conscience du Mal chez ceux qui pensent actuellement en termes politiques et pour développer des réflexes d'hygiènes chez tous.

Parmi les plus puissants obstacles auxquels nous seront confrontés, les personnes les plus dangereuses et les plus malignes ne seront pas les victimes complètement infectées par la Magie Noire, cette masse d'imbéciles superstitieux qui ont abandonné leur vie aux mains de l'Autorité; de telles personnes sont incapables d'entreprendre une action rationnelle et efficace; bien qu'elles puissent commettre le Mal, leur mécanisme de pensée peut être bien compris; leurs actions peuvent être prévues; des remèdes peuvent être trouvés pour elles. Nos plus dangereux ennemis seront ceux qui se servent de la Magie Blanche pour cultiver efficacement la Magie Noire chez d'autres personnes, pour les exploiter unilatéralement. Nos plus dangereux obstacles seront les Magiciens Gris, qui maîtrisent assez des deux formes de Magie pour régner sur d'autres personnes qui les serviront. Ces Magiciens Gris comprennent les enjeux; ils peuvent employer la Magie Blanche des techniques de conception rationnelle pour diriger et faire se mouvoir les masses infectées par la Magie Noire; et leur intérêt est de préserver quelque forme de Magie Noire chez les autres. Nous devons apprendre comment ces Magiciens Gris pensent, comment nous pouvons contrer leur œuvre maléfique, comment nous pouvons en retourner à nos côtés, comment nous pouvons les employer les uns contre les autres, comment nous pouvons subvertir leur activité à l'encontre de la Magie Noire elle-même. Cependant, ces Magiciens Gris s'adapteront à nos actions; ils concevront de nouveaux plans; et eux aussi tenteront de nous neutraliser, et de subvertir nos actions à leur profit.

 

7.3 S'en prendre à la racine

Si nous voulons que nos actions soient efficaces, nous devons éradiquer la source du Mal qui détruit notre liberté. Il peut être pratique de combattre les manifestations visibles du Mal, et parfois il est effectivement nécessaire de le faire. Mais le seul combat utile à long terme est le combat contre le Mal lui-même. Et c'est le combat auquel le moins de monde participe vraiment. Comme Henry D. Thoreau l'a dit:

Il y a une multitude qui coupe les branches du mal, pour chaque personne qui s'en prend à la racine [91].

Faire des compromis sur les résultats est une nécessité de la vie; le choix moral de la meilleure opportunité disponible est contraint par l'ensemble des opportunités disponibles. Combattre les manifestations du Mal est un effort de tous les jours, qui existera toujours, et ne verra jamais de succès définitif. Cela fait partie de la vie. Mais ce n'est pas la cause que nous défendons spécifiquement. Tout résultat obtenu lors du combat contre les manifestations du Mal sont éphémères quand le Mal originel est indemne et continue à engendrer des manifestations toujours plus subtiles. La cause que nous défendons, celle de la Liberté, demande que nous dissipions le Mal à sa source même. C'est pourquoi nous ne pouvons pas faire de compromis sur nos buts, sur notre discours. Accepter la compromission quant aux principes, accepter la compromission quant aux moyens d'action, c'est céder au Mal de la Magie Noire; c'est abandonner la cause même de la liberté que nous devrions défendre [92].

Nous devons apprendre à combattre la Magie Noire elle-même, et non pas ses manifestations. Pour éradiquer ce parasite, pour ouvrir les yeux à ses victimes ignorantes, nous devons concevoir un traitement pour cette maladie; et pour concevoir un tel traitement, nous devons comprendre suffisamment cette maladie et ses mécanismes. Nous devons comprendre comment elle fonctionne, et quelles sont les contre-mesures qui existent. Nous devons comprendre comment elle se répand, et comment nous pouvons au mieux prévenir la contamination. Autrement dit, nous devons approcher ce problème avec une attitude de Magie Blanche: par l'ingénierie de solutions, ce qui suppose que nous développions d'abord une science des mécanismes mentaux concernés, qu'on l'appelle « psychologie politique », « chromothaumaturgie » ou « mémétique du pouvoir ».

La charge que nous avons endossé est le Génie Mémétique pour la Liberté. Elle ne consiste pas tant à « Lutter pour la Liberté » (contre l'oppression) qu'à « Construire la Liberté » (pour l'établir où elle s'épanouira). Nous devons mettre au point des mèmes de Magie Blanche qui concurrenceront avec succès les mèmes de Magie Noire; cette mise au point comprend le succès du marketing des mèmes mis au point. Nous devons identifier les ressources psychologiques sur lesquelles se nourrit la Magie Noire, et entrer en concurrence pour ces ressources, pour en priver la Magie Noire. Nous devons attaquer les défenses les plus faibles de la Magie Noire: les mèmes à la rétroaction négative la moindre en faveur de la Magie Noire, et avec la rétroaction positive la plus grande en faveur de la Magie Blanche. Nous devons découvrir par quelles chaînes de contrôle les Magiciens Gris maintiennent la croyance en la Magie Noire auprès de la population, et désorganiser, couper et subvertir la plus longue de ces chaînes.

 

7.4 L'espoir point à l'horizon

Mon discours peut sembler mélodramatique. C'est voulu. Je plaide coupable d'avoir tenté de susciter l'émotion quant au principe Malin qui se cache derrière l'État. En fait, j'aurais échoué dans ma tentative, si mon discours ne semblait pas assez mélodramatique. Toutefois, il y a de l'espoir. Et l'espoir est aussi très important pour susciter l'émotion. Sans espoir, il n'y a pas lieu de se démener; tandis qu'avec un grand espoir, on fait hardiment face aux plus grandes difficultés.

Dans son article de 1860, Panarchie, P. E. de Puydt suggérait qu'un jour, les gens cesseraient de considérer la violence comme un moyen légitime d'imposer des opinions politiques, de même qu'ils ne considèrent plus cette violence comme légitime pour imposer des opinions religieuses. Tel est notre espoir: un jour, dans les pays civilisés, l'oppression étatique sera remémorée comme un cauchemar des antiques époques barbares, comme une chose impensable pour des gens civilisés, de même que les Guerres de Religion semblent maintenant une chose barbare du passé aux habitants de la plupart des pays civilisés.

Et en effet, cette délégitimation complète de la violence d'agression ne sera que le point final d'un long processus d'individualisation de la société. C'est le même processus par lequel les religions ont été individualisées [93], avec la reconnaissance que chaque individu doit chercher son salut indépendamment de la collectivité, et longtemps après avec la séparation officielle de l'Église et de l'État. Ce processus sera complet quand les gens accepteront couramment la séparation de la Morale et de la Justice [94].

Et il y a de bonnes raisons d'être optimiste sur le long terme. D'abord, souvenons-nous que la Magie Noire ne peut exister qu'en parasitant la Magie Blanche. La Magie Noire peut sembler constamment en train de gagner, de dominer, etc. Mais au fond des choses, c'est la Magie Blanche qui est toujours la plus forte. Il ne tient qu'à nous de faire triompher cette force au grand jour. Une façon de voir la Magie Noire est comme un mème parasite; on pourrait dire, en paraphrasant Einstein, que comme la rougeole, c'est une maladie infantile de l'humanité. Nous pouvons espérer qu'un jour nous trouverons des médicaments efficaces pour soigner ce mal polymorphe. Encore une fois, en prenant du recul par rapport aux choses, nous nous rendons compte que la Magie Noire est une relique du passé, une gangue de boue hors de laquelle l'Humanité émerge rapidement — rapidement à l'échelle de l'évolution.

En effet, aux échelles évolutionnaires, l'interaction sociale a longtemps été limitée à la coordination d'intérêts communs contre proies et prédateurs, et sinon à la gestion des conflits d'intérêts intrinsèques aux membres d'un groupe tribal. Ce à quoi les mécanismes conscients de pensée servaient c'était à reconnaître les amis et les ennemis, les proies et les prédateurs. La nature a pris soin de toute l'ingénierie, à travers des réflexes mécaniques innés, les processus biochimiques internes, etc. La Magie Noire était le seul type de pensée quand pensée il y avait. La conception de stratégies dynamiques d'interaction sociale pour la chasse, pour l'évasion vis-à-vis de prédateurs, pour la reproduction, pour la guerre, est une innovation récente sur l'échelle évolutionnaire. Et l'homme moderne est unique dans son usage de la conception consciente de stratégies dynamiques pour domestiquer la nature, construire de nouvelles structures, inventer des outils. Cette capacité de pensée dynamique, d'ingénierie consciente [95], est le trait distinctif de l'Humanité: c'est le critère pour distinguer l'être humain de ses animaux d'ancêtres. C'est le critère par lequel nous leurs sommes supérieurs, et par lequel nos descendants nous serons espérons-le supérieurs eux-mêmes. C'est aussi le principe même de la Magie Blanche. La Magie Blanche est donc une chose fantastique mais relativement récente.

La Magie Noire est un reliquat d'animalité primitive, de brutalité sauvage, de barbarie ignorante dans l'homme. La Magie Blanche est le principe de l'Humanité, un principe qui a été couronné d'un extraordinaire succès dans son accélération de l'évolution de la vie vers de nouvelles limites précédemment inconcevables et inconçues [96].

Notes

[78]: Un exemple est la loi française limitant le temps de travail légal à un maximum (en moyenne) de « 35 heures » par semaine. La justification supposée est que travailler moins est un sacrifice qui permettrait de « partager » le travail disponible avec les personnes présentement au chômage. De plus, c'est aux employeurs, et non pas aux employés, que l'on demanda de payer pour le sacrifice. Bien sûr, pour tous les emplois futurs, tout ce que cela a voulu dire est que le coût d'un salarié aura cru, de telle façon que l'employeur peut payer moins pour une productivité donnée, cependant que les personnes dont la productivité est trop basse pour justifier du salaire minimum additionné des coûts supplémentaires à la charge de l'employeur ne seront pas embauchés. Le résultat net est donc une augmentation du chômage, autant qu'une diminution des richesses totales étant produites, puisque les gens travaillent moins. Pour ce qui est des emplois existant, quelques employés pourront avoir effectivement profité à court terme, mais alors les employeurs auront fait face à des difficultés financières qui les auront mis en faillite; quoique dans le cas de l'État comme employeur, le contribuable paie pour la faillite — et l'augmentation de la pression fiscale déplace la faillite vers d'autres entreprises. Les politiciens s'en moquent, tant qu'ils attendent de cette mesure qu'elle déplace plus de voix en leur faveur qu'en leur défaveur aux prochaines élections; et ces mesures resteront tant que les politiciens penseront que les annuler aura un effet négatif sur leur réélection.

[79]: Voir aussi cette Introduction à la Philosophie de la Liberté par Ken Schoolland et Lux Lucre pour une brève explication du meurtre, de l'asservissement, et du vol.

[80]: Pour reprendre le terme de Bertrand de Jouvenel dans Du Pouvoir.

[81]: Pour une parodie de ce choix en deux maux, voir Cthulhu.org. Remarquez que la notion même de devoir choisir entre deux maux est un mélange de Magie Blanche et de Magie Noire: En Magie Blanche, vous devez faire des choix; mais il n'y a pas de notion de mal a priori; en supposant pour les besoins du raisonnement qu'il n'y ait que deux choix possibles alors tout ce qui compte est que, étant donné les conséquences que l'on peut attendre, y compris celles relatives à l'acceptation de règles générales de comportement, l'une sera préférable à l'autre et donc ipso facto meilleure, tandis que l'autre sera pire, sans qu'il y ait d'autre échelle pertinente de Bien et de Mal. Bien sûr, en pratique les choses sont plus complexes qu'un choix entre deux camps bien définis; et la question pertinente est alors de déterminer où dépenser ses ressources marginales (y compris son attention), ce qui peut impliquer de ne faire front avec aucun des deux camps proposés. (Voir mon article Faire la guerre ou ne pas la faire? Faux dilemmes et vraie morale.) En Magie Noire, il y a un Bien absolu et un Mal absolu (quoique pas forcément sous ces noms-là) et avoir à choisir entre deux Maux est un paradoxe inexplicable, une source de chagrin et de peine, une raison de plus de se révolter contre la nature. En pratique, la nécessité d'un choix est reconnue par les magiciens noirs, ce qui est en même temps un tribut à la Magie Blanche, et une condamnation formelle de son caractère Malin.

[82]: Voir mon article Schizophrénie socialiste.

[83]: Orwell, dans son roman de 1949 1984, expliquait le slogan paradoxal « La Guerre c'est la Paix » comme signifiant qu'en créant un état de guerre avec un ennemi extérieur, l'État pouvait obtenir la paix intérieure sans opposition au gouvernement. En 1918 déjà, Randolph Bourne écrivait un article célèbre expliquant que la guerre est la santé de l'État (War is the Health of the State). Mais il a été remarqué il y a bien longtemps que le but réel de la guerre était d'asseoir le pouvoir des politiciens sur leurs propres sujets:

« En passant en revue l'histoire de l'État Anglais, ses guerres et ses taxes, un observateur, qui ne serait pas aveuglé par un préjugé ou biaisé par un intérêt, déclarerait qu'il est faux que les taxes aient été levées pour mener des guerres, mais que se sont bien les guerres qui ont été menées pour lever des taxes. » — Tom Paine, Les Droits de l'Homme, I.

[84]: Pour tout problème complexe, il y a une solution qui est simple, nette, et fausse. — H. L. Mencken

[85]: Contourner les contradictions du système offrira aussi un vaste terrain de jeu pour ceux qui aiment à exercer leur intellect tout en acceptant les prémisses du système. Seuls ceux qui refusent d'accepter ces prémisses incohérentes sont vraiment les ennemis irréductibles de la Magie Noire.

[86]: Il est donc caractéristique que les magiciens noirs mettent en avant la morale comme justification de la politique, comme le juste objet de l'emploi de la force; qu'ils soient de droite ou de gauche, leur politique consistera en fait en l'imposition coercitive d'un ordre moral, défini selon leurs propres goûts subjectifs.

À l'opposé, les magiciens blancs séparent avec la plus grande attention la morale de la justice, et ne voient l'emploi de la force comme justifié qu'en matière de justice, tandis qu'il est illégitime pour tout ce qui concerne la morale individuelle; quelques soient leurs préférences personnelles, leur libéralisme consiste effectivement en le respect d'un ordre juridique défini selon des règles objectives rationnelles.

[87]: Avez-vous jamais perdu quelque chose, par exemple vos clefs, et vous êtes-vous alors demandé « qui m'a volé mes clefs? »? Apparemment, chercher une intention derrière tout événement qui nous concerne est un réflexe naturel du cerveau humain. Le cerveau essaie constamment de trouver des correspondances entre les événements du monde et des motifs connus — innés ou acquis. Or, les motifs basés sur les intentions sont profondément implantés dans la structure de nos cerveaux, suite à des millions d'années de vie dans des sociétés où l'intention comptait le plus: en effet, nos ancêtres devaient affronter des proies et prédateurs, et des partenaires ou rivaux sexuels, qui peuvent être bien compris en termes d'intentions; ils n'avaient pas à faire face à des technologies complexes et une cybernétique sociale pour lesquelles les explications en termes d'intention ne mènent à rien.

[88]: Comme Philip K. Dick l'a dit:

La réalité, c'est ce qui ne s'en va pas quand vous cessez d'y croire.

[89]: C'est pourquoi la Magie Noire tente non seulement de cultiver l'ignorance, mais aussi et surtout de remplir les têtes avec son propre fatras, pour qu'il n'y ait plus de place de libre pour la connaissance vraie. Le contrôle total de l'éducation, le matraquage médiatique, etc., sont donc des outils essentiels dont la Magie Noire a tôt fait de s'emparer quand ils existent, et qu'elle développe bien au-delà de ce qui existait auparavant.

[90]: Il y a quelque chose d'une oxymore dans cette affirmation. En fait, c'est tout le présent essai qui tente de retourner l'imagerie manichéenne de la magie noire contre la magie noire elle-même. À ce titre, il suit un peu le même principe que la GNU GPL, qui retourne la législation de protectionnisme informationnel contre le protectionnisme lui-même, ou de l'Aïkido, qui retourne la force de l'agresseur contre lui-même. C'est une technique d'autodéfense, qui ne saurait décrire l'ordre naturel des choses, seulement apporter les moyens d'en combattre les perturbations. Pour une tentative d'aller plus loin, voir mon discours suivant, The Enterprise of Liberty vs The Enterprise of Politics.

Quant à l'autodéfense, nous utilisons donc le principe du Mal contre lui-même, en sachant pertinemment qu'il y a là une contradiction dynamique qui doit fort justement mener à restreindre, diminuer et contenir le principe du Mal, à défaut de pouvoir l'anéantir. Il demeurera toujours important de rester vigilant quant à l'emploi des outils de violence qui resteront à jamais nécessaires pour combattre les inévitables résurgences du principe coercitif dans le monde. Mais ici comme ailleurs, il est illusoire de penser qu'on pourra s'économiser cette vigilance et cette violence en en confiant le monopole à un contre-pouvoir officiel ou en en abandonnant unilatéralement la prérogative — car ce contre-pouvoir ne tarderait pas à devenir le pouvoir lui-même, bien plus puissant que celui qu'il tenait jusqu'alors en échec, cependant que cet abandon ne serait qu'une capitulation devant ceux qui ne feraient pas ce renoncement. C'est du reste toute l'histoire du parlementarisme et du pacifisme. Originellement contre-pouvoirs opposés à l'absolutisme monarchique, les parlements règnent aujourd'hui dans leur propre absolutisme qui s'accentue sans cesse et a plusieurs fois viré au totalitarisme. Quant au pacifisme, lui n'a fait que mener des millions d'innocents à sombrer entre les griffes de grands assassins de masse. Bref, il semble que l'antagonisme et sa résolution violente existeront toujours, même s'ils ne seront jamais le moteur de l'humanité; et dans de tels antagonismes, mieux vaut mettre la force du bon côté que du mauvais.

[91]: Voir le site Strike The Root.

[92]: Comme l'a dit Tom Paine, « La modération dans le tempérament est toujours une vertu; mais la modération dans les principes est toujours un vice. »

[93]: L'individualisation de la religion est un mème qui historiquement a réussi comme symbiote des religions monothéistes universelles: il a commencé à chevaucher le judéo-christianisme quand la théocratie juive a perdu son pouvoir aux mains d'envahisseurs étrangers. Ainsi, après que les armées perses eurent conquis la Judée, les prophètes juifs ne pouvaient plus en appeler au pouvoir politique pour imposer leur volonté; au lieu de ça il durent se résigner à convaincre les individus de se soumettre volontairement à leur prêche. La religion chrétienne, qui s'est originellement répandue dans l'empire romain contre la volonté du pouvoir politique, a aussi dû faire appel aux gens par choix individuel. La liberté s'est élevé à nouveau en Europe après que les invasions germaniques aient divisé l'empire romain en un grand nombre de royaumes, déplaçant le pouvoir politique hors de la théocratie chrétienne et dans les mains des militaires conquérants. À son tour, cette séparation de facto de l'église et de l'État a mené, par la compétition, au développement d'une certaine liberté de penser, et a donné un avantage compétitif à ces sociétés qui soutenaient cette séparation de l'église et du pouvoir politique par rapport aux sociétés qui ne le faisaient pas.

[94]: Cette séparation a été notablement théorisée par Christian Michel dans Faut-il obéir aux lois de son pays?, 2000. Cette distinction entre Morale et Justice est déjà assez présente dans The Foundations of Morality de Henry Hazlitt, mais son inclusion de la Justice dans la Morale nous semble cybernétiquement incorrecte, car les décisions de morale et de justice ne sont pas prises par les mêmes personnes en fonction de la même information: la morale est la façon dont chacun prend des décisions basées sur l'information personnelle dont il dispose; la justice par contre est le résultat de l'interaction morale entre plusieurs individus, qui synchronisent leurs actions à partir de l'information publiquement disponible; c'est un phénomène social par lequel l'équilibre des forces sociales mène à la légitimation d'action violentes à l'encontre des malfaiteurs reconnus comme tels.

[95]: Nous pouvons identifier cette capacité à ce qu'Alfred Korzybski appelait le « time-binding ».

[96]: C'est pourquoi il peut être dit avec justesse que le Libéralisme est le seul vrai Humanisme. Un vrai humaniste peut être libéral et ne peut pas être autoritariste, car l'autorité dégrade l'homme à l'état de brute sauvage, cependant que la liberté élève le sauvage à l'état d'homme civilisé. La Liberté est le véritable accomplissement de l'Humanité.

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Vendredi 30 mars 2012 5 30 /03 /Mars /2012 13:39

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L'ÉTATISME, FORME MODERNE  

DE LA MAGIE NOIRE 

 

par François-René Rideau

     
          Les économistes étatistes aiment bien justifier l'existence de leur Léviathan par une notion de « biens publics(1) », biens dont on ne pourrait pas exclure les tiers, que seul l'État pourrait faire émerger et gérer. Cette pseudo-notion est tristement reprise jusque par certains libéraux, de façon fort hâtive à mon sens. En effet, la gestion d'éventuels « biens publics » ne pose aucun problème, et l'État n'est pas la solution à ce problème hypothétique.

 

          Tout d'abord, quel problème y a-t-il si d'autres jouissent de la même chose que nous? Tant mieux, si d'autres en profitent! Pourquoi en être jaloux? La civilisation, la langue, la culture, la beauté, la science, les bonnes manières, la bonne atmosphère qui règne dans un marché libre, sont autant de « biens » dont tous jouissent sans que nul n'ait à s'en plaindre. Y a-t-il des jouissances impossibles à rendre exclusives qui perdent leur valeur dès lors que des tiers en profitent aussi? Si la réponse était « oui », alors ces jouissances, à la fois impossibles à rendre exclusive et sans valeur (subjective) une fois partagées, sont intrinsèquement sans valeur. De telles pseudo-jouissances ne seront pas financées par des individus libres, et c'est tant mieux, car elles ne valent en fait rien. L'État ne peut faire que du mal en finançant de telles jouissances qui n'en sont pas, car elles perdront leur valeur par leur partage même! Si la réponse est « non », alors il n'y a aucun problème à ce que ces tiers profitent d'externalités positives(2) et ils ne sont pas une gêne à la réalisation de telles jouissances partagées – au contraire, ils sont des partenaires potentiels pour financer ces jouissances. 
  
          Plaçons-nous donc dans ce dernier cas où le but est de coordonner le financement d'une jouissance concernant de nombreuses personnes, aucune n'en profitant assez pour financer seule la chose, et aucune ne pouvant exclure les autres de la jouissance a posteriori. C'est donc dire que la coordination doit avoir lieu a priori. Et alors? Le fait de réunir des capitaux pour une entreprise commune est typiquement le genre de chose que les marchés libres font de manière juste, efficace, responsable. C'est une affaire de communication, de marketing, d'information, de capital confiance, d'investissement à long terme, etc(3)
  
          En quoi l'État est-il une « solution »? Il ne fait qu'introduire la coercition et l'irresponsabilité dans ce qui était sinon une affaire libre et responsable. Diminue-t-il le marketing, la publicité, ces phénomènes honnis par nos élites gauchistes bien pensantes? Que nenni! Il remplace les campagnes d'informations responsables (car financées à hauteur des bénéfices escomptés par des individus passibles de poursuites en cas de tromperie) par de la propagande et du marketing politique irresponsables (car financés par les contribuables contraints et forcés et les lobbies repus de rackets politiques, et vecteurs de mensonges et promesses jamais tenues dont les auteurs s'auto-amnistient si on ose les poursuivre). Pire encore, au lieu des investissements sur vingt, trente ans et plus, typiques des fonds de pension privés, ou les investissements sur de nombreuses générations, typiques des familles dont les successions ne sont pas pillées par l'État, les États sont le lieu d'une gestion des problèmes au jour le jour, où les intérêts du public ne sont pris en compte que dans la mesure où il y a un contrôle électoral, forcément très lâche, dont l'influence confine toute prise de décision à ne rien considérer au-delà de l'horizon du prochain mandat électoral. 
  
La religion étatiste et son orthodoxie démocratique 
  
          Bien loin de résoudre le moindre « problème » d'externalité, l'étatisme ne fait que concentrer ces externalités en une externalité centrale, gigantesque, démesurée, celle du choix du gouvernement. Alors que dans un régime de liberté, chacune des externalités peut trouver une solution adaptée, soucieuse des droits de chacun, la politique force à chercher une solution simultanée à la gestion de toutes ces externalités, dans une vente forcée titanesque, qui constitue une injure au droit de chacun et repose ultimement sur la promesse d'écraser les mécontents dans le sang. Faut-il moins de marketing, de lobbying, pour convaincre un gouvernement de financer tel projet, qu'il n'en faudrait pour convaincre les individus concernés? Certainement pas(4). D'autant moins quand ce gouvernement est issu des urnes, et qu'il faut auparavant faire un lobbying monstre pour convaincre non pas les 1% à 10% de contributeurs responsables et concernés suffisants pour financer tel ou tel projet, mais les 51% d'électeurs irresponsables et ignorants nécessaires pour infléchir la politique du gouvernement(5).  
  
          Au lieu qu'il y ait autant d'institutions responsables qu'il y a d'« externalités » à gérer, chaque dirigeant devant bien gérer ses affaires sous peine de faire faillite et de perdre alors sa charge au profit de meilleurs gestionnaires, il y aura un gros monopole irresponsable, dont la faillite permanente sera à la charge des contribuables, et à la tête duquel les électeurs mettront un démagogue choisi pour être le moins insupportable parmi les multiples maux proposés. Le problème est-il dans la disparition d'un prétendu sentiment « citoyen » de responsabilité publique? Mais ce sentiment n'a jamais existé. Pire encore, c'est l'État, en expropriant les individus de leur droit de vivre librement selon leurs choix personnels, qui a aboli le sentiment de responsabilité qui vient naturellement à chaque propriétaire.  
  
          Non vraiment, ceux qui voient dans le gouvernement la solution à quoi que ce soit se mettent le doigt dans l'oeil. Qui plus est quand le gouvernement, démocratiquement élu, est censé créer la coordination a posteriori, alors même que ses actions sont censées dériver leur pouvoir et leur légitimité de leur conformité à une coordination a priori. En fait, l'étatisme, en légitimant certaines formes de coercition, crée des externalités négatives, qui sont le problème même, la sources des conflits, de la destruction, des comportements irresponsables dans la société. Par opposition, le libéralisme, par la définition de droits de propriété, internalise toutes les ressources contestées, et en responsabilise ipso facto l'usage; il ne laisse que des externalités positives, qui ne sont pas des problèmes mais autant d'opportunités de progrès et de coopération. 
  
L'étatisme, croyance superstitieuse en l'auto-humiliation 
  
          Les étatistes n'ont rien compris à la structure des relations humaines. Leur vision du monde procède d'un mode de pensée magique, celui des enfants en bas âge: le mode de pensée selon lequel il suffirait de crier, pleurer, implorer, ou faire la bonne incantation pour que soudain la manne vienne d'en haut, provenant directement de la réserve inépuisable des dieux-protecteurs qui travaillent pour nous. Or, le marché est une structure d'individus libres qui chacun ont leur tête et leur âme, mais de par sa nature, il n'est pas lui-même une personne avec une tête, une âme. Il n'est pas possible de faire une prière, de se prosterner à ses pieds, pour qu'il exauce d'un coup de baguette magique les fantasmes absurdes des oisifs qui aimeraient avoir tout pour rien – bref, les candidats au parasitisme, tous ceux qui se bercent de l'illusion de jouissances obtenues magiquement sans travail (du moins pour eux) détestent le marché, cette réalité humaine qu'ils ne peuvent appréhender; ils appellent de leur voeu un Dieu à adorer, un Léviathan aux pieds duquel se vautrer, un roi ou un sorcier qu'ils flatteront, auquel ils obéiront, devant lequel ils s'humilieront, pour qu'il réalise leur voeu de jouissance oisive(6)
  
          Or, ce voeu peut à la rigueur être réalisé pour une caste de privilégiés – les courtisans du pouvoir, ses ministres et ses spadassins – qui vivraient des efforts d'une masse opprimée et asservie. Une telle chose est sans doute immorale, injuste, méprisable; elle est néanmoins possible et réaliste, et moult fois réalisée. Ceux qui souhaitent rester ou devenir de tels privilégiés sont des « ennemis du peuple », en guerre, ouverte ou secrète, avec tous ceux qu'ils veulent opprimer; mais du moins sont-ils cohérents, et peuvent-ils arriver à leurs fins. C'est d'ailleurs historiquement ainsi que sont nés tous les États – des machines à conquérir, à opprimer, à broyer toute opposition. C'est aussi ainsi qu'ils se maintiennent; ce qui les caractérise demeure d'être des monopoles de la force, obtenant par la coercition ce que nul ne pourrait obtenir du libre consentement d'autrui, au bénéfice d'une caste privilégiée. 
  
          Par contre, ce voeu n'est pas réalisable comme bénéficiant à tous; car il n'y a pas de baguette magique. La seule baguette qui existe est celle qui sert à opprimer, à réprimer, à comprimer, à détruire. Les étatistes auront beau promettre, l'État ne pourra jamais créer. Les hommes de l'État auront beau réunir ici un tas de richesse, ils ne le pourront qu'en prélevant ces richesses et davantage auprès de leurs victimes. Ils auront beau prendre de force, puis redistribuer une partie, conjuguer le bâton avec la carotte, ils ne pourront jamais donner plus qu'ils ne prendront – ils donneront même toujours moins, car la coercition est un jeu à somme négative. Ils pourront s'arranger pour que les gains marginaux à coopérer, et les pertes marginales infligées aux dissidents soient tels et telles qu'ils s'assurent la servitude volontaire des masses (et dans une certaine mesure, toute servitude est volontaire). Ils pourront même emprunter, c'est-à-dire détruire les richesses futures, pour acheter le consentement présent. Mais ils ne pourront pas faire que l'État crée à partir de rien; ils ne pourront pas faire qu'il donne plus qu'il ne prend. Ils n'auront jamais comme tout moyen d'action que la coercition, et ils ne pourront jamais faire de la coercition un acte positif. L'État-providence en général, et l'État garant de tels services en particulier (défense, justice, sécurité, hôpitaux, recherche, éducation, routes, télécommunications, etc. – la liste n'a pas plus de raison de s'arrêter qu'elle n'avait de commencer), est un donc mythe sans fondement. Ce mythe peut servir à tromper les masses rationnellement ignorantes, et à obtenir plus facilement de ces masses le consentement à leur servage (et le meilleur escroc est toujours celui qui croit à son boniment); il ne sera jamais une réalité. Ce n'est qu'une superstition. 
  
L'obscurantisme religieux des étatistes 
  
          D'une intolérance religieuse extrême, les étatistes, s'ils sont trop lâches pour rien faire isolés, sont prêts, en meute, à user de toute la panoplie de la coercition – de l'enrégimentement obligatoire des enfants, à la spoliation des dissidents et à l'emprisonnement voire l'exécution des résistants – pour forcer ceux qui n'adhérent pas à leur religion à payer hommage et tribut à leur Dieu-État, et à nul autre. Mais, plus que tout, ils abhorrent l'idée, que des esprits plus libres qu'eux puissent se passer d'une superstition similaire à la leur, car cette liberté les met face à leur abjection. C'est ainsi qu'ils haïssent la liberté du tréfonds de leur âme, et qu'ils ont horreur de son expression, le marché libre. 

 

« D'une intolérance religieuse extrême, les étatistes, s'ils sont trop lâches pour rien faire isolés, sont prêts, en meute, à user de toute la panoplie de la coercition pour forcer ceux qui n'adhérent pas à leur religion à payer hommage et tribut à leur Dieu-État, et à nul autre. »

 

          En effet, on peut voir l'État comme une entité personnelle, identifiée à ses dirigeants, sensible aux flatteries, influençable, et susceptible de donner tout pour rien (du moins sans que le coût ne retombe, en apparence ou en réalité, sur le bénéficiaire de chaque largesse accordée), et située au-dessus de la société; on peut oublier tous les phénomènes qui, dans cette société, sont constitutifs de l'émergence de l'État en particulier et du fonctionnement social en général. Mais on ne peut pas du tout implorer un marché libre, l'influencer oisivement, par la prière ou la magie, par l'auto-humiliation ou la corruption. On ne peut pas tricher avec un marché libre. On ne peut parasiter un marché qu'en usant de la force et de la tromperie – bref, en abolissant sa liberté, en établissant un État. Le marché libre refuse d'être un Dieu et de se laisser adorer; les superstitieux doivent l'enchaîner avant de pouvoir l'adorer, et l'enchaîner toujours davantage pour en extraire des « miracles » payés au prix du sang. 
  
Les lois de la nature se fichent bien des superstitions 
  
          Une société libre, basée sur le respect des droits individuels de propriété, est une structure complexe constituée d'innombrables réseaux interpersonnels, et n'est pas réductible à une poignée de personnes ou de dieux personnels. La structure de ce tissu social dont les fibres sont des relations entre individus est essentiellement invisible et ineffable, dépassant toute compréhension complète; de même que tout phénomène naturel, elle est néanmoins régie par des lois physiques, c'est-à-dire des lois de la nature, connaissables au même titre que les lois de la mécanique ou de la chimie. 
  
          Les étatistes croient pouvoir échapper à cette complexité par la superstition, et croient pouvoir s'affranchir des lois de la nature en les ignorant. Mais tels des autruches se cachant la tête, ils ne changent pas la réalité en refusant de la voir. Dans une société étatique, la poignée de personnes visibles n'est que la partie émergée de l'iceberg; la société dans son ensemble reste une structure soumise aux lois de la nature; les forces exercées sur ce point névralgique – ou plutôt cette tumeur – qu'est l'État se répercutent nécessairement dans tout le système, sans pouvoir violer ces lois sociales universelles. La réduction de la société à son gouvernement, qui serait une entité extérieure au système et au-dessus de ses lois, n'est qu'une illusion, d'où découlent les absurdités que profèrent les étatistes. Mais du moins cette réduction conceptuelle peut faire illusion dans le cas d'une société étatique, tandis que la réalité est incontournable dans le cas d'une société libre. 
  
          C'est ainsi que toute action effectuée par l'État, et justifiée par les étatistes au nom de calculs faits dans leur modèle faux où l'État est une entité externe et supérieure, engendre dans la société dans son ensemble réaction égale et opposée qui compense les bénéfices escomptés de leur action, avec au bilan une destruction nette égale à la coercition mise en oeuvre pour faire appliquer leurs actions. Le sophisme essentiel sous-tendant toute la « logique » étatiste est donc celui de ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas(7): les étatistes, pour satisfaire leur pensée magique, se raccrochent à un système où ils peuvent voir et comprendre les effets positifs bien visibles obtenus en agissant et ne veulent surtout pas considérer tous les effets secondaires négatifs de leur action. Ces effets ne sont pourtant qu'une réaction, et le lien de causalité qui lie leur action à cette réaction est certain et nécessaire, car il procède inéluctablement des lois sociales de la nature. Ce lien est toutefois invisible à l'oeil, seulement accessible à l'intellect, et incompréhensible pour quiconque se place dans leur paradigme fallacieux. C'est cette incapacité à vouloir comprendre ou accepter les mécanismes de base de la société, les lois sociales fondamentales, ou plutôt cette volonté de ne pas comprendre, cette complaisance à accepter un paradigme simpliste, qui fait que les étatistes se sont détournés du respect de la dure mais féconde Liberté pour se tourner vers ce Dieu faiseur de miracles mais funeste qu'est l'État. 
  
La personnification du marché en un épouvantail écervelé 
  
          Puisque le marché libre ne se laisse pas personnifier comme un Dieu vénal se laissant corrompre par leurs offrandes oisives et veules et répondant à leurs simples prières par des miracles, les étatistes souvent personnifient ce marché comme un esprit malin dénué de coeur, qu'il ne faudrait laisser jouer que sous la surveillance de leur Dieu-État. Ce démon négatif leur est un bouc émissaire facile à blâmer en cas d'insuccès ou de catastrophe, facile à accabler en cas de malheur, puisqu'il n'a pas de porte-parole pour le défendre; on peut en profiter pour le traiter de stupide et déficient. Les grands prêtres économistes-statisticiens sous la houlette du gouvernement se chargeront d'interpréter les humeurs de ce démon muet et de justifier toute intervention de l'État à son sujet, tandis que les bourses d'échanges, sous contrôle de l'État, feront office de figures à conspuer publiquement, à haïr aussi bien si elles prospèrent que si elles font des pertes. 
  
          Le concept de « déficience du marché » est un mythe étatiste dont la justification est circulaire et non fondée. Les étatistes présupposent que l'État peut faire mieux, qu'Il dispose de toute l'information dont dispose le marché et plus encore, qu'Il est constitué d'êtres supérieurs situés au-dessus des lois sociales, et que Ses désirs sont des ordres à laquelle la nature elle-même se plie. En l'occurrence, la seule déficience, c'est la déficience mentale de ceux qui personnifient des entités abstraites comme « marché » et « État », et en font des dieux aux pouvoirs illimités et aux désirs arbitraires, d'où ils tirent des conclusions absurdes. La seule façon rationnelle de comprendre ce qu'est un marché libre, et ce qu'est un marché dirigé ou réglementé par l'État, c'est de les analyser comme des systèmes d'interaction entre individus; et la distinction à laquelle on aboutit nécessairement est que le premier est basé sur la liberté et la responsabilité, tandis que le second est basé sur la coercition et l'irresponsabilité.  
  
          La prochaine fois que vous verrez dans un reportage ou lirez dans un article la description des superstitions de telles ou telles sociétés primitives, et de leurs offrandes rituelles à tel ou tel Dieu protecteur, ne riez pas. Et ne vous étonnez pas non plus que les sociologues gauchistes prétendent que toutes les croyances se valent. Car effectivement, les croyances des gauchistes et autres étatistes ne valent pas mieux que les superstitions des peuplades les plus frustes. Les étatistes, pas moins que les barbares les moins civilisés, adorent un Dieu dont ils attendent des miracles qui violent les lois de la nature, pourvu qu'ils s'humilient devant lui, et lui fassent le sacrifice humain des quatre cinquièmes de leur vie (ou si possible de celle des autres), dans le respect de ses rituels administratifs et électoraux. Cette religion se maintient par l'apprentissage obligatoire d'un corps dogmatique de croyances, enseignées dans des cours de catéchisme rebaptisés « éducation nationale » par des commissaires politiques formés dans les sempiternelles universités de théologie, d'où l'on répand les superstitions sur lesquelles repose la croyance en le Dieu-État moderne. L'étatisme n'est que la forme moderne de la magie noire(8)
  

1. Cette justification en termes de bien public est le cas général de tout un ensemble de justifications particulières données concernant un « bien public » spécifique ou une catégorie particulière de « biens publics »: sécurité (police, justice, armée), infrastructure (transports, télécommunications, éducation, santé), « harmonisation » de tel ou tel service (information, éducation, langue, droit, nourriture, standards industriels), certification (identité, cadastre, notariat, conformité à des normes industrielles), etc.  >>

2. Dans le jargon économique, une externalité est tout effet subit par un tiers non consentant lors d'une action ou transaction. L'externalité est dite positive si l'effet est considéré comme bénéfique par la tierce personne, et négative s'il est considéré comme nuisible. Nul ne se plaint d'une externalité positive. Le problème est celui des externalités négatives. La « solution » étatiste aux externalités négatives est de créer des « biens publics » sous gestion politique, avec une justice pénale pour punir ceux qui violeraient les règles édictées par le pouvoir, indépendamment de toute victime réelle. Dans un tel système, il est impossible d'évaluer les pertes subies, et il n'est pas question de les réparer; il n'y a qu'une gestion administrative. Chacun aura dès lors intérêt à exploiter la ressource administrée du plus qu'il le peut à l'intérieur des règles établies et effectivement appliquées; ainsi survient dès qu'il y a des « biens publics » un problème de surexploitation, bien connu sous le nom de « tragedy of the commons ». À l'opposé, la solution libérale est de faire apparaître systématiquement des droits de propriété partout où il y a contentieux (et si possible avant), basés sur le droit du créateur et celui du premier occupant, puis de poser les principes d'une justice réparatrice, à partir duquel moment toutes les externalités sont « internalisées ». L'objet de tout contentieux aura forcément un ou plusieurs propriétaires, déterminés par arbitrage selon la jurisprudence s'il le faut; les personnes coupables de nuisance devront alors réparer le mal qu'elles ont fait envers les propriétaires lésés, ou être débiteurs envers leurs victimes d'un bien équivalent aux dommages causés (y compris intérêts, frais de justice et de police), quitte à faire faillite et/ou à être débiteur à vie sans jamais pouvoir rembourser complètement. Dans un tel contexte, il n'y a plus d'externalités négatives possibles.  >>

3. Pascal Salin remarque judicieusement dans son livre Libéralisme qu'en fait d'impossibilité à assurer l'exclusivité de tels prétendus « biens publics » que les routes, les infrastructures « sociales », l'information, etc., l'État ne se prive pas de s'assurer cette exclusivité, par le contrôle de l'immigration, le mécanisme de la nationalité, les privilèges de propriété intellectuelle, etc. En fait, ce sont là autant de biens privés que l'État a confisqué à ses légitimes propriétaires, pour lesquels il a érigé un monopole, et par lesquels il opprime tous ceux qui ne peuvent plus librement entrer et sortir d'un système qu'il définit par la force et gère de manière irresponsable: les consommateurs de services à conditions imposées, les exclus de ces services, et tous ceux qui sont empêchés de le concurrencer. Les péages et les abonnements, les accords de protection ou d'assurance mutuelle, le secret et les accords de confidentialité, les contrats préalables de licence ou de service, les promesses conditionnelles de transaction, les souscriptions, sont des moyens de définir et partager des droits de propriété exclusifs sur autant de prétendus « biens publics » de façon contractuelle, c'est-à-dire sans violence, entre individus libres et responsables, sans besoin de recours à une autorité supérieure irresponsable. À chaque fois, c'est l'État lui-même qui organise la pénurie à travers les barrières monopolistiques, privilèges et règlements coercitifs, qu'il monte sous couvert d'« intérêt général » et de « réglementation »; puis il se présente en sauveur et en « régulateur » quand une entreprise « privée » est si efficace dans sa façon de gérer ses privilèges accordés par l'État qu'elle prend une taille gigantesque (voir les procès anti-trust du gouvernement contre AT&T, Microsoft, etc.).  >>

4. Le lobbying est-il moins vicieux et sournois quand la réglementation l'empêche de se faire au grand jour? Non plus. Les lois de « moralisation » de la politique ne sont en fait que des moyens d'accentuer le pouvoir des politiciens établis, de les financer à l'exclusion de concurrents émergents potentiels, et de diminuer le contrôle populaire en donnant davantage d'influence aux tractations qui ont lieu dans l'ombre.  >>

5. Notons que puisque les externalités sont groupées, les électeurs voteront en fonction de la poignée qui leur paraissent les plus importantes sur le moment, quitte à voter pour un candidat dont la position sur d'autres sujets leur déplaît fortement. Plus généralement, au lieu de pouvoir décider sur chaque sujet à qui ils veulent vraiment faire confiance, les électeurs doivent voter pour un candidat « moins pire » parmi un choix très limité. Donc, même une écrasante majorité ne peut qu'infléchir les décisions politiques, alors que dans un régime de liberté, chaque personne a sur la marche des choses un effet marginal proportionnel à son travail, et des minorités organisées peuvent activement faire avancer les causes qui leur tiennent à coeur sans nuire aucunement aux personnes non concernées.  >>

6. Les racines psychologiques de ces superstitions plongent dans le comportement infantile d'exigence criarde vis-à-vis des parents, mais aussi dans les pratiques d'auto-humiliation communes chez les primates vis-à-vis des supérieurs dans la hiérarchie de domination sexuelle et sociale, un signe de soumission et d'allégeance, pour s'attirer leurs bonnes grâces et s'épargner leur violence, etc. (cf. The Moral Animal de Robert Wright). Ce qui est pathologique à propos de l'étatisme est d'appliquer de tels comportements innés à des cas où ils n'ont pas lieu d'être. Les étatistes cherchent à tout prix un être supérieur à implorer et devant lequel s'humilier; pour cela, ils créent de toute pièce une idole, en personnifiant des processus sociaux lors même qu'une telle réduction est inapplicable.  >>

7. Pour reprendre le titre du célèbre pamphlet de Frédéric Bastiat.  >>

8. Voir mon autre article, « Magie blanche contre magie noire ».  >


Magie blanche contre magie noire


Nous avons vu dans un article précédent "L'étatisme, forme moderne de la magie noire" que la croyance en le pouvoir bénéfique de l'État était de même nature que la superstition qui faisait que certains attendaient des miracles de la part de quelque divinité en échange d'humiliations. [1]

C'est le principe de la magie noire: attendre les miracles, le bonheur, le succès, la rédemption des fautes, etc., de la part d'entités extérieures et supérieures, qui se nourrissent de l'humiliation de ceux qui leur consentent des sacrifices ou leur soumettent des incroyants, des esprits qui se réjouissent de la destruction de soi et des autres, des dieux qui exigent le mépris de soi et des autres, des êtres surnaturels aux pouvoirs illimités et aux désirs arbitraires qui ne sont tenus par aucune loi rationnellement connaissable, mais qui sont censés être influençables par l'étalage des sentiments de leurs ouailles humiliées. Bref, cette magie noire consiste à faire reposer de façon irresponsable son espoir de jouissances sur les caprices d'intervenants extérieurs et supérieurs.

Or, des divinités supposées corruptibles par de tels sacrifices ne méritent pas qu'on leur sacrifie quoi que ce soit. Ce sont des êtres abjects contre lesquels tout être humain digne de ce nom ne peut que se révolter. Ceux qui se vautrent aux pieds de telles divinités sont des esclaves, des porcs, des êtres indignes de leur libre arbitre, et qui d'ailleurs s'empressent de l'abandonner.

Mais telle n'est pas la seule conception de la magie. Il est une autre magie, la magie blanche. Son principe est: travailler pour obtenir et mériter en récompense chaque bienfait dont on jouit. Si tant est que l'on peut comprendre cette attitude en terme de divinités, ces divinités sont soumises à des lois connaissables, et c'est de leur conformité à ces lois et non pas de leurs caprices que l'on obtient d'elles des bienfaits, par le travail. D'une certaine façon, ces divinités ne sont pas des êtres au-dessus des lois de la nature, mais elles sont les lois de la nature mêmes. Elles ne demandent pas d'être adorées, mais comprises et acceptées pour ce qu'elles sont. Elles sont contentées non pas par l'abjection d'adorateurs mais par l'élévation en dignité et en talent de leurs contemplateurs. Elles récompensent non pas l'humiliation timorée d'humains soumis, mais la maîtrise respectueuse d'humains fiers. Elles ne promettent pas à leurs croyants une gratification future par des délices irréels, mais invitent les sages à réévaluer leurs désirs présents au vu de la réalité.

Ces divinités sont incorruptibles mais bienveillantes; elles n'ont pas de complexe de supériorité, et n'exigent pas un étalage flamboyant de sujétion par une succession de sacrifices. Elles nous proposent une relation non hiérarchisée, d'égal à égal, ou plutôt, d'inégal à inégal, où ne compte pas l'apparence d'actes périodiques, mais la profondeur d'une discipline permanente sur soi-même, discipline qui vise non à se diminuer pour se soumettre aux dieux, mais à s'améliorer pour les maîtriser.

La prière en magie noire est passivité et destruction, dans une attitude d'humiliation et d'adoration. La prière en magie blanche est travail et création, dans une attitude de détermination et de respect. Le disciple de la magie noire fait le mal en espérant qu'il en sorte un bien par une violation miraculeuse des lois de la nature. Le disciple de la magie blanche fait le bien en consentant un effort calculé pour être un moindre mal selon les lois de la nature. Les prêtres de la magie noire invoquent l'autorité comme source de savoir, affirment les voies de leurs divinités impénétrables à tous sauf à eux. Les prêtres de la magie blanche proposent des conjectures à soumettre à l'examen de la raison et de l'expérience de chacun, et font de la pénétration des divinités l'essence même de leur religion. Les prêtres de la magie noire étendent leur culte en soumettant l'infidèle à leurs croyances, en humiliant et dégradant l'Autre. Les prêtres de la magie blanche étendent leur religion en soumettant leurs croyances aux critiques d'autrui, en se libérant et s'améliorant Soi-même. Les croyants en magie noire sont esclaves de leurs dieux. Les croyants en magie blanche sont maîtres de leurs dieux.

Magie noire et magie blanche existent toutes deux dans les religions traditionnelles et institutionnelles. Elles sont deux pôles opposés entre lesquels se situe chacun de nos comportements. La magie noire l'emporte toujours dans les apparences; [2] c'est toujours elle que vous trouverez dominer les institutions établies, se draper dans les beaux atours des rites formalisés, se donner en spectacles éclatants. Mais c'est la magie blanche qui l'emporte toujours en réalité; c'est toujours elle dont vous verrez qu'elle fait marcher la boutique, elle qui s'adapte sans cesse, elle qui se cache derrière toute création, elle sur laquelle repose la civilisation même.

Il est une opposition entre le bien et le mal, mais ce n'est pas celle que proposent les prêtres du culte de la mort; ce n'est pas un conflit entre des dieux supérieurs, où le bien serait de se soumettre au Dieu d'un prêtre donné plutôt qu'aux autres. C'est au contraire l'opposition entre d'une part une culture de la destruction, de l'humiliation et du spectacle, et d'autre part une culture de la création, de la fierté et du travail.


Notes

[1]: Sur un sujet connexe, mais employant les expressions "magie noire" et "magie blanche" dans un sens différent, voir aussi cette conférence donnée en 1999 par Christian Michel: Comment penser l'économie aujourd'hui.

Pour un développement des idées présentées dans cet article, voir mon essai L'État, Règne de la Magie Noire.

[2]: Cette apparente prééminence de la magie noire est souvent trompeuse. La magie noire aime se déguiser en magie blanche, et s'en attribuer les créations, pour obtenir pouvoir et légitimité. Les magiciens noirs, ces grands destructeurs qui dominent la société, s'habilleront de blanc, et prétendront être les grands créateurs, cependant qu'ils habilleront de noir les magiciens blancs, ces vrais créateurs qu'ils ont réduit en esclavage. Ainsi, ceux qui croient ce qui leur est enseigné par les écoles et les mass media auront souvent une idée inversée de ce qui est magie blanche et de ce qui est magie noire, de qui domine et qui est dominé, de quels sont les principes de création et quels sont les principes de destruction.


Lisez le DOSSIER  sur LE LIBERTARIANISME

 

 

Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Jeudi 29 mars 2012 4 29 /03 /Mars /2012 14:45

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Paul Emile de Puydt

Panarchie

Publié dans la Revue Trimestrielle, Bruxelles

(Juillet 1860)

 


Note sur l'Auteur

DE PUYDT (Paul-Emile), botaniste, littérateur, économiste, né a Mons en 1810 et y décédé en 1891. Il fut président de la Société des Sciences, des Arts et des Lettres du Hainaut. Ses ouvrages sur l'horticulture sont justement estimés.

Oeuvres: Traité théorique et pratique de la culture des plantes de serre froide, Bruxelles, 1860. - Les poires de Mons, Mons, 1860; Gand 1877 - Les plantes de serre, Mons, 1866; 2 vol. - Les Orchidées, Histoire iconographique, organographie, classification, géographie, collections, commerce, emploi, culture, Paris, 1880.

S'occupant aussi de sciences sociales, De Puydt a abordé des questions d'actualité: La charité et les institutions de bienfaisance (1867) - Marche et progrès de la civilisation dans les temps modernes (1870) - La Grève (1876); etc.
Comme littérateur il a publié dans les journaux et revues, et en volumes, des nouvelles et des romans dont plusieurs eurent un grand succès. Citons: Chevreuse, roman (1859) - Maudit métier (1883) et Cent mille francs de dot (1890) qui eurent plusieurs éditions. Il publia aussi nombre de notices nécrologiques, discours, rapports, etc.

Collaboration: L'Etoile Belge (1854) - Revue trimestrielle - La Belgique horticole - Iconographie montoise - Flore des serres et jardins de l'Europe - L'Horticulteur belge - Patria Belgica - etc.

(Source: De Seyn, Dictionnaire des écrivains belges, Editions Excelsior, Bruges, 1930)


 

I

EN MANIÈRE DE PRÉFACE

 

Un moderne a dit: « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. »
Ce mot est peut-être d'un sage: à coup sûr il est d'un égoïste.
Un autre a écrit ceci: « Les vérités que l'on aime le moins à entendre sont celles qu'il importe de dire. »

 

Voilà deux penseurs qui ne sont pas près de s'entendre. Je m'accorderais assez avec le second, mais dans la pratique sa manière de voir offre des inconvénients.
Je consulte la sagesse des nations: elle m'apprend que « toute vérité n'est pas bonne à dire. »
Soit ! mais comment distinguer? D'autre part, l'Évangile nous enseigne « qu'il ne faut pas tenir la lumière sous le boisseau. »

 

Me voilà fort perplexe. J'ai une idée neuve; du moins je la crois telle, et quelque chose me dit que c'est mon devoir de la répandre; cependant, au moment d'ouvrir la main, j'éprouve une certaine inquiétude: quel est l'inventeur qui n'a pas été un peu persécuté?
Quant à l'invention, une fois confiée à la lettre moulée, elle fera son chemin comme elle pourra; je la tiens pour émancipée. Ma sollicitude se concentre sur l'auteur. L'absoudra-t-on d'avoir eu une idée?

 

Un ancien, qui sauva Athènes et la Grèce, disait à je ne sais plus quel brutal qui, dans une discussion, à bout d'arguments, levait son bâton sur lui: « Frappe, mais écoute. »
L'antiquité abonde en grands exemples. A l'imitation de Thémistocle, je propose mon idée et je dis au public: Lisez-moi jusqu'au bout, vous me lapiderez ensuite si c'est votre opinion.

 

J'entends bien, cependant, n'être point lapidé. Le brutal dont je parle est mort à Sparte il y a vingt-quatre siècles, et chacun sait les immenses progrès que l'humanité réalise en deux mille quatre cents ans. De nos jours, les idées ont toute licence de se produire, et si, de temps en temps, on bâtonne encore un inventeur, ce n'est plus comme tel, mais à titre d'agitateur et d'utopiste.
Ces réflexions me rassurent et j'entre résolument en matière.


 

II

SOSIE
Messieurs, ami de tout le monde!
                                          Molière

 

J'aime l'économie politique et je voudrais que le monde entier l'eût en aussi grande estime que moi. Cette science, née d'hier et déjà la plus importante de toutes, est loin d'avoir dit son dernier mot. Tôt ou tard, et j'espère que ce sera bientôt, elle régentera l'univers. Je suis fondé à l'affirmer, car c'est dans les écrits des économistes que j'ai puisé le principe dont je propose une application nouvelle, bien plus large et non moins logique que toutes les autres.
Citons d'abord quelques aphorismes, dont l'enchaînement préparera le lecteur.

« La liberté et la propriété sont étroitement liées; l'une favorise la répartition des richesses, l'autre enseigne à les produire. »
« La valeur des richesses dépend de l'usage qu'on en fait. »
« Le prix des services s'établit en raison directe de la demande et en raison inverse de l'offre. »
« La division du travail multiplie les richesses. »
« La liberté engendre la concurrence, qui, à son tour, enfante le progrès. »
(Ch. De Brouckere, Principes généraux d'économie politique)

Donc, libre concurrence, entre les individus d'abord, puis de nation à nation. Liberté d'inventer, de travailler, d'échanger, de vendre, d'acheter. Liberté de taxer les produits de son travail. Point d'intervention de l'État en dehors de son domaine spécial. « Laissez faire, laissez passer. »

 

Voilà, en quelques lignes, le fond de l'économie politique, le résumé d'une science sans laquelle il n'y a que mauvaise administration et gouvernements déplorables.
0n peut aller plus loin encore et, dans bien des cas, réduire cette grande science à la maxime finale: Laissez faire, laissez passer.

 

Je m'en empare et je dis:
Dans le domaine de la science, il n'y a pas de demi-vérités; il n'existe pas de vérités qui, vraies sous une face, cessent de l'être sous un autre aspect. Le plan de l'univers est d'une simplicité merveilleuse, aussi merveilleuse que son infaillible logique. La loi est partout la même, les applications seules sont diverses. Les êtres les plus élevés et les plus simples, depuis l'homme jusqu'au zoophyte, jusqu'au minéral, offrent d'intimes rapports de structure, de développement et de composition, et de frappantes analogies rattachent le monde moral au monde matériel. La vie est une, la matière est une, les manifestations seulement sont diverses, les combinaisons innombrables, les individualités infinies; et cependant le plan général les renferme toutes. La faiblesse de notre entendement, le vice radical de notre éducation, font seuls la diversité des systèmes et l'opposition des idées. Entre deux opinions qui se contredisent, il y en a une vraie et une fausse; à moins que toutes deux ne soient fausses, mais toutes deux ne peuvent être vraies. Une vérité, scientifiquement démontrée, ne peut être vraie ici et fausse ailleurs, bonne, par exemple, pour l'économie sociale et mauvaise en politique: c'est ici que je voulais aboutir.

 

La grande loi de l'économie politique, la loi de la libre concurrence, laissez faire, laissez passer, n'est-elle applicable qu'au règlement des intérêts industriels et commerciaux ou, plus scientifiquement, qu'à la production et à la circulation des richesses? La nuit économique qu'elle est venue illuminer, l'état permanent de trouble, l'antagonisme violent des intérêts qu'elle a pacifiés, ne règnent-ils pas au même degré dans la sphère politique, et l'analogie ne dit-elle pas que le remède serait le même dans les deux cas? Laissez faire, laissez passer.

 

Entendons-nous, cependant: il y a, par-ci par-là, des gouvernements aussi libres que la faiblesse humaine le comporte actuellement, et il s'en faut que tout soit pour le mieux dans ces meilleures des républiques. Les uns disent: « c'est précisément qu'il y a trop de liberté; » les autres: « c'est qu'il n'y en a pas encore assez. »

 

La vérité, c'est qu'il n'y a pas la liberté qu'il faudrait; la liberté fondamentale, la liberté d'être libre ou de ne l'être pas, à son choix. Chacun se constitue juge et tranche la question suivant ses goûts ou ses besoins particuliers, et comme il y a, là-dessus, autant d'opinions que d'individus, tot homines, tot sensus, vous voyez d'ici le gâchis décoré du beau nom de politique. La liberté des uns est la négation du droit des autres, et réciproquement. Le plus sage et le meilleur des gouvernements ne fonctionne jamais du plein et libre consentement de tous les gouvernés. Il y a des partis, triomphants ou vaincus, des majorités et des minorités en lutte perpétuelle, et d'autant plus passionnés pour leur idéal que la notion en est plus confuse. Les uns opprimant au nom du droit, les autres se révoltant au nom de la liberté, pour devenir oppresseurs à leur tour, le cas échéant.

 

J'entends!  dit un lecteur. Vous êtes un de ces utopistes qui bâtissent de toutes pièces un système dans lequel ils veulent enserrer la société, de gré ou de force. Rien n'est bien de ce qui est, et votre panacée seule sauvera l'humanité. « Prrrenez mon ours! »

 

Erreur! Je n'ai d'autre ours que celui de tout le monde, et je ne diffère de n'importe quels autres qu'en un point, c'est que je suis partisan à la fois de tous les ours, c'est-à-dire de toutes les formes de gouvernement.  De celles, au moins, qui ont des partisans.

 

Je n'entends plus.

 

Alors, laissez-moi continuer.
« On est généralement enclin à pousser trop loin la théorie. Faut-il en conclure que toutes les propositions, dont l'ensemble compose une théorie, doivent être toujours considérées comme fausses? On dirait qu'il y a de la perversité ou de la folie dans l'exercice de l'intelligence humaine. Déclarer qu'on n'aime pas la science spéculative, qu'on déteste les théories, n'est-ce pas renoncer à la faculté de penser?»

 

Ces réflexions ne sont pas de moi; elles ont pour père une des grandes intelligences de notre âge, Jérémie Bentham.
Royer-Collard a dit la même chose avec une grande puissance d'expression:

« Prétendre que la théorie n'est bonne à rien et que la pratique est le seul guide sûr, c'est avoir la prétention d'agir sans savoir ce que l'on fait et de parler sans savoir ce que l'on dit. »

S'il n'y a rien de parfait dans ce qu'invente l'homme, il tend du moins invariablement vers cette perfection impossible: c'est la loi du progrès. Il n'y a de lois immuables que celles de la nature. Ce sont les bases sur lesquelles doit fonder tout législateur, parce que seules elles ont puissance de porter l'édifice social; mais l'édifice lui-même est l'oeuvre des hommes. Chaque génération est comme un locataire nouveau qui, avant de prendre possession, change la distribution, recrépit la façade, ajoute ou retranche une aile, suivant ses besoins particuliers. De loin en loin, une génération, plus hardie ou plus imprévoyante que ses devancières, jette bas l'édifice tout entier, sauf à coucher à la belle étoile jusqu'à ce qu'il soit reconstruit. Quand on l'a refait sur un nouveau plan, après mille privations et de gigantesques efforts, on est tout penaud de ne pas le trouver beaucoup plus habitable que l'ancien. Ceux qui en on dressé les plans s'y sont, il est vrai, ménagé des logements commodes, bien clos, chauds en hiver, frais en été, mais les autres, qui ne pouvent choisir, sont relégués à l'entresol, dans les caves, au grenier. Voila autant de mécontents, de trouble-fêtes, dont les uns regrettent l'ancien édifice, tandis que les plus hardis rêvent déjà une démolition nouvelle. Pour quelques satisfaits la masse des mécontents est innombrable.

 

Il y a cependant des satisfaits; tenons-en bonne note. L'édifice n'est pas irréprochable, bien s'en faut, mais il a des qualités. Pourquoi le démolir demain, plus tard, n'importe quand, aussi longtemps qu'il abrite commodément assez de locataires pour payer son entretien?
Je hais, pour ma part, les démolisseurs à l'égal des tyrans. Vous êtes logé sous les combles, votre appartement est trop étroit, ou insalubre. Changez-en, je ne demande pas mieux. Choisissez ailleurs, déménagez sans bruit, mais, pour Dieu, ne faites pas sauter la maison en partant. Ce qui ne vous convient plus peut faire la joie de votre voisin. Comprenez-vous l'apologue?

 

A peu près; mais où voulez-vous en venir? Plus de révolutions, à la bonne heure!  Je suis d'avis qu'elles coûtent, neuf fois sur dix, plus qu'elles ne rapportent. Nous conserverons donc le vieil édifice, mais où logerez-vous ce qui déménagent?

 

Où ils voudront; ce n'est pas mon affaire. J'entends qu'à cet égard on conserve la plus entière liberté. C'est la base de mon système: laissez faire, laissez passer.

 

Je crois comprendre: ceux qui seront mécontents de leur gouvernement en iront chercher un autre. Il y a du choix, en effet, depuis l'empire de Maroc, et sans parler d'autres empires, jusqu'à la république de San Marino; depuis la cité de Londres jusqu'aux Pampas de l'Amérique. Est-ce là toute votre invention? Elle n'est pas neuve, je vous en avertis.

 

Il ne s'agit pas d'émigration. On n'importe pas la patrie à la semelle de ses souliers. D'ailleurs, un aussi colossal déplacement est et sera toujours impraticable. Toutes les richesses de l'humanité ne suffiraient pas à payer les frais de déménagement. Je n'entends pas davantage parquer les citoyens suivant leurs opinions; reléguer, par exemple, les catholiques dans les provinces flamandes et tracer de Mons à Liège la frontière du libéralisme. Je désire que l'on continue à vivre ensemble, là où l'on est, ailleurs si l'on veut, mais sans discordes, en bons frères, chacun professant librement ses opinions et soumis aux seuls pouvoirs qu'il aura personnellement choisis ou acceptés.

 

Je n'y suis plus du tout.

 

Vous ne m'étonnez nullement. Mon plan, mon utopie, n'est donc pas une vieillerie, comme vous le pensiez d'abord, et cependant rien au monde n'est plus simple et plus naturel; mais il est reconnu qu'en gouvernement comme en mécanique les idées simples viennent toujours les dernières.
 

Venons au fait: rien de durable ne se fonde que par la liberté. Rien de ce qui est fondé ne se maintient et ne fonctionne avec tout son effet utile que par le libre jeu de tous ses éléments actifs. Autrement, il y a perte de forces, usure prompte des rouages et, en définitive, rupture et accidents graves. Je demande donc pour tous et chacun des éléments de la société humaine, la liberté de s'aggréger suivant leurs affinités et de ne fonctionner qu'au pro-rata de leurs aptitudes; en d'autres termes, le droit absolu de choisir la société politique où ils veulent vivre et de ne relever que de celle-là. Ainsi vous, vous êtes républicain . . .

 

Moi! le ciel m'en garde!

 

Simple supposition. L'édifice monarchique ne vous convient pas; l'air y est trop lourd pour vos poumons et le jeu de vos organes n'y a pas l'action que votre constitution réclame. Dans l'état actuel des idées, vous tendez à renverser cet édifice, vous et vos amis, et à bâtir le vôtre à sa place. Mais pour ce faire, vous avez contre vous tous les partisans de la monarchie, qui tiennent à leur monument, et en général tous ceux qui ne partagent pas vos convictions. Faites mieux: assemblez-vous, rédigez votre programme, dressez votre budget, ouvrez des listes d'adhésion, comptez-vous, et si vous êtes en nombre suffisant pour en faire les frais, fondez votre république.

 

Où cela? Dans les Pampas?

 

Non vraiment, ici; où vous êtes, sans déplacement. Il est nécessaire jusqu'ici, j'en conviens, que les monarchistes soient consentants. Je suppose résolue, pour la facilité de ma démonstration, la question de principe. Je n'ignore nullement, du reste, la difficulté d'amener ce qui est à faire place à ce qui voudrait et devrait être. Je livre mon idée, et n'entends l'imposer à personne, mais je ne vois que la routine qui puisse la repousser. Ne sait-on pas qu'en tous lieux, gouvernants et gouvernés font assez mauvais ménage. Dans l'ordre civil, on a paré aux mauvais ménages par la séparation légale ou le divorce. C'est une institution analogue que je propose dans l'ordre politique, et sans avoir besoin de l'entourer d'autant de formes et de lenteurs tutélaires, parce qu'en politique un premier mariage ne laisse ni traces physiques ni progéniture. Mon procédé diffère des procédés injustes et tyranniques suivis jusqu'à ce jour, en ce que je n'entends pas qu'on violente personne.
 

Vous voulez fonder un schisme politique? Vous en êtes les maîtres, mais à une condition, c'est de faire cela entre vous, en famille, sans toucher en rien aux droits ni à la foi des autres. Pour cela, point n'est besoin de fractionner le territoire de l'État en autant de cases qu'il y a de formes de gouvernement connues et acceptées. Encore une fois, je laisse chacun et chaque chose à sa place. Je demande seulement que l'on se serre un peu et que les dissidents puissent librement bâtir leur église et adorer le dieu Pouvoir à leur manière.

 

Et les moyens pratiques, s'il vous plaît?

 

C'est là mon fort. Vous connaissez le mécanisme de l'état civil? Il ne s'agit que d'en faire une nouvelle application. Nous ouvrons, dans chaque commune, un nouveau bureau, le bureau de l'ÉTAT POLITIQUE. Ce bureau envoie, à chaque citoyen majeur, une feuille de déclaration à remplir, comme pour la contribution personnelle ou l'impôt sur les chiens.

 

« Question. Quelle est la forme de gouvernement que vous désirez? »
Vous répondez, en toute liberté: monarchie, ou démocratie, ou autre chose.

 

« Question. Si c'est monarchie, la voulez-vous absolue ou tempérée . . . et par quoi? »
Vous répondez: constitutionnelle, je suppose. Quelle que soit, d'ailleurs, votre réponse, on vous inscrit sur un registre ad hoc, et une fois inscrit, et sauf réclamation de votre part, dans les formes et les délais légaux, vous voilà sujet du roi ou citoyen de la république. Dès lors, vous n'avez plus rien à démêler avec le gouvernement des autres, non plus qu'un sujet prussien avec l'autorité belge. Vous obéissez à vos chefs, à vos lois, à vos règlements; vous êtes jugé par vos pairs, taxé par vos représentants; vous n'en payez ni plus ni moins, mais, moralement, c'est tout autre chose. Enfin, chacun est dans son état politique, absolument comme s'il n'y avait pas, à côté de lui, un autre . . , que dis-je? dix-autres gouvernements, ayant aussi chacun leurs contribuables.

 

Survient-il un différend entre sujets de gouvernements divers, ou entre un gouvernement et le sujet d'un autre? il ne s'agit que de se conformer aux règles dès à présent observées entre nations voisines et amies, et s'il s'y trouve quelque lacune, le droit des gens et tous les droits possibles la combleront sans peine. Le reste est l'affaire des tribunaux ordinaires.

 

Voilà une nouvelle mine à procès dont l'invention mettra les avocats de votre côté.

 

J'y compte bien.
Il peut et il doit aussi y avoir des intérêts communs, à tous les habitants d'une circonscription déterminée, quelque que soit leur état politique. Chaque gouvernement, en ce cas, serait à la nation entière (nation politique) à peu près ce que chacun des cantons suisses ou plutôt des États de l'Union américaine est au gouvernement fédéral.

 

Ainsi toutes ces questions neuves et, au premier abord, effrayantes, trouvent des solutions préparées, une jurisprudence établie sur la plupart des points, et ne présentent de sérieuses difficultés nulle part.

 

Il arrivera certainement que des esprits mal faits, des rêveurs incorrigibles, des natures insociables, ne s'accommoderont d'aucune forme connue de gouvernement. Il y aura des minorités tellement faibles qu'elles ne fourniront pas de quoi payer le budget de leur idéal politique. Tant pis pour elles et pour eux. Les uns et les autres seront libres de faire de la propagande et de se recruter jusqu'à complément du nombre, ou plutôt du budget nécessaire, car tout se résumera en une question de finances, et jusque-là ils devront opter pour l'une des formes établies. On conçoit que des minorités d'aussi peu de valeur ne causeront aucun trouble.

 

Ce n'est pas tout: la question est rarement posée entre les opinions extrêmes. On se bat bien plus et bien plus fort pour des nuances que pour des couleurs tranchées. En Belgique, nonobstant quelques défaillances avouées, l'immense majorité opterait, je n'en doute pas, pour les institutions en vigueur, mais dans l'application, en serait-on mieux d'accord? N'avons-nous pas deux ou trois millions de catholiques, qui ne jurent que par M. de Theux, et deux ou trois millions de libéraux qui ne jurent que par eux-mêmes? Comment les concilier? - En ne conciliant rien du tout; en laissant chaque parti se gouverner à sa guise - et à ses frais. Théocratie si l'on veut; la liberté doit aller jusqu'au droit de n'être pas libre, inclusivement.

 

Seulement, comme il ne faut pas que pour des nuances d'opinions on aille à l'infini multiplier les rouages gouvernementaux, on s'efforcera, dans l'intérêt général, de simplifier la machine et d'appliquer la même roue motrice à produire double ou triple effet. Je m'explique: un roi sage et franchement constitutionnel conviendrait à la fois aux catholiques et aux libéraux; il n'y aurait qu'à doubler le ministère; M. de Theux pour les uns, M. Frère-Orban pour les autres, le roi pour tous.

 

Qui empêcherait même, si messieurs tels et tels, que je ne nomme pas, s'accordaient pour inaugurer l'absolutisme, que le même prince appliquât ses hautes lumières et sa riche expérience à faire les affaires de ces messieurs sans qu'ils eussent dorénavant le triste embarras d'émettre leur avis sur la marche du gouvernement? Et vraiment, quand j'y pense, je ne vois pas trop pourquoi, en modifiant l'arrangement en sens opposé, ce prince unique, ne ferait pas un président fort acceptable pour une république honnête et modérée. Le cumul ne serait pas interdit.


 

III

La liberté  a ses inconvénients et ses périls,
mais à la longue elle finit par sauver toujours.
                            M. A. DESCHAMPS.

 

Un avantage incomparable de mon système, qui en a, d'ailleurs, tant d'autres, c'est de rendre faciles, naturelles et parfaitement légitimes ces variations qui, de nos jours, ont déconsidéré de fort braves gens, et qu'on a cruellement flétries sous le nom d'apostasies politiques. Cette impatience de changement, qu'on a imputée à crime à d'honnêtes citoyens et qui a fait taxer de légèreté ou d'ingratitude certaines nations anciennes et modernes, qu'est-ce après tout, sinon le désir du progrès? Et même, en bien des cas, n'est-il pas étrange qu'on accuse d'inconséquence, de versatilité, précisément ceux qui restent conséquents avec eux-mêmes. On veut la fidélité au parti, au drapeau, au prince; fort bien, si prince et parti sont immuables, mais s'ils se transforment ou font place à d'autres qui ne soient pas précisément des équivalents? Quoi! j'aurai pris pour guide, pour chef, pour maître, si vous voulez, un prince supérieur à son siècle; je me serai incliné devant sa volonté puissante et créatrice et j'aurai abdiqué mon initiative personnelle pour la mettre au service de son génie, et puis, ce prince mort, voilà que lui succède, par droit de primogéniture, quelque esprit étroit, imbu d'idées fausses, qui démolit pièce à pièce l'oeuvre de son père, et vous voulez que je lui reste fidèle? Pourquoi? Parce qu'il est l'héritier direct et légitime du premier? Direct, je le concède, mais légitime, du moins en ce qui me touche, je le nie formellement.

 

Je me révolterai point pour autant; j'ai vous ai dit que je détestais les révolutions, mais je me tiendrai pour lésé et en droit de changer à l'expiration du contrat.

 

« Sire, disait Madame de Staël à l'empereur de Russie, votre caractère est pour vos sujets une constitution et votre conscience une garantie. »
« Quand cela serait, répondit Alexandre, je ne serais jamais qu'un accident heureux. »
Ce mot, si brillant et si vrai, résume parfaitement ma pensée.

 

Notre panacée, si l'on veut employer ce mot, c'est donc la libre concurrence en matière de gouvernement. C'est le droit pour chacun de chercher son bien-être où il croit le voir, et de se fournir de sécurité aux conditions qui lui plaisent. C'est, d'autre part, le progrès assuré, par une lutte d'émulation entre les gouvernements, obligés de se disputer incessamment la clientèle. C'est la liberté vraie inaugurée dans le monde entier, la liberté qui ne s'impose à personne, qui est pour chacun tout juste ce que chacun veut qu'elle soit, qui n'opprime ni ne trompe et contre laquelle l'appel est toujours ouvert. Pour chercher cette liberté-là il ne faudra renoncer ni aux traditions de la patrie ni aux douceurs de la famille, il ne faudra point apprendre à penser dans une langue étrangère; point ne sera besoin de passer les fleuves et les mers, emportant avec soi les ossements de ses aïeux. Il ne s'agira plus que d'une simple déclaration devant l'état politique de sa commune, et sans avoir ôté sa robe de chambre ni ses pantoufles, on se trouvera à son gré passé de la république à la monarchie, du parlementarisme à l'autocratie, de l'oligarchie à la démocratie ou même à l'an-archie de M. Proudhon.

 

Êtes-vous las des agitations du forum, c'est-à-dire des logomachies de la tribune parlementaire ou des baisers un peu rudes de la déesse Liberté? Êtes-vous soûl de libéralisme et de cléricalisme, au point de confondre parfois M. Dumortier avec M. De Fré et de ne savoir plus en quoi diffèrent précisément M. Rogier et M. De Decker? Aspirez-vous au repos, aux molles langueurs d'un despotisme honnête? Sentez-vous le besoin d'un gouvernement qui pense pour vous, s'agite à votre place, ait l'oeil à tout et la main partout et qui joue à votre profit ce rôle de vice-providence qui plaît tant aux gouvernements en général? Vous n'avez que faire d'émigrer vers le Midi comme les hirondelles à l'équinoxe et les oies en novembre. Ce que vous désirez est ici, chez vous, ailleurs, partout. Faites-vous inscrire; prrrenez vos places!

 

Ce qu'il y a d'admirable dans cette découverte, c'est qu'elle supprime à tout jamais révolutions, émeutes, désordres de la rue et jusqu'aux moindres émotions, de la fibre politique. Vous n'êtes pas content de votre gouvernement? Prenez-en un autre. Ces quatre petits mots, gros d'horreurs et rouges de sang, que toutes les cours d'assises, hautes ou basses, martiales, prévôtales, spéciales, toutes sans exception, condamneraient par acclamation comme coupables de provocation à la révolte, ces quatre petits mots deviennent innocents et purs comme autant de séminaristes et aussi bénins que le remède dont se défiait à tort M. de Pourceaugnac. « Prenez-en un autre, » c'est-à-dire passez au bureau de l'état politique, ôtez votre chapeau au commis-chef, priez-le, en bonnes termes, de vous rayer de la liste où vous figurez et de transférer votre nom sur celle de ... il n'importe laquelle.
Le commis-chef mettra ses lunettes, ouvrira le registre, inscrira votre déclaration, vous en donnera récépissé. Vous le saluerez derechef, et la révolution sera accomplie, sans autre effusion que celle d'une goutte d'encre. Accomplie pour vous seul, j'en conviens. Votre changement n'obligera personne, et ce sera son mérite. Il n'y aura ni majorité triomphante ni minorité vaincue; mais rien non plus n'empêchera les quatre millions six cent mille autres Belges de suivre votre exemple, s'il leur agrée. Le bureau de l'état politique demandera des surnuméraires.

 

Quelle est au fond, tout préjugé d'éducation mis à part, la fonction d'un gouvernement quelconque? C'est, je l'ai déjà indiqué, de fournir aux citoyens la sécurité (je prends ce mot dans son acception la plus large) aux meilleurs conditions possibles. Je sais bien que, sur ce point, les idées sont encore un peu confuses. Il y a des gens à qui il ne suffit pas d'une armée pour les protéger contre les ennemis du dehors, d'une police, d'une gendarmerie, de M. le procureur du roi et de MM. les juges pour assurer l'ordre au dedans et faire respecter le droit et la propriété.
J'en sais qui veulent un gouvernement ayant les mains pleins d'emplois bien rétribués, de titres sonores et de décorations éclatantes; avec des douaniers aux frontières pour protéger leur industrie contre les consommateurs et des légions de fonctionnaires protégeant les beaux-arts, les théâtres et les actrices. Mais je sais aussi que ce sont là des vieilleries propagées par ces gouvernements-providence dont nous parlions tantôt. En attendant que la libre expérimentation en ait fait justice, je ne vois pas de mal à ce qu'il subsistent quelque part, pour la satisfaction ce ceux qui les aiment ainsi. On ne demande qu'une chose: la liberté du choix.

 

Car tout est là: liberté du choix, concurrence. Laissez faire, laissez passer! Cette sublime devise, inscrite sur le drapeau de la science économique, sera un jour aussi celle du monde politique. Économie politique, le nom déjà le faisait prévoir, et, chose curieuse, on a eu beau vouloir changer ce nom, par exemple en économie sociale, le bon sens public a repoussé cette concession. La science économique est et sera la science politique par excellence. N'est-ce pas elle qui a inventé ce principe moderne de non intervention et sa formule: laissez faire, laissez passer.

 

Donc, libre concurrence en matière de gouvernement comme en toute autre. Voyez d'ici, le premier moment de surprise passé, le tableau d'un pays ainsi livré à la concurrence gouvernementale, c'est-à-dire possédant simultanément, régulièrement enchevêtrés, autant de gouvernements qu'on en a inventés et qu'on en inventera encore.

 

Oui, vraiment! ce sera un beau gâchis. Et vous croyez qu'on se tirera de cet mêlée?

 

Certes, et rien de plus aisé à concevoir, si l'on veut s'y appliquer un peu.
Vous rappelez-vous le temps où l'on s'égorgeait pour la religion plus qu'on ne s'est jamais égorgé pour des raisons de politique? Où le divin créateur des êtres était le Dieu des armées, le Dieu vengeur et impitoyable, au nom de qui le sang coulait à flots? Les hommes ont aimé de tout temps à prendre en main la cause de Dieu et à le faire complice de leurs passions sanguinaires.
« Tuez tout! Dieu reconnaîtra les siens! »

 

Que sont devenues ces haines implacables? Le progrès de l'esprit humain les a balayées comme le vent d'automne fait des feuilles mortes. Les religions au nom desquelles se dressaient jadis les bûchers et les instruments de torture, vivent paisiblement côte à côte, sous les même lois, mangeant au même budget, et si chaque secte prêche toujours sa propre excellence, c'est tout au plus si elle damne encore la secte rivale.

 

Eh bien, ce qui est devenu possible dans ce domaine obscur et insondable de la conscience, avec l'esprit de prosélytisme des uns, l'intolérance des autres, le fanatisme et l'ignorance des masses; ce qui est possible à ce point qu'on le rencontre et le coudoie dans la moitié du monde, sans qu'il en résulte plus ni trouble ni violences; au contraire avec ce caractère bien saillant que là où les croyances sont diverses, les sectes nombreuses et sur un pied de parfaite égalité légale, elles sont aussi, tout en chacune, plus sages, plus soucieuses de leur dignité et de la pureté de leur morale que partout ailleurs; ce qui est devenu possible dans de si difficiles conditions, ne le serait-il pas davantage dans le domaine purement terrestre de la politique, où tout devrait être clair, où le but se définit par une phrase, où la science s'expose en quatre mots?

 

Qu'aujourd'hui, où un gouvernement n'existe qu'à la condition d'exclure tous les autres; où un parti ne domine qu'après avoir brisé les partis adverses; où une majorité qui gouverne a toujours à côté d'elle une minorité impatiente de gouverner; qu'aujourd'hui les partis se haïssent et vivent sinon en guerre, au moins en état de paix armée, quoi de plus inévitable? Et qui s'étonnerait de voir les minorités intriguer et remuer sans cesse, et les gouvernements de fait comprimer violemment toute aspiration vers une autre forme politique tout aussi exclusive, de telle sorte que la société se compose d'ambitieux aigris, attendant l'heure de la vengeance, et d'ambitieux satisfaits digérant au bord du précipice? Les principes erronés n'amènent pas de conséquences justes et la force n'engendre ni la vérité ni le droit.

 

Mais que toute contrainte vienne à cesser; que tout citoyen majeur soit et demeure libre, non pas une fois, au lendemain de quelque révolution sanglante, mais toujours et partout, de choisir, dans le dédale des données gouvernementales, celles qui vont à son esprit et à son caractère ou à ses besoins personnels; libre de choisir, entendons-nous bien, mais non d'imposer son choix aux autres: et tout désordre cesse, toute lutte stérile devient impossible.

 

Ce n'est encore là qu'une des faces de la question; en voici une autre: du moment où les procédés gouvernementaux sont soumis au régime de l'expérimentation, de la libre concurrence, il faut qu'ils progressent et se perfectionnent, c'est la loi naturelle. Plus de nuages, plus de profondeurs qui ne recèlent que le vide, plus de roueries qualifiées de finesses diplomatiques, plus de ces lâchetés ni de ces infamies badigeonnées de raison d'État; plus d'ambitions de cour ou de camps mal dissimulées sous le faux titres d'honneur ou d'intérêt national. En deux mots, plus de tromperie sur la nature et la qualité de la denrée gouvernementale. Désormais le jour est partout, les gouvernés comparent et se rendent compte, et les gouvernants comprennent enfin cette vérité économique et politique, qu'il n'y a qu'une condition de succès solide et durable en ce monde: c'est de faire mieux et à meilleur marché que les autres. A dater de ce moment l'accord universel s'établit, et les forces perdues jusque-là en labeurs stériles, en frottements et en résistances, s'unissent pour imprimer au progrès et au bonheur de l'humanité une impulsion imprévue, prodigieuse, vertigineuse.

 

Amen! Permettez cependant une petite objection: Quand toutes les variétés possibles de gouvernement auront été éprouvées partout, au grand jour de la publicité et de la concurrence, qu'en résultera-t-il? Il y en aura évidemment une qui sera reconnue la plus parfaite, et dont, alors, tout le monde voudra, ce qui nous ramènera à n'avoir pour tous qu'un seul gouvernement, c'est-à-dire juste au point de départ.

 

Pas si vite, je vous prie, ami lecteur. Quoi! de votre propre aveu, tous seraient d'accord et vous appelez cela revenir au point de départ? Votre objection me donne gain de cause sur la proposition principale, puisqu'elle suppose l'accord universel établi par le simple fonctionnement du laissez faire, laissez passer. Je pourrais me borner à prendre acte et vous tenir pour rallié, converti à mon système, mais je ne veux pas de demi-convictions et je ne cherche pas à faire des prosélytes.

 

Non, on n'en reviendra pas à n'avoir qu'une seule forme de gouvernement, si ce n'est peut-être dans un avenir lointain, quand la fonction gouvernementale sera réduite, du consentement général, à sa plus simple expression. Nous n'en sommes point là, ni près d'y arriver. En attendant, les hommes ne sont ni tous semblables d'esprit et de moeurs, ni aussi faciles à concilier que vous le supposez, et le régime de la concurrence est le seul possible. L'un a besoin d'agitation, de luttes; le repos lui serait mortel; l'autre, rêveur et philosophe, ne voit que du coin de l'oeil les bouillonnements de la société, et ses pensées ne se produisent que dans le calme le plus profond. Celui-ci, pauvre, savant, artiste inconnu, a besoin d'encouragements et de soutien pour enfanter son oeuvre immortelle; il lui manque un laboratoire pour ses expériences, un palais à construire, un marbre à faire dieu. Celui-là, génie puissant et prime-sautier, ne supporte aucune entrave et brise le bras qui veut le guider. A l'un, il faudra la république, ses dévouements et son abnégation; à l'autre, la monarchie absolue, ses pompes, ses splendeurs. Tel discoureur voudra un parlement, tel autre incapable d'assembler dix mots, demandera qu'on proscrive les bavards. Il y a des esprits forts et des têtes faibles, des ambitieux insatiables et des gens simples, content du petit lot qui leur est échu; il y a, enfin, autant de caractères que d'individus, autant de besoins que de natures différentes. Comment contenter à la fois tout ce monde avec une seule forme de gouvernement? Évidemment, on s'en accommodera à des degrés fort inégaux; il y aura des satisfaits, des indifférents, des frondeurs, des mécontents, voire même des conspirateurs.
 

En tout cas, comptez sur la nature humaine pour réduire le nombre des satisfaits au-dessous de celui des mécontents. Si parfait qu'on suppose ce gouvernement unique, et fût-il la perfection absolue, il y aurait toujours une opposition: celle des natures imparfaites, à qui toute perfection est inintelligible ou antipathique. Dans mon système, les plus vifs mécontentements ne seront que querelles de ménage, avec le divorce pour remède extrême.

 

Mais sous ce régime de concurrence, quel gouvernement voudra se laisser distancer par les autres dans la carrière du progrès? Quels perfectionnements, heureusement appliqués chez le voisin, refusera-t-on d'introduire chez soi? Cette émulation, constamment entretenue, enfantera des prodiges. Mais aussi, les gouvernés seront tous des modèles. Libres d'aller et de venir, de parler ou de se taire, d'agir ou de laisser faire, ils n'auront, s'ils ne sont pas pleinement satisfaits, à s'en prendre qu'à eux-mêmes. Dès lors, au lieu de faire de l'opposition afin d'être remarqué, on mettra son amour-propre à se persuader et à persuader aux autres que l'autorité dont on relève est la plus parfaite qui se puisse rêver. Ainsi s'établira entre gouvernants et gouvernés une douce intimité, une confiance réciproque et une facilité de relations aisée à concevoir.

 

Quoi? vous rêvez sérieusement et tout éveillé cet accord complet des partis et des sectes politiques? Vous comptez les faire vivre côte à côte sur le même terrain, sans qu'ils se heurtent, sans que les plus fort tentent d'absorber ou de soumettre les plus faibles? Vous imaginez que de cette grande Babel sortira la langue universelle?

 

Je crois à la langue universelle, comme je crois à la souveraine puissance de la liberté pour pacifier le monde; je n'entends prévoir ni le jour ni l'heure de l'accord. Mon idée est une semence que je jette au vent; tombera-t-elle sur un sol fertile ou sur les pierres du chemin? Ce n'est plus mon affaire. Je ne propose rien. Tout, d'ailleurs, est affaire de temps. Qui eût cru, il y a un siècle, à la liberté de conscience? Et qui, de nos jours, oserait la remettre en question? Y a-t-il bien longtemps qu'on souriait encore à cette idée bizarre que la presse était une puissance, un pouvoir dans l'État? Et maintenant les vrais hommes d'État s'inclinent devant elle. Et cette puissance nouvelle, l'opinion publique, que chacun de nous a vue naître et qui, encore embarrassée de ses langes, impose ses arrêts aux empires et pèse souverainement dans les conseils mêmes des despotes, l'aviez-vous prévue, et n'auriez-vous pas ri au nez de celui qui eût osé en prédire l'avènement?

 

Du moment que vous ne proposez rien, nous pouvons causer. Dites-moi, par exemple, comment dans cette enchevêtrement d'autorités, chacun reconnaîtra les siens. Et si l'on peut, à toute heure, s'enrôler sous ce gouvernement-ci, se dégager de celui-là, sur qui et sur quoi comptera-t-on pour régler les budgets et solder les listes civiles?

 

D'abord, je n'admets pas qu'on soit libre de changer à toute heure et de faire banqueroute à son gouvernement. On peut assigner à ces sortes d'engagements un minimum de durée; un an, je suppose. Des exemples pris en France et ailleurs m'autorisent à penser qu'il est possible de supporter, durant toute une année, le gouvernement qu'on s'est donné. Les budgets, régulièrement votés et répartis, obligeraient chacun jusqu'à due concurrence, et, en cas de contestation, les tribunaux ordinaires prononceraient. Quant à retrouver chacun ses sujets, ses administrés ou ses contribuables, est-ce plus difficile que pour chaque église de recenser ses fidèles et pour chaque association de compter ses actionnaires?

 

Mais vous aurez dix gouvernements, vingt peut-être au lieu d'un, donc autant de budgets, de listes civiles, de frais généraux autant de fois répétés qu'il y aura de différents états-majors.

 

Je ne nie point la force de l'objection. Remarquez seulement qu'en vertu de la loi de la concurrence, chacun de ces gouvernements tendra, de toute nécessité, à devenir aussi simple et aussi économique que possible. Les états-majors qui nous coûtent, Dieu sait! les yeux de la tête, se réduiraient au plus strict nécessaire, et les sinécures supprimées rendraient leurs titulaires au travail productif. Cependant la question ne serait, par là, qu'à demi résolue et je n'aime pas les solutions par à peu près. Trop de gouvernements seraient un mal, une cause de dépenses exagérées, sinon de confusion. Eh bien, dès que ce mal sera senti, le remède ne se fera pas attendre. Le bon sens public fera justice des exagérations, et il ne subsistera bientôt de gouvernements que ceux qui seront réellement viables: les autres périront d'inanition. Vous voyez que la liberté a réponse à tout.

 

Peut-être. Et les dynasties régnantes, et les majorités triomphantes, et les corps constitués, et les doctrines en crédit, pensez-vous que jamais ils abdiquent pour se ranger bénévolement sous la bannière du laissez faire, laissez passer? Vous avez beau dire que vous ne proposez rien, on n'esquive pas ainsi la discussion.

 

Dites-moi d'abord si vous croyez fermement qu'ils soient assez sûrs de leur positions pour avoir toujours intérêt à refuser une large concession? Or, moi seul, je ne destitue personne. Tous les gouvernements existent en vertu d'une force qu'ils puisent quelque part en dehors d'eux, et dont ils usent plus ou moins habilement pour se perpétuer. Dès lors, ils ont leur place assurée dans mon organisation. Qu'ils doivent perdre d'abord bon nombre de leurs adhérents plus ou moins volontaires, je n'ai garde de le nier; mais sans parler des chances de l'avenir, quelles enviables compensations du côté de la sécurité des pouvoirs et de leur stabilité! Moins de sujets, moins de contribuables, c'est le mot propre, mais en revanche, soumission absolue et cependant volontaire pendant la durée du contrat. Plus de contrainte, peu de gendarmes, guère de police; des soldats, tout juste assez pour la parade, mais les plus beaux possibles. Les dépenses décroissant plus vite que ne sauraient décroître les revenus. Plus d'emprunts, plus de gêne financière; on aura, ce qui ne s'était encore vu que dans le Nouveau Monde, des économies au moyen desquelles on pourra faire des heureux. On sera béni, encensé, et je ne parle pas de ces vapeurs stupéfiantes qu'on souffle au nez des pouvoir chancelants, mais de vrai parfums d'Arabie, faits pour des nez d'élite. Quelle dynastie n'aimerait à s'éterniser ainsi? Quelle majorité ne consentirait à laisser la minorité émigrer en masse?

 

Voyez enfin comme un système qui a pour base le grand principe économique de laissez faire est fort contre toutes les difficultés. La vérité n'est pas vrai à demi; elle est la vérité, ni plus ni moins. Aujourd'hui, nous avons des dynasties régnantes et des dynasties déchues; des princes qui portent la couronne et d'autres qui ne seraient point fâchés de la porter; et chacun a son parti; et chaque parti a pour mission principale de mettre des bâtons dans la roue du char de l'État, jusqu'au jour où, le char ayant versé, ils peuvent à leur tour monter dessus et risquer la culbute. Jeu charmant de bascule, dont les peuples payent les frais et ne se lassent guère, comme disait Paul-Louis Courier. Avec notre procédé, plus de ceux coûteux équilibres ni de chutes à grand fracas; plus de conspirations ni d'usurpations; tout le monde est légitime, et personne. On est légitime sans conteste, tant que l'on dure, et pour les siens seulement. Hors de là, nul droit divin ni terrestre, si ce n'est le droit de se modifier, de perfectionner ses plans et de faire un nouvel appel aux actionnaires.

 

Point d'exils, ni de proscriptions, ni de confiscations, ni de persécutions d'aucune sorte. Le gouvernement qui tombe liquide avec ses bailleurs de fonds; s'il a été honnête, si sa comptabilité est en règle, si les statuts, constitutionnels ou autres, ont été fidèlement observés, il peut quitter son palais le front levé et aller à la campagne rédiger ses mémoires justificatifs. Viennent d'autres circonstances: les idées se modifient, une lacune se fait sentir dans l'État collectif, une spécialité manque, des actionnaires inactifs ou mécontents cherchent un placement... Vite on lance son prospectus, on recueille des adhésions, et quand on se croit assez fort, au lieu de descendre dans la rue, comme on dit en style d'émeute, on monte au bureau de l'état politique, on fait sa déclaration, que l'on appuie du dépôt d'un exemplaire de ses statuts fondamentaux et d'un registre où les adhérents vont se faire inscrire, et voilà un gouvernement de plus. Le reste est affaire d'intérieur, de ménage, et les associés seuls ont à s'en enquérir.

 

Je propose un droit minime d'enregistrement et de mutation que les employés de l'état politique percevront eux-mêmes et à leur profit. Quelques cents francs pour fonder un gouvernement, quelques centimes pour passer individuellement de l'un à l'autre. Les employés n'auront pas d'autre traitement, mais j'imagine qu'ils ne seront pas trop mal rentés et que ces sortes de places seront très courues.

N'êtes-vous pas émerveillé de cette simplicité de rouages, de ce mécanisme puissant qu'un enfant pourrait conduire, et qui répond cependant à tous les besoins? Cherchez, tâtez, scrutez, analysez! Je vous défie de le trouver en défaut sur aucun point.

Aussi suis-je convaincu que personne n'en voudra: l'homme est ainsi fait. C'est même cette conviction qui m'engage à publier mon idée. En effet, si je ne fait point de prosélytes, ceci n'est qu'un jeu d'esprit, et nul pouvoir constitué, nulle majorité, nulle corporation, personne enfin qui dispose de quoi que ce soit n'a le droit de m'en vouloir.

 

Et si, par hasard, vous m'aviez converti?

 

Chu.....t. Vous allez me compromettre!


Panarchie

De Wikiberal.

La panarchie est une théorie politique prônant la coexistence de tous les systèmes politiques, où chacun s'affilie librement au gouvernement de son choix (ou ne s'affilie à aucun gouvernement), et où les règles du droit international s'appliquent aux rapports entre individus dépendant de gouvernements différents. Le terme a été inventé en 1860 par le belge Paul Émile de Puydt.

Les panarchistes affirment que la panarchie est anti-politique, puisque tous les pouvoirs politiques (impôts obligatoires, règlements imposés, autorité gouvernementale et administrative) disparaissent pour laisser place aux seuls rapports volontaires entre les hommes. La panarchie a beaucoup en commun avec plusieurs formes d'anarchisme.

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Ecrire un commentaire - Communauté : La Cyber-résistance - Publié dans : Philosophie politique - Par Cyber-résistant
Jeudi 22 mars 2012 4 22 /03 /Mars /2012 13:26

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COMMENT NOS APPARATCHIKS SE PROTÈGENT CONTRE L’ÉTATISME 

par Martin Masse 

 
          On sait que dans l’ex-Union soviétique et ses satellites, les membres influents du parti et les proches du pouvoir n’avaient pas besoin de faire la file pour acheter un pain ou l’un des rares morceaux de viande qui se rendaient dans les magasins d’État. Ces apparatchiks avaient leurs propres magasins exclusifs, avec des comptoirs bien garnis où ils pouvaient se procurer tous les biens de consommation de luxe importés d’Occident, en plus des biens de première nécessité.

 

          L’idéologie communiste prescrit, en théorie, l’égalité de tous. En réalité bien sûr, tout le monde est égal dans la misère et l’oppression, sauf la clique au pouvoir qui jouit de tous les privilèges. La planification socialiste menant invariablement au désastre économique, il faut bien que ces grandioses personnages qui ont l’honneur de faire progresser l’humanité vers sa libération se donnent les moyens de se protéger contre les effets pervers de leurs propres politiques. Il serait indigne de les forcer à consommer les souliers en carton ou les saucisses avec 0.5% de contenu de viande dont les masses prolétariennes doivent se contenter. Alors on permet l’existence d’un petit secteur commercial où les échanges de produits de qualité avec les exploiteurs capitalistes de l’Ouest sont permis. Rien qu’une petite entorse à la règle évidemment, la révolution n’est aucunement compromise.  
  
          Pour les apparatchiks, c’est la situation idéale: ils jouissent d’un immense pouvoir en tant que planificateurs et gestionnaires des secteurs étatisés de l’économie, en même temps que de privilèges qui leur donnent accès au luxe de l’économie capitaliste.  
  
La même chose ici 
  
          La situation n’est pas si différente dans les social-démocraties occidentales. Chez nous, les supermarchés sont évidemment bien garnis et on peut se procurer la plupart des produits de luxe très facilement. Mais il reste des pans entiers de l’économie contrôlés par l’État, en particulier la santé et l’éducation, où l’on observe le même phénomène que dans le cas de la nourriture et des vêtements dans les « démocraties populaires » de l’Est.  
  
          La propagande nationalo-étatiste décrit la santé et l’éducation comme des « biens sociaux », c’est-à-dire le contraire d’un simple bien de consommation ou, pour employer un terme encore plus dénigré, une « marchandise ». C’est ce qui justifierait la mainmise des bureaucrates sur ces secteurs, au profit de la collectivité tout entière. Comme lorsque les bureaucrates planifient les récoltes de patates, ce qui arrive en pratique est que les services de santé et d’éducation sont rationnés et qu’il faut se contenter de services moindres et de moins bonne qualité que ce que l’on souhaiterait obtenir. D’une réforme majeure à l’autre, ces secteurs sont presque constamment en crise.  
  
          Que font nos apparatchiks? Ils se protègent en ayant recours à des services parallèles qui sont à l’abri des catastrophes de la planification socialiste.  
  
          Au Québec, l’éducation « publique et gratuite » est une sorte de Tchernobyl permanent. On sait à quel point les élèves qui arrivent au cégep, et même à l’université, ne savent souvent pas écrire plus de trois mots sans faire de faute. Exprimer une pensée cohérente dans un texte de quelques pages est un exploit pratiquement surhumain. Au secondaire, 41% des garçons et 26% des filles quittent l’école avant d’avoir obtenu leur diplôme, résultat direct de la mauvaise gestion, des contraintes réglementaires, du manque d’incitatifs à la performance, de l’absence d’implication des parents (pourquoi perdre son temps lorsque ça ne change rien?), de méthodes pédagogiques inadaptées (parce que déterminées par des bureaucrates et imposées uniformément à toutes les écoles), etc.  
  
          Les apparatchiks défendent évidemment cette façon de faire, puisqu’ils en sont les bénéficiaires. Des milliers de fonctionnaires, de syndicalistes, de petits gestionnaires de commissions scolaires et de professeurs incompétents ont des emplois protégés dans ce système. Mais envoient-ils leurs enfants dans ces écoles publiques? Wô! Tout de même, ce qui est bon pour le peuple n’est pas nécessairement bon pour l’élite! Il serait intéressant d’avoir des statistiques là-dessus. Mais on sait qu’une forte proportion de ces personnages envoient plutôt leur progéniture à l’école privée qui, même si elle est loin d’être libérée tout à fait de l’emprise des bureaucrates, n’en réussit pas moins à offrir des services infiniment supérieurs grâce à l’autonomie partielle dont elle jouit. Même l’actuel ministre de l’Éducation préfère envoyer ses enfants au privé. Cette clique de parasites, dont les salaires sont directement volés dans les poches des individus productifs de notre société, a évidemment les moyens de payer les frais de quelques milliers de dollars par année que cela implique. 
  

     « D'une réforme majeure à l'autre, les secteurs de la santé et l'éducation sont presque constamment en crise. Que font nos apparatchiks? Ils se protègent en ayant recours à des services parallèles qui sont à l'abri des catastrophes de la planification socialiste. »

 

La même chose se produit pour les services de santé. Inutile de décrire l’état du réseau étatisé de santé, dont les déboires font les manchettes pratiquement toutes les semaines depuis des années (voir par exemple LA SANTÉ DANS TOUS SES ÉTATS, le QL, no 16 et LE CHAOS PLANIFIÉ DANS LES URGENCES, le QL, no 54). Nos apparatchiks ont bien sûr des options alternatives pour éviter de poireauter des heures dans une salle d’urgence, ou d’attendre des mois pour une chirurgie importante.  
  
          Il y a quelques années, le premier ministre Robert Bourassa avait fait traiter son cancer dans une clinique américaine, ce que font de nombreux Québécois et Canadiens qui en ont les moyens. Mais il existe aussi au Québec une zone grise où l’on retrouve des cliniques privées qui offrent des services rapides, efficaces et utilisant les dernières technologies. On a ainsi appris la semaine dernière que le chef du PSDLQ (Parti soi-disant libéral du Québec), Jean Charest, avait payé 900 $ par année jusqu’à récemment pour s’inscrire à une telle clinique offrant des examens et diagnostics rapides. Le même apparatchik dénonçait sur toutes les tribunes, il y a à peine quelques mois, la proposition de l’Action démocratique de faire plus de place au secteur privé en santé en affirmant de façon démagogique que l’ADQ voulait remplacer notre carte d’assurance-maladie par une carte de crédit.  
  
Le gun du vieux Péladeau 
  
          Un autre petit fait intéressant sur la vie dangereuse de nos apparatchiks était dévoilé il y a quelques jours dans Le Devoir (28 janvier), qui rapportait certaines révélations contenues dans une nouvelle biographie de l’homme d’affaires richissime Pierre Péladeau, décédé il y a cinq ans. Écrite par Bernard Bujold, un ancien adjoint du fondateur de Quebecor, le livre sort cette semaine en librairie.  
  
          On y apprend que M. Péladeau gardait toujours une arme à feu (une arme chargée prête à être utilisée, présume-t-on) près de lui dans sa chambre à coucher. Et que cette arme avait été achetée sur les conseils de son bon ami, Jacques Duchesneau, chef à l'époque du Service de police de la Communauté urbaine de Montréal, histoire de se protéger d'une société changeante où « les criminels étaient de plus en plus audacieux et voraces », écrit l’auteur. L’arme ayant été volée en 1996, M. Péladeau s’est très vite équipé d'un Backup DA de calibre 380, « assez petit pour tenir dans la poche d'un veston » avec l'aide de l'armurier de la police. Avec en prime le privilège de pouvoir l'essayer en compagnie du numéro un de la police montréalaise au centre de tir de la police.  
  
          Rappelons que contrairement à ce qui se passe dans plusieurs États américains, la loi canadienne proscrit le port d’armes de poing. Aucune arme ne peut même être gardée dans la maison sans être vidée et entreposée dans un endroit difficile d’accès. Il est interdit d’avoir une arme chargée à la portée de la main dans sa chambre à coucher. Une femme ne peut même pas garder sur elle une petite bonbonne de poivre de Cayenne pour faire fuir un agresseur (voir POIVRE: PAS SEULEMENT DANS MON ASSIETTE, le QL, no 22). Ici, les individus n’ont pas le droit de se défendre. Si vous êtes victime d’une agression, d’un vol ou d’un viol, les autorités suggèrent de ne pas provoquer inutilement le bandit et de faire ce qu’il demande. Ensuite, lorsqu’il est parti, et si vous êtes toujours vivant, appelez 9-1-1 et attendez que la police arrive.  
  
          Les apparatchiks sont évidemment des personnages trop importants pour l’avenir de notre société pour qu’on leur fasse courir de tels risques. Eux bénéficient de services de sécurité avec des gardiens armés, ou encore d’exemptions à la loi leur permettant de porter des armes de poing. Comme le rapporte le quotidien montréalais, être riche et influent a ses privilèges. Et Pierre Péladeau, même s’il a déjà été un véritable entrepreneur au début de sa carrière, est vite devenu un membre en règle de « Québec Inc. », c’est-à-dire de ce vaste réseau de copinage entre l’État et les grandes entreprises subventionnées et protégées qui sont les « fleurons » de notre économie. C’est par exemple grâce aux fonds publics engloutis par la Caisse de dépôt et placement dans l’aventure (qui a depuis mal tourné) que Quebecor a pu, il y a quelques années, se porter acquérir du cablôdistributeur Vidéotron, question d’éviter que la compagnie ne tombe dans les mains d’un acheteur ontarien.  
  
          Que doit-on penser de ce type d’arrangement? « C'est tout à fait normal, commente M. Bujold. Quebecor était une compagnie importante. Duchesneau se devait donc de rencontrer son président afin de le conseiller sur sa sécurité personnelle. Tout ça a été fait dans la plus grande légalité. Beaucoup de personnalités publiques ont pu jouir de ce privilège », ajoute-t-il. 
  
          Eh oui, c’est tout à fait normal que les apparatchiks veuillent se protéger contre les effets pervers de leurs politiques étatistes. Qu’ils jouissent de privilèges dont est exclus le commun des mortels. Qu’ils aient accès à des services de première classe fournis par le secteur privé, pendant que la masse doit se contenter de services délabrés dans le secteur public. C’est dans la nature des choses, dans une société en voie de soviétisation. 


Étatisme

De Wikiberal.

Définition

L'étatisme désigne les pratiques politiques par lesquelles l'État intervient directement dans l'ensemble de la vie économique et sociale (interventionnisme).

On peut aussi le définir comme une doctrine sans théoricien précis, mais qui se trouve appliquée, à différents degrés, par presque tous les pays, en particulier par ceux attachés à une fonction publique importante.

On parle ainsi de « système » étatique pour les pays où ces pratiques deviennent la dominante de l'organisation économique et sociales.

L'anti-étatisme libéral

Les libertariens et les libéraux sont opposés à l'étatisme parce que :

  • la plupart des actions de l'État ont des effets négatifs (voir vitre cassée, loi de Savas, loi de Bitur-camember, interventionnisme, protectionnisme,...) ;
  • les effets positifs, quand ils existent, peuvent être obtenus sans l'action coercitive de l'État par des mécanismes volontaires, ceux de la société civile ;
  • même si certains effets positifs ne peuvent être obtenus par des mécanismes volontaires, la fin ne peut justifier les moyens dans ces cas précis.

L'étatisme cherche son auto-justification dans des théories ad hoc, telle que la théorie des biens publics, ou dans des affirmations qui tiennent du sophisme par lesquelles il prétend représenter la société - sophismes dénoncés aussi bien par les libertariens que par les philosophes :

  • Les défenseurs de l’État, y compris les philosophes aristotéliciens et thomistes classiques, sont tombés dans cet énorme non sequitur qui consiste à sauter de la nécessité de la société à la nécessité de l’État. Alors qu’en fait, comme nous l’avons montré, l’État est un facteur anti-social qui empêche l’échange volontaire entre les hommes, la créativité individuelle et la division du travail. La "société" est une étiquette commode pour décrire la libre interaction entre les personnes dans les échanges volontaires. Il convient ici de rappeler la distinction éclairante établie par Albert Jay Nock entre le "pouvoir social", fruit de l’échange volontaire qui caractérise l’économie et la civilisation, et le "pouvoir étatique", qui consiste dans l’interférence coercitive et l’exploitation de ces avantages. (Murray Rothbard, Ethique de la Liberté, chap. 24)
  • L'État, c'est le plus froid de tous les monstres froids : il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche: "Moi, l'État, je suis le Peuple." (Nietzsche)

Liens avec des doctrines plus construites

  • Le libéralisme est partiellement incompatible, il conteste l'efficacité d'une telle démarche et se décharge de nombreuses responsabilités inhérentes à l'État-providence » (charities, recherche privée, retraites, ...).
  • Le libertarisme est opposé à l'État (anarcho-capitalisme) ou se contente d'un État minimal (minarchisme).
  • L'anarchisme est fondamentalement incompatible, rejetant l'existence même d'autorité de type état.
  • Les constructivismes, qui proclament que les choix publics doivent être guidés par la volonté de construire un certain type de société définie préalablement.
  • L'utilitarisme, qui proclame que le bien-être des individus est la raison d'être de la société, se sert lui aussi en général de l'État. Voir social-démocratie.
  • Le mercantilisme pour lequel l'économie, et notamment le commerce extérieur, d'un pays aurait pour but essentiel d'accumuler des moyens financiers assurant sa puissance sur le plan international.
  • Le pragmatisme, doctrine de l'instrumentalisation des doctrines aux services des buts poursuivis. Ces buts peuvent être très divers (gain d'une guerre, paix sociale, richesse collective, bien-être du plus mal loti, etc.) mais toujours utilitaires. Le pragmatisme ne rejette donc pas ni n'impose l'étatisme, mais comme celui-ci est un instrument puissant, il est rare qu'il ne soit pas étatiste.
  • Le collectivisme, qui subordonne l'individu au groupe en matière de choix et de responsabilités, en prétendant que cela améliore aussi les conditions de vie de l'individu lui-même.
  • Le totalitarisme, forme extrême de l'étatisme, contrôle totalement la vie des individus par la fusion de l'État, de la société, et des structures de pouvoir et de contrôle.

Citations

  • On a maintenant tâté de toutes les variantes de l’étatisme et elles ont toutes échoué. Partout dans le monde occidental au début du 20è siècle les chefs d’entreprise, les politiciens et intellectuels s’étaient mis à appeler de leurs voeux un "nouveau" système d’économie mixte, de domination étatique, à la place du laissez-faire relatif du siècle précédent. De nouvelles panacées, attrayantes à première vue, comme le socialisme, l’État corporatiste, l’État-Providence-Gendarme du monde, etc. ont été essayées et toutes ont manifestement échoué. Les argumentaires en faveur du socialisme et de la planification étatique apparaissent maintenant comme des plaidoyers pour un système vieilli, épuisé et raté. Que reste-t-il à essayer sinon la liberté ? (Murray Rothbard)
  • Croire que les hommes ne sont pas assez intelligents pour s'entendre en société sans l'intervention de l'État relève d'une conception archaïque de la condition humaine. (Alain Dumait)
  • Je crois que notre Léviathan Tout Puissant est une infinie source de sagesse, qui apporte la Confiance là où elle serait inimaginable sans Lui, qui fournit des Services Publics qui seraient inimaginables sans Lui. Je crois que la solution ultime à chacun et à tous les problèmes de la vie est que l'État devrait débloquer les fonds nécessaires en insérant les lignes appropriées dans le livre sacré du budget. Alleluïa! (le Credo Citoyen)
  • Le socialisme triomphera sous la forme du socialisme d'État. La bourgeoisie, au lieu de s'opposer aux progrès de ce dernier, le favorise autant qu'il est en son pouvoir. Chacun tâche de happer un morceau du budget, les citoyens ne voient dans les administrations de l'État, des provinces et des communes que des instruments pour se dépouiller les uns les autres. Quelqu'un voudrait-il s'en abstenir qu'il ne pourrait pas. Toutes les fois que les citoyens se sont réunis dans le simple but de résister à une spoliation dont ils étaient les victimes, ils ont échoué. Quand, au contraire, ils se réunissent pour obtenir leur part du gâteau, le succès couronne assez généralement leurs efforts. C'est la fable du chien qui portait le dîner de son maître. (...) Tant que subsistera le sentiment qui porte les hommes à s'entre dépouiller au moyen des administrations publiques, les budgets augmenteront, jusqu'à ce qu'enfin, ils produisent la ruine des peuples et qu'un gros dogue prenne la place de cette meute affamée. Il mangera pour quatre, mais il pourra encore y avoir économie, s'il empêche de dévorer ceux qui mangeaient pour huit. (Vilfredo Pareto)
  • L’étatiste est un homme qui est en train de devenir socialiste, et s’il meurt sans le devenir, c’est qu’il n’a pas assez vécu pour le devenir. (Émile Faguet)
  • Je crois bien qu’il n’y a pas de libéraux en France. On croit qu’il y a plusieurs partis en France ; c’est une erreur. Il n’y en a qu’un : c’est l’Étatisme. Tous les Français sont étatistes. A ce compte là, la fameuse unité morale devrait exister ; seulement, si tous les Français sont étatistes, chacun veut l’État pour lui et au service de ses intérêts et de ses passions ; et cela ne fait qu’un seul parti en théorie, mais en fait beaucoup en pratique. (Émile Faguet, Le libéralisme)
  • L’étatisme est la croyance en l'État (c'est-à-dire la coercition<