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24 novembre 2013 7 24 /11 /novembre /2013 11:10

Camarade Cyber-Libertarien ?

Vous avez décidé de combattre le collectivisme, ou du moins ses idées. Mais sur quel terrain allez-vous engager la bataille ? Attention aux mines ! 

Par Cyber-Résistant.

 

http://media.paperblog.fr/i/630/6304152/camarade-liberal-L-W0x4sO.jpeg

 

Le libertarianisme est l'aîné

Comme nous sommes entre connaisseurs, grillons les petites gares. Le libéralisme apparaît à la surface de la planète Terre, selon les théories, dès la Grèce antique, ou dans l'élan des Lumières. Peu importe, car l'essentiel est ici : le libéralisme est né avant le communisme – dont on ne saisit les premières traces que chez Babeuf, et dont la gestation va crescendo tout au long du XIXème siècle, jusqu'à la pyrotechnie russe de 1917. 

La logique voudrait donc que le libertarianisme se sente naturellement lui-même hors du champ de réflexion collectiviste, qu'il ne s'y aventure que pour mener des assauts ou se documenter sur l'adversaire, sans l'imiter. Or, le libertarien peut singer, sans en avoir conscience, le collectiviste.

 

Mieux que le sabre-laser : le matérialisme dialectique.

Dans notre lutte contre l'idéologie, nous autres libéraux disposons d'un armement d'élite : fusils de précision Hayek, radars Bastiat, avions de chasse Revel, porte-avions Aron. Du fiable, du sérieux, ça ne s'enraye jamais et ça dégomme des fans de Bayrou par troupeaux entiers. Mais le communiste, lui, ne se laisse pas faire. Il a confiance en ses chances. En effet, il est équipé en série d'une arme prodigieuse : le matérialisme dialectique (diamat pour les intimes). Qu'est-ce ? La structure de la pensée marxiste-léniniste, inchangée depuis un siècle et demi. Elle consiste en un détournement de Hegel par Marx et de Marx par Lénine. Comment ça marche ? Simple comme bonjour : le matérialisme dialectique part du principe que tout ce qui existe, les atomes, les planètes, les concepts, les sentiments, est régi par une seule et unique loi. Comment la résumer ? Plongeons dans un crâne de stalinien. 

1. Tout est contradiction, et toute contradiction est conflit. Les objets, les individus, les pensées, n'ont pas de définitions propres : on ne peut les envisager que dans la relation d'opposition qu'ils entretiennent avec leurs contraires. Ainsi, on ne peut définir le bourgeois que par rapport au prolétaire et inversement, et le rapport qui les lie est obligatoirement agressif : chacun veut prendre l'ascendant sur l'autre. Les galaxies et les microbes, et jusqu'à vos fantasmes, fonctionnent sur ce schéma.  

2. L'opposition entre les contraires est une tension, laquelle ne peut évoluer que vers la radicalisation. "L'aggravation des contradictions" – expression chérie des marxistes – permet au monde de se trouver un sens et d'évoluer. Plus le bourgeois et le prolétaire se haïssent, plus leur face-à-face est utile, fertile, prometteur. 

3. Lorsque cette haine atteint son climax, elle explose et crée un nouveau monde. Le marxiste parle alors de "saut qualitatif". C'est la définition de la révolution telle que la rêvent les porteurs de t-shirts du Che : la tension entre les contraires, une fois en ébullition, provoque une explosion générale, laquelle accouche d'une situation inédite.

4. Dans cette situation nouvelle, ce qui relève du passé est obsolète, encombrant, parasite. Vous, par exemple.

 

Le muscle idéologique

Proposition / contre-proposition / tension / déflagration / nouveau monde (lequel nouveau monde est une nouvelle proposition, laquelle appelle nécessairement une contre-proposition, etc) : c'est à travers cette progression en cinq étapes que le communiste voit le monde, le vivant, l'humain et l'Histoire. L'Univers et les bactéries n'existent qu'à travers ce process sans fin, par et pour lui. Rien n'est fixe, tout est mouvement, rien n'est vrai, tout est évolution, rien n'est moral, tout est progrès, et il faut que ça se tende, que ça explose, que ça se renouvelle en permanence. Ce véhicule n'a pas de freins. Au milieu de ce bouillonnement se joue le conflit fondamental : le combat à mort entre les puissants et les misérables, a.k.a. la lutte des classes.

Attention. Le communiste ne se contente pas d'observer les êtres, les choses et les idées à travers ce prisme. Il pense ainsi, et il vit ce qu'il pense. Il a tendance à chercher la contradiction, à détecter la tension, à l'encourager. Le diamat n'est pas seulement une paire de lunettes déformantes qui fait voir des conflits partout, c'est également une drogue qui donne envie d'aggraver ces conflits afin de provoquer, de manière mécanique, des explosions. Le diamat ne pense pas à votre place, mais il sculpte votre pensée, il la guide, la met en perspective. L'effet produit est à la fois rassurant, enivrant, et permet de tenir tête à nombre d'adversaires.

 

Existe en plusieurs couleurs

Cette machinerie mentale fait du communiste un militant politique très particulier, unique en son genre dans le paysage français. Le matérialisme dialectique vous change un homme. L'encarté du FN peut être empli de ressentiments, d'errances conceptuelles, de peurs justifiées et de slogans infirmes, mais le fonctionnement général de son cerveau reste banal. Il n'y a pas de reformatage complet du fonctionnement neuronal chez le frontiste comme chez le communiste français. Entendons-nous bien : mon propos n'est pas que le FN rend moins bête que le PCF, mais que le diamat réorganise entièrement le cerveau qu'il contamine, alors que le lepénisme se contente de le manipuler. En d'autres termes : le communiste n'a pas besoin d'un leader fort, car il a une grande théorie. Chaque communiste est un Lénine, car le diamat permet de penser exactement comme Lénine sans même avoir à le lire.

La mentalité politique d'un lepéniste est beaucoup moins ordonnée, carrée, solide, pugnace, coriace que celle d'un trotskiste. Et ce caractère blindé, métallique, du communisme déteint sur le socialisme son allié. Allez donc sur ina.fr regarder les vidéos de Rocard à la fin des années 60 et dans les années 70 : il n'a que la "rupture avec le capitalisme" à la bouche. De même pour Mitterrand, qui harangue la foule en affirmant que "celui qui n'est pas prêt à rompre avec le capitalisme, celui-là n'a pas sa place au Parti Socialiste" (ovation monstre). Idéologiquement parlant, Rocard et Mitterrand, à l'époque, ne sont pas si différents d'un Mélenchon aujourd'hui. Une part non négligeable du socialisme français parle couramment le diamat. Tous les anciens trotskistes du Gouvernement le connaissent par cœur. Nombre de journalistes également, Edwy Plenel le premier.

 

Vous jouez à domicile, ou à l'extérieur ?

Que le diamat déteigne sur le PS, soit, on s'y attendait. Sur le centre ? Bien sûr, puisque le centre refuse d'être à droite. Sur la droite ? Oui, car le post-gaullisme est un recyclage patriote de concepts mitterrandiens. À l'extrême-droite ? Sans aucun doute : les diatribes contre la finance en font foi. Mais sur le libertarianisme ? Quand même pas ! Pas nous ! Voire.

Que veut le marxisme ? Il veut jouer à domicile : il entend que le libertarianisme soit le contraire du marxisme. Pourquoi ? Parce que cela permettra au diamat de créer un conflit contradictoire, symétrique. Donc d'engager la bataille sur le terrain même du diamat – et non en terrain libertarien ou neutre. Le marxiste fait son possible pour que son pré carré personnel, intime, constitue le champ de bataille. Un communiste, un socialiste hardcore vous proposent de jouer sur leur territoire traditionnel, le seul qu'ils connaissent, le seul où ils puissent vaincre : celui de la contradiction, de la tension, du choc des extrêmes. C'est, pour eux, la meilleure chance de vous terrasser ; et c'est un progrès objectif, presque un devoir sacré, puisqu'à travers ce minuscule choc frontal marxisme-libéralisme, se jouent le déroulement, la fluidité du diamat et de la lutte des classes. Chaque discussion de bistro entre un libéral et un communiste participe au grand Tout révolutionnaire.

Où le bât blesse, c'est que, nous l'avons vu, le libéralisme est antérieur au communisme, et ne peut donc en aucun cas être son contraire : le communisme n'entre pas en compte dans la définition première du libertarianisme. De même, le marxisme, le communisme, le socialisme hardcore ne sont pas des contraires du libéralisme, pour la bonne raison qu'ils ont leur cohérence propre. Le libertarianisme n'a pas de diamat. Mais le collectiviste a besoin qu'il y ait contradiction : il la crée donc artificiellement. Et, à cet instant, tout est dans vos mains.

 

Ne faites pas le déplacement

Si vous acceptez d'être le contraire du communiste, vous jouez sur son terrain, chez lui, sur son gazon pourri dont il connaît chaque trou, dans son stade trop grand cerclé de statues d'ouvriers trop musclés, avec son public aviné et enragé, et un arbitre impressionné par l'ambiance délétère. Tous les amoureux du sport savent que jouer à l'extérieur est objectivement plus difficile qu'à domicile. Vous avez le plus grand mal à marquer le moindre but et vous prenez deux cartons rouges. Tous vos arguments, vos belles intentions sont enfermés dans le décor manichéen, bicolore, simpliste, du diamat : quand bien même vous ne dites que la vérité, quand bien même vos raisonnements sont clairs et compréhensibles, quand bien même vous vous montrez à l'écoute et amical, vous adoptez une position contraire à la position communiste, ce qui génère une tension allant crescendo au fil de la discussion, ce qui lui fait hausser la voix, ce qui vous fait monter d'un ton, ce qui l'énerve, et l'on se dirige tout droit vers une explosion... donc, Marx et Lénine ont raison ! Vous venez de renforcer un néo-bolchévique dans l'envie de vous faire monter, et toute votre famille avec, et bientôt vos amis, dans un wagon de marchandises.

Mais il y a pire : vous venez également d'imposer au libertarianisme une forme idéologique. Vous en avez fait le reflet d'une machine. Donc, vous lui avez fait perdre sa forme originelle, vous l'avez mécanisé. Ce faisant, vous avez muselé son potentiel, entravé sa puissance de feu, réduit sa marge de manœuvre, ralenti ses réactions, appauvri ses intuitions et sali son panache. Dans un duel "machine vs. machine", ce libéralisme aux pieds de plombs, prévisible, ne fera pas nécessairement le poids dans son choc avec le tank idéologique du camarade Lénine. Vous rentrez à la maison avec un match nul dans la musette, au mieux. Et les témoins de la discussion diront le lendemain devant la machine à café : "Quand tu les vois discuter, tu te dis forcément qu'ils se valent, en fait". Vous êtes le contraire d'un communiste, rien de plus, une misère : un faire-valoir. Par votre faute, l'idée de liberté a perdu des points. Et des points, on en manque, ces derniers temps.

Nous sommes tous passés par là. Le collectiviste dit au libéral : je suis ton miroir inversé. Diabolique est la tentation de se regarder en ce miroir. Pour le libertarien, le premier moyen, le plus urgent, de ne pas ressembler au collectiviste est de ne pas consentir au rôle maudit de contraire. 

 

Un exemple pour conclure

 Chaque fois qu'un libertarien, à l'oral comme à l'écrit, utilise le mot "capitalisme" au lieu des mots "échange", "commerce" et "marché", il marque contre son camp. Non parce que le capitalisme serait moins bon que l'échange. Mais parce qu'appeler "capitalisme" l'échange, c'est très précisément une tactique léniniste. Se dire "Je vais les battre avec leurs propres armes" ne fonctionne pas. La vérité politique n'est pas douée pour le pantomime. Nous ne devons pas engager la bataille aux socialistes à leur niveau, où ils nous attendent, mais en restant au-dessus. Parachutez-vous sur les promontoires avec de quoi tenir un siège, et sortez les catapultes. À vous la vue panoramique, à eux les marécages. Qu'ils sortent du brouillard, s'ils osent. Vous n'y entrerez pas.


Matérialisme historique

De Wikiberal

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/5/56/Lenin,_Engels,_Marx.pngLe matérialisme historique ou conception matérialiste de l'histoire est la conception marxiste de l'histoire. Elle repose sur la thèse selon laquelle les événements historiques sont la résultante des conditions économiques et sociales, en particulier des rapport entre classes sociales :

«Dans la pratique sociale de leur vie, les hommes entrent en rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un certain degré de développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle répondent des formes sociales et déterminées de conscience. »
    — Karl Marx, Préface à la critique de l'économie politique

Concept

Cette conception s'intéresse aux conditions d’existence des êtres humains, aux rapports entre les classes sociales, et à leur influence sur les évolutions historiques, pour analyser les causes des développements et des changements qui s'opèrent dans les sociétés. Cependant cette conception n'est pas forcément conforme à l'histoire. Elle prétend expliquer l'histoire par des lois immuables. Conséquence de cet a priori, les adeptes du matérialisme historique ont un parti-pris qui cherche à faire rentrer les faits historiques dans la théorie. Cette démarche est à l'exact opposé de la rigueur de la recherche historique.

Dans le pire des cas, ceci conduit à la tentation totalitaire : il faut forcer le cours de l'histoire dans une certaine direction, en se fondant sur une fausse conviction que l'on « sait » la façon dont l'histoire est en mouvement. La doctrine (le marxisme) va à contresens d'une recherche historique véritablement scientifique, et conduit à des projets politiques qui se soucient peu de la morale, des intérêts et des convictions de la population. A l'inverse de cette démarche, le libéralisme propose des démarches basées sur un cheminement par erreurs et corrections, sans dogmatisme.

Une façon d'évaluer les mérites du matérialisme historique serait de regarder les résultats réels des recherches historiques effectuées par les marxistes, les semi-marxistes (comme l'école des Annales) et les non-marxistes qui prétendent avoir été inspirés par le matérialisme historique. De ces travaux on voit qu'il n'y a pas le moindre début de preuve que le matérialisme historique soit véritablement scientifique, explique mieux certains faits historiques que d'autres théories et ait une réelle capacité à expliquer le présent (ce qui est une fonction importante de l'étude de l'histoire).

Le matérialisme historique constituait au XXe siècle une base idéologique dogmatique de l'URSS ; il y était enseigné de façon officielle (cet Истмат, redouté des étudiants, était une matière obligatoire et éliminatoire aux examens). Les étudiants apprenaient que le développement de la société passait par les stades du communisme primitif, puis de l'esclavage, puis du féodalisme, puis du capitalisme, pour s'achever enfin dans le communisme et la société sans classe. Cependant il n'y eu aucun développement « scientifique » de cette théorie, que Karl Popper appelait une pseudo-science puisqu'irréfutable.

On doit également noter que le terme de « matérialisme historique » n'est pas de Karl Marx. Il a parlé uniquement de « nouveau matérialisme » et, plus tard de « conception matérialiste de l'histoire ». Le terme est considéré comme impropre, voire comme une trahison de la pensée de Marx, par plusieurs marxologues (en particulier Maximilien Rubel). Toutefois ce concept, au contenu flou et changeant, a été revendiqué par la plupart des courants se déclarant marxistes et fait partie intégrante de la doctrine marxiste.

Une métaphysique dogmatique

Pour les idéologues marxistes, le matérialisme historique est une espèce de clé qui ouvre toutes les portes. Ainsi, un mathématicien marxiste, Paul Labérenne, n'hésite pas à affirmer que le marxisme donne l'explication de l'évolution historique des mathématiques en fonction des conditions techniques, économiques et sociales dont elles dépendent... Michael Polanyi s'est particulièrement attaché à réfuter la vision du développement scientifique comme conséquence d'une quelconque « demande sociale ».

En réalité, son ontologie matérialiste et son historicisme font du matérialisme historique une métaphysique dogmatique analogue à une religion. Comme l'explique Luc Ferry :

Cette ontologie vire aussitôt à l'onto-théologie en servant non seulement de fondement à la connaissance, mais au réel historique. Où l'on retrouve au passage, mais bien sûr sous une forme déguisée, la structure la plus fondamentale de l'argument ontologique : grâce à la connaissance des lois de l'histoire fondée sur le concept d'infrastructure-cause (dialectique) des superstructures, on va pouvoir déduire l'existence du concept, par exemple la nécessité absolue de l'avènement du communisme, à partir des contradictions du capitalisme. Comme dans la théologie la plus traditionnelle, on déduit le futur du présent, donc l'existence à venir du concept d'aujourd'hui. A cet égard d'ailleurs, le marxisme finit par être moins déconstructeur de la métaphysique que piégé lui-même par les illusions les plus classiques de celle-ci. [1]

De la même façon, pour Julien Benda le matérialisme historique est une "position mystique" (Préface de 1946 de la Trahison des Clercs). Pour Joseph Schumpeter, c'est même une religion :

Sous un certain aspect important, le marxisme est une religion. A ses fidèles il offre, en premier lieu, un système des fins dernières qui donnent un sens à la vie et qui constituent des étalons de référence absolus pour apprécier les événements et les actions ; de plus, en second lieu, le marxisme fournit pour atteindre ces fins un guide qui implique un plan de salut et la révélation du mal dont doit être délivrée l'humanité ou une section élue de l'humanité. Nous pouvons préciser davantage : le socialisme marxiste appartient au groupe des religions qui promettent le paradis sur la terre. (Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942)

Ludwig von Mises souligne également le messianisme historique du marxisme :

L'essence de la philosophie marxiste est ceci : nous sommes dans le vrai parce que nous sommes les porte-parole de la classe prolétarienne montante. Le raisonnement discursif ne peut invalider nos thèses, car elles sont inspirées par le suprême pouvoir qui détermine la destinée de l'humanité. Nos adversaires ont tort parce qu'il leur manque l'intuition qui guide nos esprits. Ce n'est, évidemment, pas leur faute si en raison de leur origine de classe ils ne sont pas pourvus de l'authentique logique prolétarienne et sont aveuglés par des idéologies. Les insondables décrets de l'histoire nous ont élus et les ont condamnés. L'avenir est à nous. (L'Action humaine, première partie, chapitre III)

Points de vue libéraux

La théorie marxiste a suscité de nombreuses critiques. Ainsi, dès 1897 dans La Conception matérialiste de l'histoire, le sociologue libéral français Émile Durkheim distinguait dans la théorie marxiste deux composantes : d'une part, reconnaître l'importance des phénomènes économiques et sociaux dans l'évolution des sociétés. Le point lui paraît important mais aucunement lié au marxisme :

« Nous croyons féconde cette idée que la vie sociale doit s'expliquer, non par la conception que s'en font ceux qui y participent, mais par des causes profondes qui échappent à la conscience. [..] Seulement, nous ne voyons aucune raison pour la rattacher au mouvement socialiste, dont elle est totalement indépendante. Quant à nous, nous y sommes arrivé avant d'avoir connu Marx. »

Cela ne prouve en rien l'existence de la lutte des classes postulée par Marx pour expliquer la marche de l'histoire et encore moins l'inexorabilité du socialisme :

« il ne nous est pas possible d'apercevoir quelle part le triste conflit de classes dont nous sommes actuellement les témoins a pu avoir dans l'élaboration ou dans le développement de cette idée. (..) Le socialisme a pu utiliser l'idée à son profit ; mais il ne l'a pas produite et, surtout, elle ne l'implique pas. »

Associer ces deux composantes comme le fait le marxisme est une erreur. Durkheim souligne :

« cette confusion est dénuée de tout fondement ; et il importe de la faire cesser. Il n'y a aucune solidarité entre ces deux théories, dont la valeur scientifique est singulièrement inégale »

Le philosophe Julien Benda[2] a critiqué fortement le matérialisme historique dans la préface de 1946 à son ouvrage La Trahison des Clercs paru en 1927. Comme la plupart des auteurs, il englobe dans sa réflexion matérialisme dialectique et matérialisme historique, ce dernier étant grosso modo plus sociologique alors que la dialectique marxiste est plus abstraite et générique. Benda critique le matérialisme dialectique en arguant qu’en se référant à des lois supposées de l’histoire, il s’oppose en tout point à la démarche rationnelle qui devrait être celui des clercs. Il écrit :

« Cette position [le matérialisme dialectique] n’est aucunement, comme elle le prétend, une nouvelle forme de la raison, le « rationalisme moderne  » ; elle est la négation de la raison, attendu que la raison consiste précisément, non pas à s’identifier aux choses, mais à prendre, en termes rationnels, des vues sur elles. Elle est une position mystique. »

Il est à noter que l'analyse de Benda avait été formulée par Ludwig von Mises en 1922 dans Socialisme. Il voyait dans le matérialisme historique une « métaphysique ». Dans Theory and History (1957), il critique le fondement même du matérialisme historique :

« Nous pouvons résumer la doctrine marxiste de la manière suivante : au commencement, il y a les « forces matérielles productives », c'est-à-dire l'équipement technologique utilisé pour les efforts productifs de l'homme, les outils et les machines. Aucune question relative à leur origine n'est autorisée, ils sont là, c'est tout, il nous faut supposer qu'ils sont tombés du ciel. »

Mises explique alors que c'est la conscience, plutôt que la matière, qui prédomine en matière de technologie :

« Une invention technologique n'est pas quelque chose de matériel. C'est le produit d'un processus mental, du raisonnement et de la conception de nouvelles idées. Les outils et les machines peuvent être qualifiés de matériels, mais l'opération de l'esprit qui les a créés est certainement spirituelle. Le matérialisme marxiste ne permet pas de remonter de la « superstructure » et de l'« idéologie » à leurs racines « matérielles ».  »

Mises explique ensuite que la technologie et l'appareil de production sont issus d'un processus essentiellement mental, à savoir, l'inventivité. Il leur faut de plus du capital, issu de l'épargne, et une coopération sociale issue de la division du travail.

Le matérialisme historique est un principe d’action et non de raison pour Benda, un principe de révolutionnaire :

« C’est pourquoi elle est d’une valeur suprême dans l’ordre pratique, dans l’ordre révolutionnaire, et donc tout à fait légitime chez des hommes dont tout le dessein est d’amener le triomphe temporel d’un système politique, exactement économique, alors qu’elle est une flagrante trahison chez ceux dont la fonction était d’honorer la pensée précisément en tant qu’elle se doit étrangère à toute considération pratique. »

Benda va plus loin dans sa critique, accusant expressément les tenants de cette doctrine de ne la défendre que pour faciliter les ralliements à leur cause (marxisme dans le cas de Vychinsky qu’il cite) :

« Si l’on demande quel est le mobile de ceux qui brandissent cette méthode, la réponse est évidente : il est celui d’hommes de combat, qui viennent dire aux peuples : « Notre action est dans la vérité puisqu’elle coïncide avec le devenir historique ; adoptez-la. » »[3]

Le philosophe des sciences Karl Popper s'est attaqué au matérialisme historique dans Conjectures et Réfutations et dans La Société ouverte et ses ennemis. Popper souligne d'une part l'intérêt de la démarche visant à s'intéresser aux conditions économiques et sociales pour comprendre l'histoire. Il écrit ainsi, parlant de l'aspect « économisme » du matérialisme :

« On peut dire de l'économisme de Marx qu'il représente une avancée de grande valeur dans la méthode des sciences sociales »[4].

Néanmoins, Popper critique fortement la partie historiciste du matérialisme historique, sa dimension de « prophétie historique ». L'économisme doit être utilisé avec modération, sans prétention d'explicitation de tous les événements. Sinon, en croyant pouvoir tout expliquer par les conditions économiques, la méthode ne passe pas le test du critère de falsifiabilité qui est la pierre de touche de la pensée de Popper.

Citations

  • « Sans même opposer au matérialisme économique aucun fait défini, comment ne pas remarquer l'insuffisance des preuves sur lesquelles il repose ? Voilà une loi qui a la prétention d'être la clef de l'histoire ! Or, pour la démontrer, on se contente de citer quelques faits épars, disjoints, qui ne constituent aucune série méthodique et dont l'interprétation est loin d'être fixée. [..] Non seulement l'hypothèse marxiste n'est pas prouvée, mais elle est contraire à des faits qui paraissent établis. » (Emile Durkheim, La conception matérialiste de l'histoire[5])
  • « Je hais, pour ma part, ces systèmes absolus, qui font dépendre tous les événements de l’histoire de grandes causes premières se liant les une aux autres par une chaîne fatale, et qui suppriment, pour ainsi dire, les hommes de l’histoire du genre humain. Je les trouve étroits dans leur prétendue grandeur, et faux sous leurs airs de vérité mathématique. Je crois, n’en déplaise aux écrivains qui ont inventé ces sublimes théories pour nourrir leur vanité et faciliter leur travail, que beaucoup de faits historiques importants ne sauraient être expliqués que par des circonstances accidentelles et que beaucoup d’autres restent inexplicables ; qu’enfin le hasard ou plutôt cet enchevêtrement de causes secondes, que nous appelons ainsi faute de pouvoir les démêler, entre pour beaucoup dans tout ce que nous voyons sur le théâtre du monde ; mais je crois fermement que le hasard n’y fait rien, qui ne soit préparé à l’avance. Les faits antérieurs, la nature des institutions, le tour des esprits, l’état des mœurs, sont les matériaux avec lesquels il compose ces impromptus qui nous étonnent et nous effraient. » (Alexis de Tocqueville, Souvenirs)
  • « La démarche (de Marx) consiste à poser a priori qu'il existe des lois pour quelque chose, à prétendre ensuite connaître ces lois par on ne sait quelle opération, puis d'en déduire des conséquences qu'on proclame infaillibles, quitte à les modifier par la suite si la nécessité l'exige. On pose pour finir une règle morale dont la vertu consiste à tout faire pour que les prédictions s'accomplissent. La construction a fait recette dans les multiples sectes religieuses, sociales ou philosophiques. » (Georges Charpak, Roland Omnès)[6]

Notes et références

  1. La révolution de l'amour, Plon, 2010
  2. Il convient de noter que Benda n'est pas libéral, même si la critique qu'il formule ici rejoint la critique libérale
  3. Julien Benda, La Trahison des Clercs, Préface de 1946, [lire en ligne]
  4. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis, chapitre 15
  5. Emile Durkheim, La conception matérialiste de l'histoire, 1897, [lire en ligne]
  6. Soyez savants, devenez prophètes, Odile Jacob, 2005

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« Ils ignorent que les épées sont données pour que personne ne soit esclave. »                                                                                        Lucain

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