L’accord avec le « grand frère » slave-orthodoxe, conclu sur fond de crise russo-occidentale autour de l’indépendance du Kosovo et de tracés d’oléoducs acheminant le gaz vers l’Europe, bouscule les plans de la Commission de Bruxelles visant à diminuer la dépendance européenne vis-à-vis des hydrocarbures russes (projet Nabucco).
Tête de pont géostratégique
Pour Moscou, les pays orthodoxes « frères » comme la Bulgarie ou la Serbie représentent un théâtre hautement stratégique où la politique de puissance de Moscou fondée sur la concentration des moyens énergétiques et la conquête des marchés européens peut faire échec au projet occidentalo-européen visant à diminuer la dépendance de l’UE envers l’énergie russe en important du gaz en provenance de l’Iran et de la mer Caspienne (Azerbaïdjan, Turkménistan et Kazakhstan) via la Turquie et les mêmes Balkans. Bref, à la volonté des Américains et des Européens d’imposer à la Serbie l’indépendance de sa province du Kosovo, peuplée majoritairement d’albanophones et progressivement vidée de ses Serbes, vécue comme une « trahison », Belgrade répond en devenant une tête de pont géostratégique de Moscou en Europe. Se sentant exclue de l’UE et des pays membres de l’Alliance atlantique, la Serbie envoie un message aux Occidentaux qui craignent le retour géopolitique de la nouvelle Russie qui joue à l’envi sur la « solidarité slavo-orthodoxe » et déclare « inacceptable » l’indépendance illégale du Kosovo.
Guerre froide géo-économique
Ainsi, de passage en Bulgarie (pays slavo-orthodoxe, membre de l’UE), Poutine a voulu répondre à la stratégie euro-occidentale selon lui hostile et qui viserait à « endiguer » la Russie puisque l’UE préfère dépendre des hydrocarbures « musulmans » (Algérie, Arabie saoudite, Libye… d’où l’idée de faire entrer dans l’UE la Turquie, sur laquelle passeraient les gazoducs en provenance d’Iran et des pays turcophones) plutôt que du gaz russe. Comme si la chute du Mur de Berlin n’avait pas eu lieu, Russes et Occidentaux se livrent – autour des routes et des sources de l’énergie fossile (dont la Russie est l’un des premiers producteurs) – à une sorte de nouvelle guerre froide géo-économique.
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La boîte de Pandore du sécessionnisme
Face aux réserves des "frères orthodoxes" et au véto russe que Moscou menace de brandir à l'ONU pour empêcher toute indépendance du Kosovo, le "Premier ministre" kosovar et ex-combattant de l'UCK albanaise (mouvement terroriste lié à la mafia albanaise qui avait réclamé la sécession et déclenché les représailles serbes puis l'intervention américaine en 1998-99), Hashim Thaci, a voulu rassurer en déclarant à Bruxelles qu'il ne "ferait rien en ce qui concerne l'indépendance du Kosovo sans l'accord de l'UE et des Etats-Unis"... Mais chacun sait que la majorité des Etats de l'UE et les Etats-Unis ont d'ores et déjà assuré qu'ils ne s'opposeraient pas à la sécession du Kosovo. C'est ainsi que le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon s'est rendu dans les Balkans à Ljubljana pour faire pression sur les pays européens hésitant encore à reconnaître l'indépendance de la province serbe. Quant à la secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice, plus directe encore, elle a appelé les Européens à ne pas attendre pour entériner l'indépendance future de la province serbe peuplée majoritairement d'Albanais et qui a été vidée de ses minorités serbes depuis la guerre de 1998-99. Washington s'emploie ainsi à convaincre des pays aussi différents que le Japon, les Etats islamiques du Golfe ou la Turquie, avertissant même que l'indépendance pourrait se faire en l'absence d'unanimité européenne, 15 pays favorables sur 27 étant jugés "suffisants"...
Or les conséquencesgéopolitiques de l'indépendance unilatérale du Kosovo sont nombreuses :
1. Elle inciterait nombre d'Etats dans le monde à défier le droit international et le statu quo des frontières reconnues, faisant imploser pléthore d'Etats fragiles et multiculturels, pas uniquement en Afrique ou en Asie ou en Amérique latine, mais jusqu'à nos démocraties pacifiques, telles la Belgique, menacée de partition entre Flamands et Wallons, l'Italie du Nord avec le sécessionnisme de la liguedu Nord, ou l'Espagne avec le terrorisme basque et l'autonomisme catalan, etc...
2. Le nord de la province du Kosovo, peuplé de Serbes de plus en plus inquiets pour leur survie face à la majorité hostile albanophone, pourrait lui aussi faire sécession du Kosovo indépendant, pour se joindre à la Serbie.
3. Le fait que les Albanais du Kosovo s'unissent progressivement à l'Albanie voisine inciterait également les Serbes de Bosnie à remettre en question les accords de Dayton et à rejoindre la Serbie, puis les Croates de Bosnie-Herzégovine de faire de même et rejoindre la Croatie mère. Puis les Magyars de Roumanie et de Serbie pourraient être tentés de reconstituer eux aussi la grande Hongrie et feraient imploser plusieurs Etats, etc. D'ailleurs, Itsvan Pastor, le candidat de la minorité hongroise de Serbie,négocie actuellement très habilement son poids et son pouvoir de nuisance dans le cadre de l'élection serbe, rencontrant le candidat modéré Boris Tadic pour lui faire part de ses exigences. Bref, la boîte de Pandore du sécessionnisme, des rebellions indépendantistes et du micro-nationalisme ethnique et religieux risque de se rouvrir à jamais et de faire voler en éclats les mêmes postulats "multiculturalistes" et tolérants qui avaient présidé aux "guerres justes" antiserbes des années 90 qui firent exploser l'ex-Yougoslavie, désormais remplacée par le virus des partitions ethniques comme on le voit en Macédoine ou au Monténégro, entre autres, prochaines cibles des ultranationalistes albanais de l'UCK.
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Le risque de la surenchère
Conséquence directe de la volonté occidentale de pousser à l'indépendance du Kosovo et de la stratégie opposée russe d'alliance énergético-politique avec les Serbes, le leader serbe nationaliste Tomislav Nikolic, qui a remporté avec 40 % le premier tour de la présidentielle serbe, annonce un alignement sur la Russie et une renonciation à la candidature de la Serbie à l'UE, "traitresse" et "vendue à l'OTAN". L'enjeu est de taille, et les Serbes et les pro-Russes partisans de la "solidarité" panslave et panorthodoxe - que veut réactiver Poutine pour affaiblir l'UE et se désencercler - sont eux-mêmes divisés : une première tendance est incarnée par le candidat modéré et pro-européen Boris Tadic, qui promet la candidature officielle de la Serbie à l'UE en un an. Selon cette stratégie, la Serbie ne serait pas forcément isolée : la Grèce s'opposa fortement en 1998 à l'intervention occidentale au Kosovo contre la Serbie et refuse l'indépendance unilatérale du Kosovo.