“(…) preuve surtout que le “aimez vos ennemis” et autres bêtises de ce gnangnan de Jésus-Christ, genre “quand on vous frappe sur la joue gauche, tendez l’autre joue” sont à dégager à la poubelle (…)
Enième illustration du malentendu dont sont systématiquement l’objet les célèbres paroles du Christ sur la violence que ces lignes trouvées hier sur le Net …
Certes, ce ne sont pas des paroles faciles puisqu’au delà de l’auto-préservation, l’impératif catégorique d’amour du prochain inclut aussi nécessairement la défense du plus faible (et comme on l’a vu avec Hitler et Auschwitz, le pacifisme inconditionnel peut non seulement faire le lit du bellicisme mais l’attiser).
Mais surtout, comme l’Evangile lui-même ne cesse de le répéter, du fait que le bien lui-même est susceptible de provoquer la violence (”je ne suis pas venu apporter la paix mais l’épée, pas l’union mais la division”- et ce dès sa naissance avec le “Massacre des innocents” par Hérode).
Pour la bonne raison (qui la fait d’ailleurs souvent apparaître comme la plus violente des religions: les mythes en effaçant souvent les traces ou, d’autres comme l’islam s’arrêtant en chemin dans sa dénonciation, notamment pour les non-musulmans) que, comme l’explique bien Girard, la dénonciation du caractère fondateur et protecteur du phénomène de bouc émissaire dans les sociétés humaines par la révélation judéo-chrétienne ne peut, paradoxalement et faute de prise de conscience et de réconciliation non-sacrificielle, que déchainer la violence.
D’où, autre spécificité du discours évangélique souvent inaperçue des commentateurs mais bien décrite par Girard (qui précise néanmoins qu’il “ne tient pas toute défense face à la violence pour illégitime” et que son “point de vue n’est pas celui d’un pacifisme inconditionnel”), l’impérieuse nécessité, dans un univers désormais dépourvu de ses ennemis et de ses béquilles sacrificielles (”Il vaut mieux qu’un seul homme meure et que la nation entière ne périsse pas.” Caïphe, souverain sacrificateur, Jean 11: 50), d’un traitement radical de la violence (couper court à l’emballement et donc ne pas répondre à la provocation) qui tienne aussi compte du caractère collectif (ie. sujet à la contagion mimétique) des conduites humaines (confirmé aujourd’hui par la science et notamment les neurosciences).
Et ce, en bien comme en mal, car le vice comme le mal fonctionne aussi en cercles, “vicieux” ou “vertueux” (voir le refus de la première pierre imité de proche en proche par les dénonciateurs de la femme adultère sauvée par le Christ).
D’où aussi l’ultime paradoxe de ce monde qui est le nôtre, à la fois le meilleur et le pire qui ait jamais existé. Un monde qui n’a jamais autant tué (voir la première partie du XXe siècle) mais jamais autant sauvé de vies.
Un monde qui aurait la capacité de libérer et multiplier tout, à la fois les possibilités les plus merveilleuses comme les plus apocalyptiques.
La première société de l’histoire à savoir qu’elle est mortelle, non par un acte ultime d’un Dieu justicier et vengeur comme le croient encore certains chrétiens fondamentalistes, mais par ses propres moyens démultipliés …
Extraits (“Celui par qui le scandale arrive”, René Girard, 2001, pp. 41-43) :
Vous avez appris qu’il a été dit: oeil pour oeil, et dent pour dent. Eh bien ! moi, je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends lui l’autre, veut-il te faire un procès et prendre ta tunique, laisse-lui même ton manteau. (Matthieu 5 : 38-40)
La majorité des modernes voit dans ces recommandations une “utopie pacifiste” manifestement naïve et même condamnable car inutilement servile, doloriste et “probablement masochiste”. Cette interprétation porte la marque des idéologies qui voient des programmes politiques partout et attribuent “l’irrationalité” de nos rapports à la seule “superstition”.
Jésus nous demande-t-il vraiment de ramper aux pieds du premier venu, de quémander les gifles que personne ne songe à nous donner, et de nous porter volontaires pour satisfaire les caprices des puissants ? Cette lecture n’est attentive qu’en apparence au texte de saint Matthieu.
De quoi s’agit-il en vérité dans cette citation ? D’abord d’un furieux qui nous gifle sans provocation, ensuite d’un individu qui s’efforce de nous voler légalement notre tunique, le vêtement principal, souvent unique, dans l’univers de Jésus.
Une conduite aussi exemplairement répréhensible suggère quelque arrière-pensée de provocation. Ces méchants ne désirent rien tant que de nous exaspérer, pour nous entrainer avec eux dans un processus de surenchère violente. Ils font leur posssible, au fond, pour susciter les représailles qui justifieraient leurs déchainements ultérieurs. Ils aspirent à l’excuse de la légitime défense. Si nous les traitons comme ils nous traitent, ils vont bientôt maquiller leur injustice en représailles pleinement justifiées par notre violence à nous. Il faut les priver de la collaboration négative qu’ils réclament de nous.
Il faut toujours désobéir aux violents, non seulement parce qu’ils nous poussent au mal mais parce que notre désobéissance peut seule couper court à cette entreprise collective qu’est toujours la pire violence, celle qui se répand contagieusement. Seule la conduite recommandée par Jésus peut étouffer dans l’œuf l’escalade à ses débuts. Un instant de plus et il sera trop tard.
Si précieux soit-il, l’objet d’un litige est généralement limité, fini, insignifiant par rapport au risque infini qui accompagne la moindre concession à l’esprit de représailles, c’est-à-dire au mimétisme une fois de plus. Il vaut mieux abandonner l’objet.
Pour bien comprendre le texte de saint Matthieu, on peut le rapprocher d’une phrase où saint Paul affirme que renoncer aux représailles c’est poser “des charbons ardents” sur la tête de son adversaire, autrement dit c’est mettre ce dernier dans une situation morale impossible. Ce langage de tacticien paraît éloigné de Jésus. Il suggère l’efficacité pratique de la non-violence avec une pointe de cynisme, semble-t-il. Cette impression est plus apparente que réelle. Parler de “cynisme” ici, c’est minimiser les exigences concrètes de la non-violence, à l’instant où la violence se déchaine contre nous…
Mes propres remarques n’acquièrent tout leur sens que dans le monde où nous vivons, toujours menacé de sa propre violence désormais. Même s’il était possible jadis de tenir pour “irréaliste” le Sermon sur la montagne, c’est impossible désormais et, devant notre puissance de destruction toujours croissante, la naïveté a changé de camp. Tous les hommes désormais ont le même intérêt vital à la préservation de la paix. Dans un univers vraiment globalisé, le renoncement aux escalades violentes va forcément devenir, de façon toujours plus manifeste, la condition sine qua non de la survie.
Voir aussi:
Il n’a jamais dit : “N’ayez pas d’ennemis”, mais: “Aimez vos ennemis”, ce qui suppose précisément qu’on en ait. » Mais, en invitant à « tendre l’autre joue », « Jésus invite à sortir de la logique proliférante de la violence ».
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Génocide assyrien: La continuation du jihad par d’autres moyens (Turkey’s other forgotten Christian genocide)
Pour ceux que ne semble toujours pas inquiéter le fait qu’un pays prétendument laïc et candidat à l’Europe puisse passer, en moins d’un siècle et comme si de rien n’était, d’un tiers de population chrétienne à 0,1% …
Et alors que, dans la plus grande indifférence (comme en témoigne le silence radio de nos quotidiens de révérence), le négationnisme turc vient d’atteindre un nouveau sommet avec la mise à exécution des menaces de mort, il y a deux semaines et sur le sol européen même, du chercheur d’origine assyrienne d’une université suédoise Fuat Deniz …
Retour sur un génocide encore plus oublié que le génocide arménien et dont l’Association Internationale des Universitaires spécialistes du Génocide (IAGS) vient de voter la reconnaissance, celui, parallèle, des autres minorités chrétiennes assyriennes et grecques.
Qui, comme les Arméniens, virent de 1894 à 1922 (bien au-delà donc du génocide proprement dit de l’été 1915) et sous les trois différents régimes du Sultan Abdul Hamid, des Jeunes-Turcs et du fondateur de la Turquie moderne Kemal Attaturk, la disparition de l’essentiel de leur population.
Et ce, que ce soit par les génocidaires turcs ou leurs affidés kurdes (”massacreurs d’infidèles”) et par l’élimination physique (via les exécutions directes, la déportation en wagons à bestiaux, les “marches de la mort” ou les camps de concentration en zone désertique) ou l’expulsion et l’expropriation (y compris de leurs plus belles femmes ou filles) qui sont au cœur même de la fondation de l’Etat turc moderne.
Sans parler de l’épuration religieuse continue des chrétiens des pays musulmans …
Contre-terrorisme: Pourquoi le terrorisme est bien une affaire de simple police (Who needs Jack Bauer when you have Jean-Louis Bruguiere?)
Qui sait en France que le vrai Jack Bauer est français?
Qui se rappelle que les services français avaient dès l’été 2001 prévenu le FBI d’une éventuelle attaque terroriste au moyen d’avions de ligne détournés?
Qui se souvient du temps pas si reculé où, étrange retournement des choses, c’est la France qui passait pour le pays le plus obsédé par le terrorisme?
Mise sur écoute ou perquisition sans mandat, preuves ou témoignages par ouï-dire, arrestations arbitraires (jusqu’à 96 heures sans surveillance juridique ou avis des tiers), profilage (un “espion dans chaque mosquée”), non-séparation du renseignement et de la police (les fameux RG), refus de libération sous caution (dizaines d’années d’emprisonnement pour rien pour 51 relaxés en 98), arrestations de masse (véritables rafles en fait jusqu’à…176 pour le fameux “procès Chalabi” de 98!), procès de masse (jusqu’à… 138!), intégration partielle des forces de police et militaires (gendarmerie), externalisation de la torture (pardon: des interrogations musclées) …
Telles sont, comme le rappellait en février dernier le WSJ (merci madimaxi), quelques unes des facilités, au-delà de la différence d’origine des menaces (largement intérieure d’un côté, principalement extérieure de l’autre), formellement interdites par le système juridique américain.
Et, pour ceux (y compris en Amérique même) qui n’ont que Guantanamo à la bouche et nous bassinent à longueur de journée avec la prétendue fascisation de la société américaine et l’efficacité tellement supérieure de la police française face au terrorisme,…
les quasi-lois d’exception qui rendent possibles l’apparente immunité du territoire français!
Aux Etats-Unis, les activités de M. Bruguière équivaudraient à une violation systématique des 1er, 4e, 5e, 6e et 8e amendements de la Constitution. Sans compter les immenses superstructures juridiques que les Cours suprêmes successives ont construit au-dessus et autour de la Bill of Rights.