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The International Civil Liberties Alliance is a project of the Center for Vigilant Freedom Inc.  We are an international network of groups and individuals from diverse backgrounds, nationalities and cultures who strive to defend civil liberties, freedom of expression and constitutional democracy.

We aim to promote the secular rule of law, which we believe to be the basis of harmony and mutual respect between individuals and groups in the increasingly globalised world, and to draw attention to efforts to subvert it.  We believe in equality before the law, equality between men and women, and the rights of the individual and are open to participation by all people who respect these principles.

We believe that freedom of speech is the essential prerequisite for free and just societies, secular law, and the rights of the individual.

We are committed to building and participating in coalitions in all parts of the world to effect significant progress in protecting rights of the individual which are sadly being eroded in many countries including those in the West.


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The Center for Vigilant Freedom

21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 20:35

Frédéric Bastiat

http://bastiat.org/

Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet, mais une série d'effets. [1] De ces effets, le premier seul est immédiat; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas; heureux si on les prévoit.

Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence: l'un s'en tient à l'effet visible; l'autre tient compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir.

Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. — D'où il suit que le mauvais Économiste poursuit un petit bien actuel qui sera suivi d'un grand mal à venir, tandis que le vrai économiste poursuit un grand bien à venir, au risque d'une petit mal actuel.

Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent, plus le premier fruit d'une habitude est doux, plus les autres sont amers. Témoin: la débauche, la paresse, la prodigalité. Lors donc qu'un homme, frappé de l'effet qu'on voit, n'a pas encore appris à discerner ceux qu'on ne voit pas, il s'abandonne à des habitudes funestes, non-seulement par penchant, mais par calcul.

Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'humanité. L'ignorance entoure son berceau; donc elle se détermine dans ses actes par leurs premières conséquences, les seules, à son origine, qu'elle puisse voir. Ce n'est qu'à la longue qu'elle apprend à tenir compte des autres [2]. Deux maîtres, bien divers, lui enseignent cette leçon: l'Expérience et la Prévoyance. L'expérience régente efficacement mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets d'un acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons manquer de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous brûler. À ce rude docteur, j'en voudrais, autant que possible, substituer un plus doux: la Prévoyance. C'est pourquoi je rechercherai les conséquences de quelques phénomènes économiques, opposant à celles qu'on voit celles qu'on ne voit pas. 


Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas dans les catastrophes


Un éclairage de l’économiste Jean-Yves Naudet sur ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, en particulier avec les catastrophes naturelles.

Jacques Garello a consacré un éditorial il y a quinze jours au thème des « catastrophes naturelles » (NL 1029 du 6 mars), faisant allusion aux tsunami, tremblements de terre, ouragans, tempêtes, ce qui l’a amené à une réflexion sur les relations entre l’homme et la nature. Mais il n’y a pas que les catastrophes naturelles, il y a aussi celles provoquées par les hommes, les guerres, ou les attentats, qui entraînent aussi leur lot de malheurs et de destructions : les pires catastrophes ont été des catastrophes humaines, soulignait Jacques Garello en terminant. Or, sur le plan économique, ce qui est étonnant, c’est qu’il y a toujours des commentateurs et des « experts » qui expliquent qu’au-delà des drames humains, toutes ces catastrophes vont contribuer à relancer l’économie. C’est sans doute bien triste, dit-on, mais c’est bon pour la croissance. Il y a plus d’un siècle et demi Fréderic Bastiat expliquait, avec « ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » toutes les erreurs contenues dans ces analyses.

« Une bonne guerre, et ça repart »

Au-delà même des catastrophes naturelles et des attentats terroristes, qui n’a pas entendu dire un jour : « une bonne guerre, et l’économie va repartir » ? Qui n’a pas lu que les attentats du 11 septembre, en particulier à New-York, allaient booster l’économie américaine, et les diverses tempêtes relancer une partie de l’économie française ? Certains, plus discrets compte tenu du nombre de morts, ont laissé entendre qu’Haïti allait enfin décoller après le tremblement de terre, en raison de l’importance de la nécessaire reconstruction.

Au-delà de l’aspect cynique de ces affirmations, qui font bon marché de la vie humaine, surtout quand on souhaite une guerre pour relancer l’économie, quel est le raisonnement implicite ou parfois même explicite ? Une ville détruite, c’est une ville à reconstruire. Il va donc falloir investir en logements, en bâtiments publics ou privés : ces constructions vont faire travailler des entreprises, créer des emplois, nécessaires à la reconstruction, entraîner la production de biens intermédiaires, favorisant de nombreux secteurs.

Les ménages devront à nouveau s’équiper, relançant le secteur des biens de consommation durables, puisqu’il faudra racheter des réfrigérateurs, des télévisions, des automobiles, des ordinateurs, des machines à laver, des meubles,… Tout cela va se diffuser dans toute l’économie, provoquant un vrai électrochoc, qui ne pourra qu’avoir un effet bénéfique sur la croissance. Nous n’exagérons pas : cela a été écrit, cela a été dit, nous l’avons encore en mémoire à propos de la tempête de 1999 : elle allait relancer et le bâtiment et le secteur automobile, en raison des toitures détruites et des véhicules écrasés. Nous l’avons lu, certes avec les mots de compassion qui vont bien entourant l’article, à propos du 11 septembre.

« La vitre cassée »

Comme toujours, la réponse a été donnée depuis longtemps par Fréderic Bastiat, dans un de ses tous derniers écrits, que l’on trouve dans le tome V de ses œuvres complètes (Tome II des sophismes économiques) sous le titre « Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas » et qui a d’ailleurs été publié aussi en annexe du manuel de Joseph Garnier avec pour sous-titre « L’économie politique en une leçon ». Le principe est simple : « Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une institution, une loi n’engendrent pas seulement un effet, mais une série d’effets. De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas ; heureux si on les prévoit ». C’est, précisait Bastiat, ce qui fait la différence entre un mauvais et un bon économiste, puisque le premier s’en tient à l’effet visible et l’autre tient compte de ce qu’on voit, mais aussi de ce qu’on ne voit pas.

Essayons d’être un bon économiste. Bastiat a traité cette question sous de nombreux angles. Le premier est le plus proche de notre sujet, c’est « la vitre cassée ». Des enfants s’amusent dans une rue et cassent par accident quelques vitres. Fureur du propriétaire ; commentaire des voisins « De tels accidents font aller l’industrie… ». Nous voilà au cœur du sujet. Car ce qu’on voit est évident : il faudra remplacer les vitres. Il faudra donc faire appel au vitrier, dont le chiffre d’affaires va augmenter, ainsi que celui de ses fournisseurs. Voilà un secteur relancé, ici à petite échelle, ailleurs, pour les catastrophes, à grande échelle.

Mais Bastiat nous explique ce qu’on ne voit pas. Le propriétaire va dépenser une certaine somme pour réparer la vitre. Du coup cet argent ne pourra plus être utilisé par lui pour autre chose, des chaussures ou des livres par exemple. La production va donc se réduire dans les autres secteurs. Le bilan total sera nul pour l’économie, il y a juste eu modification des achats. Quant au propriétaire, son utilité aura diminué, car il avait une vitre et en a à nouveau une, mais il se prive de chaussures ou de livres. Le bilan est nul pour l’industrie et négatif pour le propriétaire. Globalement « la société perd la valeur des objets inutilement détruits ». Bref « destruction n’est pas profit ». Et Bastiat de rappeler que déjà à son époque des économistes (comme M. de Saint-Chamans) avaient calculé ce que l’économie gagnerait à l’incendie de Paris. Nous avons aussi nos Saint-Chamans du XXI° siècle.

Nos Saint-Chamans modernes ont de l’imagination

Mais nos Saint-Chamans modernes ont de l’imagination. Ce n’est plus toujours le propriétaire qui paie, c’est l’assureur, ou l’Etat. Il y a donc bien un effet de relance, puisque le propriétaire n’a pas dépensé son argent. Mais ils oublient que les assureurs prennent leur argent chez les assurés : ils vont augmenter les primes, ou réduire leurs profits : dans tous ces cas, autant de revenus en moins et de dépenses en moins. Et si c’est l’Etat ? Il va payer grâce aux impôts ou grâce au déficit. Les impôts réduisent nos revenus et plus l’Etat dépense, moins il nous reste de pouvoir d’achat pour dépenser : bilan nul. Et si c’est l’emprunt, voilà une épargne détournée vers l’Etat, épargne qui ne sera plus là pour financer les investissements productifs (effet d’éviction). De toutes façons, quelqu’un paie, puisqu’il n’y a pas, comme aimait à le dire Friedman, « de repas gratuit ». Il n’y a pas non plus de reconstruction gratuite. Et ni un tremblement de terre, ni une « bonne guerre » ne relancera jamais l’économie.

Mais ce qui est encore plus significatif chez Bastiat, c’est qu’il a pris bien d’autres illustrations, depuis les travaux publics jusqu’à l’impôt. Et voilà l’extraordinaire : en 1850, Bastiat dénonce ce que Keynes affirmera en 1936 et que tous les keynésiens affirment encore aujourd’hui : la relance par les dépenses publiques, les travaux publics, les emplois publics, c’est ce qui va nous sauver de la récession : il suffit de regarder ce qui se passe depuis deux ans avec la folie des déficits liés à l’explosion des dépenses publiques pour « sauver nos économies ».

Et si les dépenses de l’Etat étaient la plus grosse des catastrophes ?

Bastiat a, de manière définitive, répondu à ces arguments. Et les keynésiens partisans de la relance par l’Etat ne disent rien d’autre que ceux qui imaginent qu’une catastrophe va relancer l’économie. L’Etat n’est au fond que la plus grosse des catastrophes. Les emplois publics ? Certes, ils font immédiatement diminuer le nombre de sans-emplois. Mais il faut les financer, par impôt ou par emprunt. Dans les deux cas, voilà autant de dépenses en moins dans le secteur privé, donc autant d’emplois détruits. Bilan en termes d’emplois : nul, et même négatif car il y a les pertes bureaucratiques en ligne. C’est toujours l’effet d’éviction : les dépenses publiques viennent évincer les dépenses privées qui ne peuvent ainsi avoir lieu. Il y a donc bien un effet : c’est l’accroissement de la sphère publique et l’appauvrissement de la sphère privée. Cela s’appelle le socialisme. A ce titre Bastiat dénonçait « les ateliers nationaux »

Bien entendu, il en va de même pour les dépenses publiques, de fonctionnement ou d’investissement, comme celles réalisées avec le grand emprunt : ce ne sont pas des investissements productifs et si ces équipements peuvent se justifier en eux-mêmes (une route peut être utile) ils ne le sont pas pour leur effet de relance. Ces dépenses sont financées par un transfert du privé au public. Le bilan sera nul et sans doute négatif, on aura remplacé une dépense « productive », c’est-à-dire répondant à des demandes réelles des consommateurs, et engageant la responsabilité des entreprises, par des dépenses dont on ne sait jamais si elles sont pur gaspillage, ou quel besoin réel et à quel coût elles répondent.

Puisque cette lettre paraît au lendemain des élections régionales, que les élus sachent que leurs décisions de dépenses publiques n’auront aucun impact sur la reprise. Ils devraient se souvenir de ce que Turgot disait à Louis XVI en 1774 : « Il faut, Sire, vous armer, contre votre bonté, de votre bonté même : considérer d’où vient cet argent que vous pouvez distribuer à vos courtisans ». Cela n’a pas pris une ride.

Sur le Web Catastrophes : Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas

 

Illustration : rue dévastée de Phuket, Thaïlande, après le tsunami lié au tremblement de terre sous-marin. Licence de documentation libre GNU 1.2, auteur Peregrine981

 

 

http://img246.imageshack.us/img246/5617/contrepoints.jpg

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 16:35

Roman Bernard : Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat


Roman Bernard, l’auteur du blog Criticus, profite d’une critique des Pamphlets de Bastiat pour inviter les libéraux à se poser des questions de stratégie.


http://archives.contrepoints.org/local/cache-vignettes/L152xH240/arton697-aafeb.jpg

À propos de Pamphlets de Frédéric Bastiat paru aux éditions Les Belles Lettres, 2009, coll Bibliothèque classique de la liberté dirigée par Alain Laurent.


Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ou l’Économie politique en une leçon (1850).

 

 

 

 

On sait depuis Luc et Matthieu que nul n’est prophète en son pays. Méconnu en France, l’économiste libéral Frédéric Bastiat (1801-1850) fut assez prophétique pour inspirer des penseurs aussi illustres que Friedrich Hayek ou Milton Friedman. Ronald Reagan décrivait ce Landais de naissance comme son « économiste préféré ». Quant à Margaret Thatcher, elle louait l’« élégance », la « puissance » du message de Frédéric Bastiat, « de tous les temps ».

Plus récemment, en janvier 2009, le président tchèque, très libéral et très anti-européiste à la fois, citait, alors que son pays prenait la présidence tournante du Conseil européen, la fameuse satire de Frédéric Bastiat sur les marchands de chandelle, où il faisait demander à ces derniers une interdiction des fenêtres pour faire cesser la concurrence déloyale imposée par… le soleil.

Vaclav Klaus a dû essuyer les sifflets des eurodéputés devant lesquels il s’exprimait. Parmi eux, des Français, dont il y a fort à parier qu’ils découvraient ainsi leur défunt compatriote.

Il se pourrait toutefois que Bastiat soit de retour dans la terre qui l’a vu naître. En 2004 déjà, le livre L’État c’est toi ! remettait la pensée de Bastiat à l’honneur. L’an dernier, les Belles Lettres (cf. couverture) éditaient les pamphlets du publiciste, préfacés par son spécialiste, l’universitaire Michel Leter. Le même Michel Leter, dans la foulée de la création du Centre d’études du libéralisme francophone (Celf), publiait la correspondance de Bastiat avec Victor Calmètes entre 1819 et 1822. Ce mois-ci, enfin, sort le premier des sept volumes de ses œuvres complètes aux éditions Charles Coquelin. Claude-Frédéric Bastiat revient à la mode [1].

Dans l’ordre politique, l’époque ne semble pourtant pas aux politiques reaganienne et thatcherienne, qui s’inspiraient pour partie des préceptes de Frédéric Bastiat. Aux Etats-Unis, le président Barack Obama mène une politique socialisante, tandis que le successeur de Tony Blair au 10, Downing Street, Gordon Brown, se cramponne à l’héritage social-démocrate de son prédécesseur. Inutile de dire que ce n’est guère Nicolas Sarkozy, avec sa politique d’endettement public et de « relance » massifs conseillée par le jacobin Henri Guaino, qui va remettre à l’ordre du jour les principes d’économie politique du pamphlétaire bayonnais.

Les gouvernants français devraient au moins se donner la peine de les lire. Dans une langue d’une clarté, d’une précision et d’un raffinement rarement égalés chez les économistes, Bastiat s’attaque à tous les sophismes socialistes, étatistes et protectionnistes de son temps.

Dans son pamphlet le plus célèbre, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, sur lequel se termine le recueil de pamphlets des Belles Lettres, Bastiat, en catholique averti, commence par une parabole : la vitre cassée. Si une vitre est cassée par un mauvais plaisant, il s’en trouvera toujours un autre pour saluer le surcroît d’activité que cela procurera au vitrier, lequel achètera à son tour les services d’un autre artisan, et ainsi de suite. Cette « relance » de l’économie induite par le bris de la vitre, c’est ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas, cependant, c’est que le propriétaire de la maison vandalisée aurait pu allouer la somme donnée au vitrier à autre chose. Ainsi, il n’y aura pas plus de « relance » de l’économie avec le bris de la vitre que sans. En revanche, il y aura eu une perte nette dans le premier cas : la valeur de la vitre.

Comment une idée si simple, si évidente, peut-elle être méconnue par les politiques qui, dès que l’industrie automobile se porte mal, imaginent des primes de reprise de voiture pour la « relancer » ? Ce qu’on voit, c’est le garnissement des carnets de commande de Renault et de Peugeot. Ce qu’on ne voit pas, c’est le manque à gagner pour d’autres secteurs économiques.

Et ce qu’on ne voit pas non plus, c’est que des autos en parfait état de marche sont détruites.

À partir de cette parabole et de la leçon qu’il convient d’en tirer (l’existence de « coûts cachés »), Bastiat va déconstruire toutes les idées reçues qui ont cours lors de la brève Deuxième République, dominée par les idées socialistes. En sa qualité de parlementaire, Bastiat dénonce par exemple les hommes politiques qui prétendent favoriser l’intérêt général en votant le financement public des théâtres, dont il remarque qu’en sus d’être dotés d’un argent qui aurait pu être alloué à des théâtres privés, si l’on avait osé compter sur le goût des citoyens pour l’art dramatique, ils sont souvent beaucoup moins prisés que ces derniers.

Toute ressemblance avec le financement public de l’« exception culturelle française », si exceptionnelle qu’elle coïncide étrangement avec la mort de la culture française, serait bien sûr purement fortuite. Toute analogie avec le fait que les rares Français encore épris de culture préfèrent le cinéma américain privé au cinéma français public serait également pur hasard.

Dans une note reproduite par les Belles Lettres, Bastiat résume sa pensée ainsi : « Si toutes les conséquences d’une action retombaient sur son auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n’en est pas ainsi. Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la réaction vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de l’acte. C’est quelquefois fort long, [et] prolonge le règne de l’erreur. » [2]

Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat, c’est donc d’avoir, dans une forme accessible à tous, donné les outils intellectuels pour démasquer tous les sophistes qui veulent faire passer leur désir d’enrichissement et leur volonté de puissance pour des motivations humanistes désintéressées.

Comme disent les journalistes, force est de constater que Bastiat n’a pas vraiment été entendu. Aujourd’hui, ce n’est plus l’émancipation du prolétariat, mais la sauvegarde de la planète qui sert d’alibi moral aux insatiables appétits financiers des escrocs du GIEC. Dès lors, comment faire entendre raison aux rares décideurs politiques et économiques de bonne volonté ? Comment leur faire comprendre que leurs « plans de relance » et autres « grands emprunts » sont non seulement inefficaces, mais encore néfastes à l’économie ?

La tentation de la défaite superbe n’est pas loin de saisir le nanocosme libéral français. Si Bastiat n’a pas été entendu, c’est qu’il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Si les préconisations de bon sens de Bastiat ne sont toujours pas appliquées, ce n’est en aucune manière parce que ces préconisations présenteraient un vice interne de fabrication.

Le « compagnon de route du libéralisme », plus soucieux d’efficacité politique que de purisme doctrinal, ne saurait se satisfaire de cette délectation morose des milieux libéraux. Si les idées de Bastiat sont méconnues en France, c’est également parce que la copie est à revoir.

Comme l’avait remarqué Jean-Jacques Rosa [3], la pensée de Bastiat est essentiellement rationaliste. Porté par la foi en la Raison qui animait son époque (et la franc-maçonnerie à laquelle il appartenait, en dépit de sa ferveur catholique), Bastiat croyait, naïvement selon Rosa, qu’il suffirait que les marchands de sophismes soient chassés du Temple de la liberté pour qu’enfin éclate la Vérité libérale. Bastiat méconnaissait du même coup le caractère profondément irrationnel de la nature humaine, qui préfère se laisser séduire par des idées manifestement mortifères que par des idées rationnelles et humanistes. Comment Bastiat, mort prématurément et né assurément trop tôt pour assister à la victoire des totalitarismes au XXe siècle, aurait-il pu expliquer que les islamistes triompheraient des libéraux, dans l’Iran de 1979 ? Que les fantassins de la Régression qu’étaient les bolcheviks ou les SA pourraient défaire sans coup férir leurs adversaires libéraux, humanistes et respectueux des institutions ?

La question est dès lors de savoir comment les idées libérales, dont l’auteur de ces lignes pense qu’elles doivent être réaffirmées, peuvent rencontrer l’adhésion des citoyens français, européens et occidentaux. Leurs préoccupations étant de plus en plus d’ordre identitaire, et la subversion des sociétés occidentales menée au nom de l’islam menaçant directement leurs libertés, il semble qu’il existe une chance historique d’une synthèse victorieuse des idées libérales et conservatrices, pour une double défense de la liberté et de l’identité de l’Occident.

Les libéraux saisiront-ils cette chance, ou préféreront-ils se complaire dans l’impuissance ?


 Source : Stalker. Auteur : Criticus

Sur le Web Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat, par Roman Bernard

Texte de Roman Bernard, publié initialement sur Stalker, repris avec l’aimable autorisation de l’auteur. Certains liens externes ont été ajoutés par Contrepoints pour permettre au lecteur d’approfondir les auteurs ou notions citées.

[1] Jean-Jacques Rosa, Bastiat : illusions et désillusions libérales, in Commentaire (printemps 2005, Vol. 28, n° 109), pp. 258-260.

[2] Frédéric Bastiat, Pamphlets (Éditions Les Belles Lettres, Bibliothèque classique de la liberté, 2009), p. 395.

[3] Voir article cité.

 

http://img246.imageshack.us/img246/5617/contrepoints.jpg


 

L'héritage économique de Frédéric Bastiat


par Guido Hülsmann

 

L'un des problèmes de Bastiat est que le titre de son principal recueil de textes ("Les harmonies économiques") fait vieux jeu et ne veut rien dire pour un économiste contemporain. Guido Hülsmann nous décrit en termes modernes la structure logique dans laquelle s'inscrit le concept d'harmonie.

C'est une révélation. Avec cette approche nous redécouvrons le socle dur, le socle de base, sur lequel s'appuie la logique économique. Au matérialisme positiviste des économistes anglo-saxons - matrice de la science actuelle - s'oppose une tradition française et continentale (de type lockienne) qui fonde la valeur sur la présence d'un ordre de droit assis sur l'action humaine, et donc la propriété naturelle.

C'est à cette place centrale rendue à la propriété comme ancrage du raisonnement économique que les écrits de Frédéric Bastiat doivent leur remarquable efficacité dialectique, ainsi que leur contenu souvent prémonitoire : il y a 150 ans, Bastiat avait déjà quasiment tout dit sur la logique perverse des institutions de l'Etat-providence et ses conséquences.

Guido Hülsmann nous livre ici un texte d'une très grande valeur qui nous apporte enfin une compréhension synthétique de l'oeuvre de Bastiat. On lit Bastiat. On admire sa façon de raconter. Mais il manquait un travail qui nous donne une vision d'ensemble de son message philosophique. Avec cet article, Guido Hülsmann comble cette lacune. La version originale anglaise de ce texte sera prochainement publiée dans le Quaterly Journal of Austrian Economics 4(4).


Claude Frédéric Bastiat (1801-1850) est l'un des plus grands économistes qui aient jamais vécus. Personne ne peut contester le rôle essentiel qu'il a joué en tant qu'inspirateur et organisateur des mouvements pour le libre-échange qui ont fleuri sur le continent au milieu du 19ème siècle. Tous les historiens reconnaissent en lui la valeur d'un grand écrivain. Il fut sans aucun doute le plus grand de tous les journalistes économiques que nous ayons connus.

Toutefois la valeur de ses contributions à l'enrichissement de la théorie économique est mal reconnue, alors qu'il y fit l'apport d'un certain nombre de découvertes importantes. La valeur de son héritage intellectuel reste encore largement négligée en raison de ce qu'il y s'agit généralement de problèmes qui se situent en-dehors de l'espace de perception des radars de la plupart des économistes d'aujourd'hui. Pourtant sa pensée présente de nombreuses affinités avec l'actuelle tradition de l'économie autrichienne.


Harmonie et/ou équilibre

Dans la mesure où son nom est cité dans les manuels d'histoire de la pensée économique, Bastiat est présenté essentiellement comme le grand champion du concept d'harmonie. Si cela est exact, il n'en reste pas moins que le plus souvent ceux qui en parlent ne savent même pas de quoi il s'agit, ni comment cette approche se distingue des manières plus modernes de concevoir les phénomènes d'interaction sociale.

Le grand ouvrage de Bastiat porte comme titre "Les harmonies économiques". C'est dans ce livre qu'il développe et défend la thèse selon laquelle les intérêts de tous les membres de la société sont en harmonie dans la mesure, et pour autant que les droits de propriété y sont respectés - c'est à dire, en langage moderne, dans la mesure où y fonctionne un marché véritablement libre, dégagé de toute intervention de l'Etat.

La trame de son argument est simple. Il affirme qu'il n'y a rien dans la nature du marché libre qui, a priori, soit susceptible d'empêcher ses mécanismes de fonctionner. Autrement dit, tant qu'un marché est en mesure de fonctionner librement, il n'y a rien d'inhérent à son fonctionnement qui permettrait d'affirmer que celui-ci doit nécessairement se faire au détriment de certains intérêts. Le seul groupe de personnes, avec un marché libre, dont il est impossible de réconcilier les intérêts avec ceux des autres, est celui des parasites qui vivent de la spoliation des biens d'autrui. Comme le disait Bastiat à propos des limites de validité du concept d'harmonie économique universelle : "On a beau aimer la conciliation, il est deux principes qu'on ne saurait concilier : la Liberté et la Contrainte".

Ainsi, le libre marché doit naturellement satisfaire tous les intérêts, sauf ceux des criminels, en conséquence de quoi toute intervention institutionnelle est, par définition, superflue. Moyennant quoi il n'en résulte pas nécessairement que le marché satisfera tout le monde à tout instant. Bastiat n'est pas assez naïf pour croire que le marché soit totalement protégé de toute "cause perturbatrice", liée à des erreurs ou à des actes de violence. Tout au contraire. Il consacre de nombreuses pages à insister sur ces éléments inhérents à toute vie sociale. Ses remarques ne concernent pas la manière concrète dont les gens se comportent à l'intérieur d'un marché, mais leurs intérêts. Les intérêts des uns et des autres sont dits "en harmonie" pour peu qu'ils respectent tous les droits de propriété qui découlent du droit fondamental de chacun à la propriété de soi, ainsi que de ce que produire en coopérant les uns avec les autres est par essence plus productif que de produire tout seul. Tous les membres de la société tirent avantage d'une division du travail bien organisée, et il n'y a a priori rien qui, dans le marché, fasse par définition obstacle à la mise en place d'une telle division du travail.

En plaidant pour l'harmonie des intérêts lorsqu'il y a marché libre, Bastiat se place à dessein à un niveau d'ordre fondamental afin de mieux répondre à l'ensemble de ses adversaires intellectuels. Il n'a pas voulu entreprendre de répondre point par point aux multiples propositions d'intervention émanant des horizons les plus divers. Son souci était surtout d'attirer l'attention sur ce que tous ces points de vue en faveur de l'intervention de l'Etat partagent en commun - c'est à dire l'affirmation a priori qu'il y a des intérêts que le marché libre ne peut pas réconcilier car ils restent par définition antagonistes.

Bastiat analyse en détail un grand nombre de ces soi-disant exemples d'antagonismes des intérêts, prouvant que dans chacun de ces cas l'affirmation est infondée. Par exemple, bien que l'intérêt du débiteur et celui du créancier semblent être opposés, en réalité ce n'est pas vraiment le cas dans la mesure où celui qui est en dette a lui-même intérêt à ce que celui qui lui prête de l'argent se porte le mieux possible, afin de pouvoir éventuellement s'adresser de nouveau à lui pour obtenir de nouveaux prêts. A l'inverse, le créancier a lui-même intérêt à ce que son débiteur soit aussi prospère que possible car seul un débiteur sans problèmes peut lui garantir le paiement de ses intérêts. Bastiat examine toute une série de relations de ce type entre le consommateur et le producteur, les prolétaires et les propriétaires, les travailleurs et les capitalistes, la population rurale et urbaine, citoyens nationaux et étrangers, propriétaires et locataires, les gens du peuple et les bourgeois, etc. Il réfute également la théorie de Malthus pour qui la croissance de la population devait nécessairement conduire à la famine, et donc à une intensification des conflits.

Mais, insistons, ses arguments en faveur du marché ne reposent pas seulement sur la réfutation une à une des thèses favorables à l'intervention de l'Etat ; elles se fondent également sur la réfutation d'une idée commune à toutes. Il a brillamment démontré que tous les arguments en faveur de l'Etat ne sont qu'une déclinaison de l'idée centrale que le marché va nécessairement à l'encontre des intérêts de certaines personnes ou de certains groupes.

Un rapide coup d'œil sur l'histoire de la pensée économique au 20ème siècle confirme cette intuition de Bastiat. Le plus important des arguments généralement utilisés pour justifier les interventions de l'Etat est celui qui invoque les crises économiques, l'existence de monopoles, de biens collectifs, ainsi que les ravages du chômage. Dans chacun de ces cas, le problème vient de la présence d'une soi-disant "défaillance du marché" - c'est à dire de quelque chose qui, par le langage employé, laisse nécessairement entendre qu'il s'agirait de problèmes que le marché serait par définition incapable de traiter, en sorte qu'il n'y aurait que l'Etat - ce grand "deus ex machina" - qui pourrait y apporter une solution.

Il est vrai que, depuis lors, tout au long du 20ème siècle, nombre d'économistes, autrichiens et autres, ont à leur tour réfuté, cas par cas, les conclusions auxquelles conduit le plus souvent l'usage abusif de la théorie des "défaillances du marché". Toutefois leurs arguments y gagneraient sans doute en force et en persuasion s'ils s'appuyaient davantage sur la critique du sophisme de base commun à toutes les applications du concept. Et sur ce terrain là, il est hors de doute que même les économistes d'aujourd'hui auraient intérêt à relire attentivement les travaux de Bastiat sur la théorie des harmonies économiques.

En conclusion, j'insisterai sur le réalisme de l'argument des harmonies économiques utilisé par Bastiat en l'opposant aux arguments traditionnels du 20ème siècle pour justifier le libéralisme. Ceux-ci découlent des travaux de Léon Walras. Ils reposent entièrement sur l'idée que les marchés tendent spontanément à l'équilibre, et qu'ils maximisent, ou tendent naturellement à maximiser l'utilité sociale. Bastiat n'a jamais laissé entendre que si le laissez-faire était une bonne chose, c'est parce qu'il conduirait naturellement à un état de perfection. Son argument est seulement que, là où l'on respecte scrupuleusement la propriété privée, un ordre naturel se dégage qui fait que les intérêts individuels ne s'opposent pas, mais au contraire se conforte mutuellement. On a alors une situation où la société progresse constamment bien qu'elle n'y atteigne jamais la perfection.


L'importance de la propriété

J'ai déjà fait allusion au fait que pour Bastiat l'harmonie économique est quelque chose qui est lié à la manière dont la société conçoit le mode d'appropriation des biens - plus précisément à la manière dont une société libérale conçoit que s'organise l'appropriation individuelle des choses. Bastiat a clairement vu que lorsque la propriété est le produit d'une appropriation par la contrainte - c'est à dire, comme le ferait remarquer le regretté Murray Rothbard, le résultat d'un viol des droits individuels - cela conduit inévitablement à une série de conflits d'intérêts qui troublent le déroulement du marché et finissent par en détruire le mode de fonctionnement. C'est pourquoi son principal apport à la science économique, du point de vue de l'analyse descriptive, se ramène à une description détaillée et très élaborée de l'ensemble des troubles et effets pervers qui se manifestent lorsqu'on utilise la contrainte pour déterminer l'appropriation des biens et des choses. Le "protectionnisme" - c'est à dire l'utilisation de la contrainte politique, et de l'alibi du droit, pour satisfaire des intérêts particuliers - perturbe l'harmonie naturelle des intérêts et est la source de conflits pour l'accaparement de rentes particulières qui conduisent tout droit au socialisme et à la guerre. Par exemple, un droit de douane sur les vins s'analyse en définitive comme un avantage concédé aux producteurs de vins, mais aux dépens des consommateurs domestiques (qui paient leur vin plus cher) et pas seulement des producteurs étrangers.

Parce que l'intervention de l'Etat suscite nécessairement des gagnants et des perdants, les groupes désavantagés sont naturellement incités à se défendre en s'organisant pour prendre le contrôle du politique afin de le retourner à leur avantage, ce qui accentue encore davantage le déclin du droit. En résumé, une fois qu'on l'accepte comme principe, le protectionnisme met en branle un processus qui ne peut que totalement détruire l'ordre providentiel de la propriété privée, et finir ainsi dans le socialisme le plus complet.

Malheureusement, la plupart des gens manquent tellement de toute éducation économique de base qu'ils considèrent de telles interventions de l'Etat, non pas pour ce qu'elles sont - à savoir des actes de pillage commis sur certains pour faire plaisir à d'autres - , mais comme un moyen qui permettrait à tous de s'enrichir ! Pour eux, comme le disait Bastiat : "L'Etat est la grande fiction par laquelle tout le monde tente de s'enrichir au détriment de tous les autres".

Les développements de Bastiat concernant le rapport dialectique entre, d'un côté, l'ordre providentiel fondé sur la propriété privée et, de l'autre côté, la souveraineté du législateur en fait un précurseur des travaux universitaires modernes s'inscrivant dans la lignée de l'analyse économique du droit, même s'il approche ce sujet à partir d'un angle d'attaque différent de celui qui inspire les auteurs modernes. Bastiat insiste sur le fait essentiel que, puisque le droit est fait par des hommes, et est donc le fruit de leur volonté, il s'expose naturellement à être détourné pour d'autres fins que la protection des droits de propriété privés.

Bastiat utilise ainsi les concepts de propriété et d'appropriation comme des éléments fondamentaux de son analyse - ils en sont le point de départ, et pas seulement de simples outils de raisonnement. C'est précisément cette caractéristique qui fait que Cairnes (1873) et les autres économistes britanniques de la fin du 19ème siècle détestaient Bastiat. A leurs yeux, la méthode de Bastiat partait d'une pétition de principe : elle supposait que quelque chose existe dès le départ (la légitimité de la propriété privée) dont, selon eux, on ne pouvait démontrer la vérité qu'en fin de démonstration (après que l'analyse économique ait démontré les bienfaits de la propriété privée).

Mais leur objection est à côté de la plaque. Bastiat ne part pas de l'hypothèse que les droits de propriété sont un donné ; il se contente de se livrer à une analyse comparative de deux modes opposés d'appropriation : d'un côté la propriété privée, de l'autre l'appropriation par la contrainte ; d'un côté l'appropriation comme résultat d'un acte de création, de l'autre l'appropriation fondée sur le vol et la spoliation. Les effets relatifs de ces deux modes d'appropriation existent quel que soit l'ordre institutionnel qui vienne à prévaloir dans l'économie réelle.

Contre Cairnes et Mill, l'analyse systématique des conséquences de différents modes de propriété et d'appropriation est peut-être la contribution la plus importante de Bastiat à la science économique ; mais les critiques de ses adversaires britanniques ont eu un effet tellement ravageur qu'elles ont empêché que d'autres économistes lui donnent une descendance intellectuelle. Lorsque Murray Rothbard, au début des années 1960, puis Hans-Hermann Hoppe, à la fin des années 1980, ont ressuscité cette tradition, ils l'ont fait quasiment à partir de rien, tous seuls, sans jamais se référer à leur illustre prédécesseur français.


L'action humaine, la propriété et la valeur.

Chez Bastiat, la propriété joue un rôle essentiel non seulement pour critiquer l'Etat, mais également comme fondement de la théorie de la valeur. Le malheur a voulu que quasiment toutes ses vues sur la relation entre propriété et valeur se trouvent dans son œuvre inachevée ( les harmonies économiques - en particulier les chapitres traitant de l'échange, de la valeur et la propriété ), à laquelle il travaillait encore lorsque la mort l'a emporté, et qui en conséquence est marquée par un style hâché, fiévreux, comportant de nombreuses répétitions sur quelques points qu'il considérait comme cruciaux pour ses arguments.

La première chose à remarquer est que Bastiat limite son analyse de la valeur à des phénomènes de marché. Lorsqu'il parle de "valeur", il se réfère à un rapport d'échange établi sur un marché. Ainsi, dès le départ, son champ d'analyse est plus restreint que celui de l'analyse marginaliste moderne fondée sur le concept d'utilité, où l'on utilise la notion de "valeur" dans un sens complètement différent. Il ne faut pas en déduire pour autant que cette différence dans la terminologie jouerait au détriment de Bastiat, ni qu'elle établirait la présence d'une contradiction entre sa théorie de la valeur et la théorie moderne de la valeur.

L'idée centrale de la théorie de Bastiat est que la valeur n'est autre que l'expression, dans un échange de marché, d'un rapport entre des services humains. Maintes et maintes fois il ne cesse de répéter que la valeur n'est autre que le rapport entre deux services échangés sur un marché, et, de plus, que seuls les services humains peuvent avoir une valeur, alors que les services rendus par la nature ne sauraient jamais qu'être gratuits.

Ces définitions semblent difficiles à réconcilier avec la théorie moderne de la valeur qui explique les prix de marché en termes de choix des consommateurs. Mais nous verrons que la théorie des services et de la valeur chez Bastiat est liée aux prix de marché d'une manière qui n'est absolument pas couverte par la théorie moderne de la valeur. Qui plus est, nous verrons que la théorie de Bastiat non seulement est parfaitement correcte en ce qui en concerne le principe, mais aussi qu'elle procure le chaînon qui manquait entre, d'un côté, la théorie économique moderne de la valeur et des prix, et, de l'autre, la théorie libertarienne de la propriété.

Pour bien comprendre la théorie de la valeur chez Bastiat il importe de réaliser qu'il utilise le mot "service" dans un sens différent de celui que l'on trouve dans la science économique contemporaine. Il s'agit de services "humains", c'est à dire d'actions humaines entreprises "au service" d'autres hommes. A ses yeux, l'économie politique est la science de l'action humaine, et elle doit donc se " fonder sur les manifestations de notre activité, sur les efforts, sur les services réciproques qui s'échangent parce qu'ils sont susceptibles d'être comparés, appréciés, évalués, et qui sont susceptibles d'être évalués précisément parce qu'ils s'échangent. " Au contraire, les besoins et les satisfactions sont des concepts totalement inappropriés pour servir de fondements à la science économique parce qu'il s'agit de phénomènes intrinsèquement liés à la conscience de chaque individu, et donc de nature incommensurable.

Bastiat explique également - et c'est au moins aussi fondamental - qu'on sert les autres non seulement en entreprenant des actions immédiates, ou des actions qu'on compte entreprendre demain, mais également grâce à des actions dont certaines peuvent remonter loin dans le passé. Ainsi, un service ne consiste pas seulement à couper les cheveux de quelqu'un d'autre, en tenir les comptes, ou lui donner une leçon de piano ; on ne rend pas moins service à quelqu'un lorsqu'on lui transfère la propriété d'un morceau de terrain que l'on mis en valeur de ses propres mains, ou lorsqu'on lui donne un gâteau qu'on a fait cuire soi même. Dans le cas de la terre et du gâteau, le service rendu ne vient pas seul, il est en quelque sorte "incorporé" à la ressource naturelle que l'on a transformée.

L'usage de ce vocabulaire n'est certes pas commun, mais il n 'est certainement pas impropre. Aujourd'hui, nous sommes habitués à parler de "services" au sens plus restreint d'un travail rendu qui peut être évalué et faire l'objet d'un prix indépendamment des facteurs de production complémentaires qui ont été mis en œuvre pour rendre le service. Par exemple, le travail d'une secrétaire est considéré comme un service en soi, indépendamment du stylo ou de l'ordinateur qu'elle utilise. Du point de vue de Bastiat, la contribution qu'apporte chacun de ces facteurs de production fait partie du "service" : la secrétaire apporte le service de son travail, celui qui a fabriqué et vendu le stylo apporte également son service, de même que le constructeur de l'ordinateur acheté par l'entrepreneur qui emploie la secrétaire. A l'inverse, cet entrepreneur rend un service à chacun des précédents en leur cédant de l'argent en échange des services qu'ils lui apportent. Il est donc parfaitement justifié d'assimiler les échanges de biens, comme le fait Bastiat, à des échanges de services.

Ce qui est important dans cette manière de définir l'échange est que cela nous rapproche considérablement de la théorie Rothbardo-Lockienne de la propriété et l'appropriation. Selon la théorie lockienne de l'appropriation - qui était la théorie standard à l'époque de Bastiat - on ne devient propriétaire d'une terre que dans la mesure où on l'a transformée et mise en valeur par son labeur. Lorsqu'on la vend à quelqu'un d'autre, on échange en quelque sorte ses actions passées - c'est à dire, pour parler comme Bastiat, ses services produits dans le passé - contre un prix en argent qui est lui même nécessairement le produit d'autres actions, ou de services passés, incorporés à d'autres ressources naturelles. La théorie de la valeur selon Bastiat n'est ainsi qu'une application systématique et pleinement cohérente, à la théorie économique, de l'insistance de Locke à lier l'origine de la propriété à l'action humaine.

Les économistes de tradition autrichienne comme Mises (1985), Rothbard (1993) et Hoppe (1989, 1993) ne perdent jamais une occasion d'insister sur le fait que l'échange et les prix sont fondés sur la propriété. On n'a jamais vu, insistent-ils, des choses qui s'échangent les unes contre les autres, comme dans le modèle walrassien de l'équilibre général ; il n'existe d'échanges qu'entre êtres humains, et il n'y a pas d'échanges qui ne correspondent à un échange de droits de propriétés. Par exemple lorsque Pierre échange sa pomme contre la poire de Paul, cela implique que la pomme appartienne bel et bien à Pierre et que la poire de Paul soit bien la sienne, sinon il ne pourrait pas faire l'échange. L'analyse de Bastiat compléte et renforce la théorie autrichienne des prix en démontrant que, de manière ultime, toute propriété est nécessairement le produit de l'incorporation d'une chaîne d'actions passées, présentes ou même futures.

A partir de cette intuition, que lorsque nous échangeons des biens nous payons les actions d'autres personnes, Bastiat développe une analyse particulièrement élaborée de la relation entre la valeur, d'une part, et, d'autre part, le produit de l'incorporation des actions humaines aux ressources naturelles.

Bastiat insiste pour que l'on sépare l'utilité des services rendus par les ressources naturelles et celle qu'apportent les services humains. Seule l'utilité des services humains entretient un rapport avec la propriété et la valeur, alors que les services rendus par les ressources naturelles n'en ont aucun. L'utilité apportée par la nature n'entraîne donc aucune incidence sur les prix, qui, eux, sont exclusivement déterminés par l'utilité des actions humaines. Autrement dit, tant l'action humaine que les forces naturelles produisent des effets utiles, mais on ne paie jamais que pour la seule utilité dérivée des actions humaines, alors qu'on ne paie jamais pour une quelconque utilité rendue par la nature. Cette dernière est toujours gratuite, au sens qu'elle est toujours disponible pour celui qui prend la peine de la "recueillir" en s'appropriant une ressource qui, à l'état naturel, n'appartient encore à personne. Bastiat écrit : " Des chapitres précédents et notamment de celui où il a été traité de l'Utilité et de la Valeur, nous pouvons déduire cette formule : Tout homme jouit GRATUITEMENT de toutes les utilités fournies ou élaborées par la nature, à condition de prendre la peine de les recueillir ou restituer un service équivalent à ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine pour lui. "

En outre, comme les hommes s'efforcent continuellement d'accroître la productivité physique de leur travail grâce aux inventions, à la division du travail, à l'accumulation de capital, etc…, et qu'il ne peuvent y arriver qu'en maîtrisant toujours plus de forces naturelles dans leurs entreprises productives, il en résulte que la valeur des produits - c'est à dire leur prix en termes d'actions humaines passées, présentes ou à venir, sous le contrôle de celui qui achète - diminue constamment. " Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en résulte-t-il ? " demande Bastiat. " que l'utilité est plus facilement recueillie. Aussi le service [qui consiste à recueillir cette utilité] a-t-il moins de valeur. Nous payons certainement moins cher les livres depuis l'invention de l'imprimerie. Phénomène admirable et trop méconnu !"

Il s'ensuit que dans une société qui progresse grâce à l'augmentation du savoir technique, à l'accumulation de capital, et à d'autres facteurs qui augmentent la productivité physique des actions humaines, tout être humain bénéficie d'une utilité croissante à des prix toujours meilleur marché. Dans une telle société, on paie toujours pour l'utilité que procurent les services d'autres gens, mais on ne paie que pour cette utilité, alors que l'utilité croissante que nous tirons de l'exploitation toujours plus efficace que nous faisons des ressources naturelles, elle, vient gratuitement. Chaque être humain tire donc avantage de l'accroissement de la productivité physique du travail de tous, indépendamment de ses mérites personnels. Ces gains gratuits non liés au mérite s'ajoutent aux autres éléments de bien-être que la nature nous apporte et qui bénéficient également à chacun d'entre nous : l'oxygène que nous respirons, les effets de la gravité, l'ensoleillement…. Au fur et à mesure que ces utilités gratuites augmentent, l'importance relative des utilités pour l'accès auxquelles nous devons payer - les utilités qui découlent de l'action humaine - diminue constamment. Bastiat appelle ce phénomène "la communauté progressive" des êtres humains, insistant sans cesse sur le fait que : " Ce n'est pas l'ensemble des valeurs qui a diminué, c'est l'ensemble des utilités qui a augmenté. Ce n'est pas le domaine absolu de la Propriété qui s'est rétréci, c'est le domaine absolu de la Communauté qui s'est élargi. Le progrès n'a pas paralysé le travail, il a étendu le bien-être."


L'inventeur de l'analyse "contrefactuelle"

Bastiat a compris que son étude des effets destructeurs d'une appropriation fondée sur la violence reposait elle-même sur une technique particulière d'analyse - dite "contrefactuelle" - comparant laissez-faire et interventionnisme. Dans son génial article " Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas", Bastiat présente son raisonnement en utilisant une forme de conte contrefactuel articulé autour de l'histoire d'une vitre brisée. Un jeune garçon brise une vitre, et l'habituel sophiste loue les mérites de l'accident qui permet ainsi de maintenir des ouvriers au travail. Bastiat lui répond :

"A supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure six francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier : halte-là ! Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ces six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas".

Ce court texte condense à lui tout seul tout l'esprit de la démarche contrefactuelle propre à l'argumentation économique. Conscient de ce qu'avec ce court essai sur ce qui est visible et ce qui ne l'est pas, il avait atteint en quelque sorte le socle le plus fondamental de la démarche scientifique, Bastiat lui avait mis comme sous-titre : "l'économie politique en une leçon" - titre qui anticipait de près d'un siècle celui du célèbre livre d'Henry Hazlitt, paru en 1944, et qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. Henry Hazlitt reconnaît lui-même qu'il n'a fait qu'étendre l'approche de Bastiat à tout une série d'autres problèmes économiques.

Les admirateurs de Bastiat au 19ème siècle avaient très bien perçu en quoi il se distinguait des arguments utilisés par l'école anglaise de Smith et Ricardo, et diffusés avec succès en France et sur le continent par Jean-Baptiste Say. Son biographe, Fontenay (1881), remarque que Bastiat n'a en un certain sens fait que prolonger le programme de recherche des Physiocrates. Ces derniers considéraient que le bonheur humain était l'objet de la science économique, qui elle-même n'était pour eux que la science de la loi naturelle. Les économistes classiques de l'école anglaise ont réduit l'économie à une science des faits (visibles), et remplacé le bonheur humain par une conception matérialiste de la "richesse". Selon Fontenay, la grande œuvre de Bastiat fut de fusionner ces deux approches en une "science des faits du point de vue du droit naturel" - c'est à dire d'une approche où c'est la loi naturelle qui fonde les notions d'échange, de valeur et de propriété.

Malheureusement cette conception de la nature des lois économiques n'a duré qu'un temps assez bref - avec notamment les œuvres de Courcelle-Seneuil (1867) - , avant de sombrer carrément dans l'oubli. Bastiat fut alors principalement dépeint sous les traits d'un agitateur politique, et ses mérites scientifiques furent systématiquement diminués, surtout chez les économistes anglais (voir Salerno 1988). La science économique passa alors sous le contrôle de ces derniers, dont l'approche méthodologique de nature essentiellement "matérialiste" trouva son achèvement avec le positivisme du 20ème siècle. L'intuition principale de Bastiat concernant la relation entre, d'une part, la partie "factuelle" et visible des actions humaines, et, d'autre part, leur contrepartie "contrefactuelle" - c'est à dire invisible - fut remplacée par une autre distinction plus appropriée au caractère positiviste de la démarche économique moderne, celle entre le court et le long terme. Les économistes prirent l'habitude d'identifier ce qui est invisible avec les conséquences de long terme - et donc pas encore visibles - des actions humaines.

Ce préjugé matérialo-positiviste de la démarche des économistes anglais explique largement pourquoi Bastiat - comme tant d'autres économistes européens de première importance - n'a jamais été vraiment reconnu par les économistes anglo-saxons, et pourquoi il reste quasiment inconnu de tous ceux qui dans le monde sont supposés étudier l'économie. Jusqu'à aujourd'hui, ce préjugé a empêché les économistes de faire une lecture correcte de "Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas". La plupart des lecteurs de cet essai en déduisent que l'argumentation économique se fonde en partie sur des comparaisons, mais rares sont ceux qui ont compris qu'elle s'appuie sur des lois économiques comparatives, et que ces lois comparatives sont de nature contrefactuelle. C'est plutôt paradoxal compte tenu de ce que cet essai est aussi largement connu des économistes. Sa mort prématurée a empêché Bastiat d'expliciter plus en détail la structure logique de son argumentation, et d'en généraliser sa portée. Il serait souhaitable que de nouvelles recherches approfondissent cette ligne de pensée. Nul doute qu'elles devraient fournir une riche moisson d'idées.


Conclusion

En essayant de rendre à Bastiat la place légitime qui lui revient dans l'histoire de notre science, nous avons mis en lumière ce que furent ses quatres contributions théoriques les plus importantes. Qui plus est, nous avons vu que ces apports demeurent d'une grande valeur et d'une grande actualité, même à notre époque. Et comment elles devraient permettre d'enrichir l'actuel programme de recherche autrichien. Les grands thèmes de Bastiat - l'harmonie plutôt que l'équilibre, la propriété contre la spoliation, la relation propriété/valeur - sont restés totalement ignorés des économistes professionnels au cours de ce malheureux 20ème siècle. Il est temps de redécouvrir les œuvres de ce génie de la pensée, et de reconstruire sur les fondations théoriques qu'il a posées en son temps.


L'héritage économique de Frédéric Bastiat, par Guido Hülsmann (Institut Euro 92, juillet 2001).

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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 20:09

Montréal, 14 janvier 2007 • No 208

 

MOT POUR MOT

 

Nous publions ici la traduction du texte intitulé « Great Myths of the Great Depression », avec l'aimable permission de son auteur, Lawrence Reed. Traduction de Francis Dumouchel.

 
 

LA GRANDE DÉPRESSION DÉMYSTIFIÉE (1)

 

par Lawrence W. Reed

 

          Les étudiants d’aujourd’hui reçoivent souvent un portrait tendancieux de la Grande Dépression (1929-1941) présentant le libre marché comme responsable des difficultés économiques de l’époque et favorisant l’intervention étatique comme solution. Dans la première partie de ce texte, Lawrence Reed, président du Mackinac Center for Public Policy, démystifie la perception usuelle de cette crise et souligne le rôle central qu’ont joué les piètres mesures gouvernementales dans le déclenchement et le prolongement de cette catastrophe légendaire.
 

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Introduction

          Plusieurs ouvrages ont été écrits à propos de la Grande Dépression de 1929 et de ses impacts sur la vie de millions d’Américains. Les historiens, les économistes et les politiciens ont tous passé au peigne fin les décombres de cette calamité afin de découvrir la « boîte noire » qui en révélera la cause. Malheureusement, la plupart d’entre eux décident finalement d’abandonner leurs recherches, peut-être parce qu’il est plus facile de véhiculer un tas de conclusions fausses et nuisibles à propos d’événements ayant eu lieu il y a de cela sept décennies. En conséquence, plusieurs personnes de nos jours continuent d’accepter des critiques injustifiées du capitalisme et de défendre des mesures étatiques qui sont économiquement destructrices.

          À quel point la Grande Dépression fut-elle grave? En quatre ans, de 1929 à 1933, la production des usines, des mines et des services d’utilité publique du pays déclina de moitié. Le revenu disponible réel des gens fut réduit de 28%. La valeur des actions en bourse s’est effondrée à un dixième du niveau précédant le krach. Le nombre d’Américains au chômage passa de 1,6 million en 1929 à 12,8 millions en 1933. Un travailleur sur quatre était sans emploi au point le plus bas de la Dépression et d’effrayantes rumeurs de révolte circulaient pour la première fois depuis la Guerre civile.

          « Le drame du grand Krach fut l’échec de toutes les tentatives de l’expliquer, écrit l’économiste Alan Reynolds. Les gens ont été laissés avec l’impression que des régressions économiques majeures pouvaient survenir n’importe quand, sans avertissement et sans raison. Cette crainte a été exploitée depuis afin de justifier une intervention pratiquement illimitée du gouvernement fédéral dans la sphère économique »(1).

          Les vieux mythes ne meurent jamais; ils continuent simplement d’apparaître dans les manuels d’économie et de science politique. Sauf quelques exceptions occasionnelles, c’est là que vous trouverez ce qui constitue peut-être le plus grand mythe du vingtième siècle: le capitalisme et le libre marché sont responsables de la Grande Dépression et seule l’intervention étatique a réussi à redresser l’économie américaine.
 

Un conte de fées moderne


          Selon cette vision simpliste, un pilier important du capitalisme, le marché boursier, s’est effondré et a entraîné l’Amérique dans une dépression. Les conditions sociales se seraient détériorées suite au refus du président Herbert Hoover, un partisan du « laissez-faire » économique, de se servir du pouvoir de l’État. Il aurait fallu attendre le successeur de Hoover, Franklin Delano Roosevelt, pour chevaucher l’étalon blanc de l’intervention étatique et conduire la nation vers un redressement. La leçon apparente à retenir serait qu’on ne peut pas faire confiance au capitalisme; l’État devrait remplir un rôle actif dans l’économie pour nous sauvegarder d’un déclin inévitable.

 

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La Grande Dépression dévasta toutes les régions des
États-Unis, même ses plus petites villes.

          Ceux qui disséminent cette version de l’Histoire pourraient tout aussi bien conclure leurs commentaires en disant « et Boucles d’Or retrouva son chemin hors de la forêt, Dorothée fut de retour au Kansas après son voyage à Oz, et le Petit Chaperon Rouge gagna à la loterie de New York ». Le compte rendu populaire de la Dépression que nous venons de décrire appartient au monde des contes de fées et n’a pas sa place dans une discussion sérieuse de l’histoire économique.
 

La Grande, Grande, Grande, Grande Dépression

          Pour comprendre adéquatement les événements de l’époque, il est approprié en réalité de voir la Grande Dépression non pas comme un, mais comme quatre déclins consécutifs rassemblés. Ces quatre « phases » sont(2):

          I – La politique monétaire et le cycle économique
          II – La désintégration de l’économie mondiale
          III – Le New Deal
          IV – Le Wagner Act

          La première phase explique pourquoi le krach de 1929 a eu lieu de prime abord; les trois autres montrent comment l’intervention étatique a empiré la situation et a maintenu l’économie dans le marasme pendant plus d’une décennie. Étudions-les une par une.
 

Phase I – Le cycle économique

          La Grande Dépression ne fut pas la première dépression des États-Unis, même si elle fut la plus longue. Plusieurs autres l’ont précédée.

          Un point commun de toutes ces débâcles antérieures est une intervention étatique désastreuse, souvent sous la forme d’une mauvaise gestion politique de la masse monétaire et du crédit. Toutefois, aucune de ces dépressions n’a duré plus de quatre ans et la plupart d’entre elles se terminèrent en moins de deux. La calamité qui débuta en 1929 dura au moins trois fois plus longtemps que n’importe laquelle des dépressions américaines précédentes parce que l’État a tenté de compenser ses erreurs initiales par une série de nouvelles interventions nuisibles.

La planification centralisée échoue au plan de la politique monétaire

          Une explication populaire de l’effondrement du marché boursier en 1929 concerne la pratique d’emprunter de l’argent pour acheter des actions. Plusieurs manuels d’histoire affirment allègrement qu’une spéculation boursière frénétique fut nourrie par des « prêts sur marge » excessifs. Gene Smiley, économiste à Marquette University, explique dans son livre Rethinking the Great Depression (2002) pourquoi cette observation n’est pas fructueuse:
 

          On avait depuis longtemps l’habitude des prêts sur marge pour l’achat de titres boursiers, et les exigences d’une marge – c’est-à-dire la proportion du prix d’achat payé en argent comptant – n’étaient pas moins élevées à la fin des années 1920 qu’au début ou que dans les décennies précédentes. En fait, à l’automne 1928 les exigences pour obtenir une marge se sont resserrées et les emprunteurs devaient payer comptant une plus grande proportion du prix d’achat des actions.

 

          L’argument du prêt sur marge ne tient pas la route. La gestion malicieuse de la masse monétaire et du crédit est toutefois une autre histoire.

          La plupart des économistes qui s'intéressent aux questions monétaires, particulièrement ceux de l’« École autrichienne », ont remarqué la relation étroite entre la masse monétaire et l’activité économique. Quand le gouvernement gonfle la masse monétaire et le crédit, les taux d’intérêt commencent par diminuer. Les entreprises investissent cet « argent facile » dans de nouveaux projets de production et les biens de production sont en plein essor. À mesure que le boom mûrit, les coûts des entreprises augmentent, les taux d’intérêt se réajustent à la hausse et les profits se compriment. Ainsi l’effet « argent facile » s’essouffle et les autorités monétaires, craignant une inflation des prix, ralentissent la croissance de la masse monétaire ou même la réduisent. Dans les deux cas, cette manipulation est suffisante pour détruire les fondations fragiles de ce château de cartes économique.

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Ceux qui prétendent que le libre marché s’est autodétruit dans les années 1930 semblent complètement ignorer que ce sont les politiques de manipulations de la monnaie et du crédit de la Réserve fédérale qui furent les principales responsables de ce gâchis.

          Une importante interprétation des agissements de la Réserve fédérale américaine avant 1929 se trouve dans l’ouvrage America’s Great Depression de Murray Rothbard. En employant plusieurs indicateurs dont la monnaie, les dépôts à terme et à vue et d’autres ingrédients, il a estimé que la Réserve fédérale a gonflé la masse monétaire de plus de 60% entre 1921 et 1929(3). Rothbard soutenait que cette expansion de la masse monétaire et du crédit a fait plonger les taux d’intérêt, a propulsé le marché boursier vers des sommets inégalés et a donné naissance aux « années folles ».

          Une croissance imprudente de la masse monétaire et du crédit ont constitué ce que l’économiste Benjamin M. Anderson a appelé « le commencement du New Deal »(4) – le nom des mesures mieux connues et hautement interventionnistes qui devaient arriver plus tard pendant la présidence de Franklin Roosevelt. Toutefois, certains spécialistes doutent que la Réserve fédérale fut aussi inflationniste que le prétendait Rothbard, soulignant que les prix relativement stables des marchandises et des biens de consommation dans les années 1920 prouvaient que la politique monétaire ne fut pas si follement irresponsable.

          Des réductions d’impôts substantielles dans les taux marginaux supérieurs durant les années de la présidence de Calvin Coolidge ont certainement aidé l’économie et ont pu mitiger l’effet des politiques de la Réserve fédérale sur les prix. Les réductions d’impôts ont encouragé l’investissement et une croissance économique réelle, qui ont en retour produit un élan de progrès technologique et de découvertes entrepreneuriales de nouvelles façons de produire des biens. Cette explosion de la productivité a sans aucun doute contribué à garder les prix plus bas qu’ils ne l’auraient été autrement.

          En ce qui concerne les politiques de la Réserve fédérale, les économistes en faveur du libre marché, qui diffèrent d'opinion à propos de l’ampleur de l’expansion de la masse monétaire lors du début et du milieu des années 1920, sont tous du même avis à propos des événements subséquents. La banque centrale a été responsable d'une compression importante de la masse monétaire qui a débuté tard dans la décennie. Les réactions du gouvernement fédéral à la récession qui a suivi ont transformé une mauvaise situation en une situation bien pire.

Le fond du baril défoncé

          À partir de 1928, la Réserve fédérale augmentait les taux d’intérêt et étranglait la masse monétaire. Par exemple, son taux d’escompte (le taux qu’une banque centrale applique aux prêts accordés aux banques qui sont membres du système) a été augmenté quatre fois, de 3,5% à 6%, entre janvier 1928 et août 1929. La banque centrale a mis en place d’autres mesures déflationnistes en vendant agressivement des bons du Trésor pendant plusieurs mois après le krach boursier. Pendant les trois années suivantes, la masse monétaire s’est contractée de 30%. À mesure que les prix chutaient dans tous les secteurs de l’économie, la politique de taux d’intérêt élevés de la Réserve fédérale a propulsé les taux d’intérêt réels (si l'on ajuste pour tenir compte de l’inflation) de façon spectaculaire.
 

          Le récit le plus complet des politiques monétaires de l’époque se trouve dans l’oeuvre classique de Milton Friedman et de sa collègue Anna Schwartz, Histoire monétaire des États-Unis, 1867-1960. Friedman et Schwartz soutiennent de manière convaincante que la compression d’un tiers de la masse monétaire entre août 1929 et mars 1933 fut un poids immense pour l’économie et a été en grande partie causée par l’incompétence légendaire de la Réserve fédérale. La mort de Benjamin Strong en octobre 1928, un haut personnage qui avait exercé une grande influence en tant que directeur de la Réserve fédérale pour le district de New York, a laissé la banque centrale se débattre sans direction compétente – ouvrant la porte à des mesures encore plus malavisées(5).

 

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Le taux de chômage atteignit des sommets après que le Congrès eut haussé les tarifs douaniers et les impôts au début des années 30 et il demeura élevé pendant le reste de la décennie alors que les politiques de l’administration Roosevelt décourageaient l’investissement et la reprise de l’économie.

          En premier lieu, seuls les investisseurs « perspicaces » – les Bernard Baruch et Joseph Kennedy qui gardaient un oeil sur des choses comme la masse monétaire et d’autres mesures étatiques – ont compris que la fête allait bientôt se terminer. En fait, Baruch a commencé à vendre ses actions et à acheter des obligations d’épargne et de l’or dès 1928; Kennedy fit de même, remarquant que « seul un imbécile refuse de lâcher prise afin d’atteindre la valeur optimale »(6).

          Les masses d’investisseurs ont éventuellement ressenti le changement ayant lieu à la Réserve fédérale et à ce moment, la débandade commença. Dans un numéro spécial commémorant le 50e anniversaire du krach boursier, U.S. News & World Report en fit la description suivante:
 

          En réalité, le Grand Krach ne fut d’aucune façon l’affaire d’une journée, malgré les références fréquentes au jeudi noir, le 24 octobre, et au mardi noir de la semaine suivante. Dès le 5 septembre, la valeur des actions s’affaiblissait suite à des transactions répétées, après avoir atteint des sommets inégalés deux jours auparavant. Les déclins ayant eu lieu au début d’octobre furent appelés des « ajustements bienvenus ». The Wall Street Journal, prédisant une reprise à l’automne, remarquait que « certaines actions grimpent, d’autres chutent ».

          Puis, le 3 octobre, les actions subirent leur pire diminution de l’année. On effectua des appels de marge; certains négociants devinrent inquiets. Mais le jour suivant, les prix augmentèrent de nouveau et se balancèrent pendant deux semaines.

          Le véritable craquement commença le mercredi 23 octobre, avec ce qu’un observateur appela « un Niagara de liquidations ». Six millions d’actions changèrent de mains. L’indice boursier chuta de 21 points. « Demain, le vent tournera », se disaient les courtiers. Les prix, disaient-ils, ont descendu à un niveau « déraisonnable ».

          Mais le jour suivant, le jeudi noir, on se débarrassa des actions de manière encore plus intense […] le téléscripteur pris plus de cinq heures de retard puis arrêta finalement de cracher les cours du marché à 19h08(7).

          À leur plus haut niveau, les titres formant l’indice Dow Jones se vendaient 19 fois leurs revenus – un taux plutôt élevé, mais guère considéré comme de la spéculation démesurée par les analystes. Les distorsions dans l’économie, encouragées par la politique monétaire de la Réserve fédérale, avaient préparé le pays pour une récession, mais d’autres contraintes à venir allaient bientôt transformer la récession en catastrophe à grande échelle. Alors que le marché boursier passait un mauvais quart d’heure, le Congrès jouait avec le feu: le matin même du jeudi noir, les journaux du pays annonçaient que les forces politiques militant pour des barrières tarifaires plus restrictives à l’endroit du commerce gagnaient du terrain sur la colline du Capitole.
 

« Le krach boursier n’était que le reflet – et non la cause directe – des mesures étatiques destructrices qui produisirent en fin de compte la Grande Dépression: le marché grimpait et chutait au diapason presque parfait des agissements de la Réserve fédérale et du Congrès. »

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          Le krach boursier n’était que le reflet – et non la cause directe – des mesures étatiques destructrices qui produisirent en fin de compte la Grande Dépression: le marché grimpait et chutait au diapason presque parfait des agissements de la Réserve fédérale et du Congrès. Et ce qu’ils firent dans les années 1930 mérite une place de choix dans le palmarès des plus grandes sottises de l’histoire.

Dis l’ami, pourrais-tu me prêter 20 millions de dollars?


          Le jeudi noir ébranla le Michigan plus que la plupart des États. Les actions des compagnies automobiles et minières s’effondrèrent. La production d’automobiles atteint un sommet jamais vu en 1929, un peu plus de cinq millions de véhicules, puis fut rapidement réduite de deux millions en 1930. En 1932, le moment le plus difficile de la Dépression, la production avait chuté d’un autre deux millions de véhicules et se trouvait désormais à 1 331 860, une diminution incroyable de 75% depuis le sommet de 1929.

          Des milliers d’investisseurs, incluant plusieurs personnes renommées, subirent un coup dur au moment du krach de 1929. Parmi ceux-ci se trouvait Winston Churchill, qui avait grandement investi dans des actions américaines avant le krach. Après coup, seuls ses talents d’écrivain et ses postes au gouvernement lui permirent de rétablir ses finances.

          Clarence Birdseye, un des pionniers du secteur des aliments surgelés emballés, avait vendu son entreprise pour 30 millions de dollars et avait investi tout son argent dans des actions. Il fut balayé de la carte.

          William C. Durant, fondateur de General Motors, perdit plus de 40 millions de dollars à la bourse et finit pratiquement en indigent (la compagnie GM elle-même réussit à éviter de tomber dans le rouge pendant toute la Dépression grâce à la gestion serrée de Alfred P. Sloan).
 

Phase II – L’effondrement de l’économie mondiale

          Même si le mythe moderne prétend que le libre marché s’est « autodétruit » en 1929, les politiques étatiques furent les principales responsables du gâchis. Si ce krach s’était déroulé comme les précédents, les temps difficiles se seraient terminés en deux ou trois ans tout au plus, et probablement plus rapidement que cela. Mais une incompétence politique sans précédent prolongea la misère pendant plus de dix ans.

          En 1930, le taux de chômage se situait en moyenne à 8,9%, un taux indiquant une récession modérée, comparativement à 3,2% en 1929. Il explosa rapidement avant de plafonner à plus de 25% en 1933. Jusqu’en mars 1933, ces années furent celles du président Herbert Hoover – un homme souvent dépeint comme étant un chantre du non-interventionnisme et du laissez-faire économique.

« L’administration la plus dépensière de toute l’histoire »

          Est-ce que Hoover souscrivait réellement à une philosophie de libre marché prônant que le gouvernement devrait rester à l'écart de l’économie? Son adversaire aux élections de 1932, Franklin Delano Roosevelt, ne le pensait pas. Pendant la campagne électorale, Roosevelt fustigea Hoover pour avoir trop dépensé et trop taxé, pour avoir fait exploser la dette nationale, pour avoir étouffé le commerce et pour avoir mis au chômage des millions de citoyens. Il accusa le président d’avoir engagé des dépenses « téméraires et extravagantes », d’avoir pensé « qu’il fallait centraliser le contrôle de toute activité à Washington le plus rapidement possible » et d’avoir supervisé « l’administration la plus dépensière en temps de paix de toute l’histoire ». Le candidat à la vice-présidence de Roosevelt, John Nance Garner, accusa Hoover d’être en train de « conduire le pays sur le chemin du
socialisme »(8). Contrairement au portrait habituel que l’on fait de Hoover, Roosevelt et Garner avaient absolument raison.

          L’erreur la plus stupide de l’administration Hoover fut le Smoot-Hawley Act, adopté en juin 1930. Il s’ajouta au Fordney-McCumber Act de 1922, qui avait déjà fait dégringoler l’agriculture américaine pendant la décennie précédente. Le Smoot-Hawley Act, la législation la plus protectionniste de l’histoire américaine, ferma pratiquement les frontières aux biens étrangers et déclencha une cruelle guerre commerciale internationale. Le professeur Barry Poulson explique la portée de cette loi:
 

          La loi augmenta les tarifs douaniers sur la panoplie complète de marchandises taxables; par exemple, le taux moyen augmenta de 20% à 34% sur les produits agricoles; de 36% à 47% sur les vins, spiritueux et boissons; de 50% à 60% sur la laine et sur les articles laineux manufacturés. En tout, 887 tarifs furent soudainement augmentés et la loi allongeait la liste de marchandises taxables à 3218 articles. Une caractéristique importante du Smoot-Hawley Act était qu’il fixait plusieurs tarifs à un montant d’argent spécifique plutôt qu’à un pourcentage du prix. Alors que les prix baissaient de moitié ou même plus pendant la Grande Dépression, le taux effectif de ces tarifs doubla, augmentant la protection accordée en vertu de la loi(9).

          La portée du Smoot-Hawley Act était très étendue, se répercutant sur une multitude de produits. Avant sa mise en vigueur, les horloges subissaient un tarif de 45%. La loi augmenta le tarif à 55% en plus d’un autre 4,50 $ par horloge. Les tarifs sur le blé et le beurre doublèrent. Même la choucroute devint taxable pour la première fois. Parmi les rares biens hors taxe, on retrouvait étrangement les sangsues et les squelettes (peut-être un pot-de-vin politique à l’American Medical Association, comme le fit remarquer sarcastiquement un farceur).

          Les tarifs douaniers sur l’huile de lin, le tungstène et la caséine assommèrent l’industrie de la peinture, de l’acier et du papier, respectivement. Le Smoot-Hawley Act taxait plus de 800 articles utilisés dans la production d’automobiles. La plupart des 60 000 employés qui fabriquaient des vêtements abordables dans des usines américaines à partir de chiffons de laine importés retournèrent chez eux sans emploi lorsque le tarif sur les chiffons de laine augmenta de 140%(10).

          Les représentants de l’administration et du Congrès croyaient que renforcer les barrières commerciales forcerait les Américains à acheter plus de biens locaux, ce qui résoudrait le problème accablant du chômage. Ils ignoraient toutefois un important principe du commerce international: le commerce est une route à deux voies; si les étrangers ne peuvent vendre leurs biens ici, alors ils ne pourront gagner les dollars dont ils ont besoin pour acheter ici. Ou, pour le présenter autrement, l’État ne peut couper les importations sans couper simultanément les exportations.

Tu me taxes, je te taxe

          Les compagnies étrangères et leurs travailleurs furent écrasés par les tarifs exorbitants mis en vigueur par le Smoot-Hawley Act et les États étrangers eurent tôt fait de se venger avec leurs propres barrières commerciales. Leur capacité de vendre dans le marché américain étant gravement entravée, ces compagnies restreignirent leurs achats de biens américains. L’agriculture américaine fut atteinte particulièrement durement. D’un trait de plume présidentielle, les fermiers du pays perdirent près du tiers de leur marché. Les prix des produits agricoles plongèrent et des dizaines de milliers de fermiers furent acculés à la faillite. Un boisseau de blé, qui se vendait un dollar en 1929, ne valait plus que trente cents en 1932.
 

          Suite à l’effondrement de l’agriculture, les banques rurales firent faillite en nombre record, entraînant dans leur chute des centaines de milliers de leurs clients. Neuf mille banques fermèrent leurs portes aux États-Unis entre 1930 et 1933. Le marché boursier, qui avait regagné une bonne partie du terrain perdu depuis le mois d’octobre précédent, dégringola de 20 points le jour où Hoover signa le Smoot-Hawley Act, et chuta presque sans répit pendant les deux années suivantes. (Le point culminant du marché boursier, tel que mesuré par l’indice Dow Jones, fut fixé au 3 septembre 1929, à 381. L’indice atteignit son seuil le plus bas de 1929 le 13 novembre, à 198, puis rebondit jusqu’à 294 en avril 1930. Il déclina encore alors que le projet de loi sur les tarifs douaniers trouvait son chemin jusqu’au bureau de Hoover en juin et ne toucha pas le fond du baril avant d’atteindre un simple 41 deux ans plus tard. Il fallut attendre un quart de siècle pour que le Dow Jones atteigne de nouveau le seuil de 381).

 

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Le président Herbert Hoover est erronément présenté comme un ardent défenseur du libre marché dans les manuels d'histoire, mais il a tellement approuvé de lois coûteuses et absurdes qu’un des principaux conseillers de Franklin Roosevelt a affirmé par la suite que «pratiquement la totalité du New Deal a été extrapolée à partir de programmes mis en place par Hoover».

          La rétraction du commerce mondial provoquée par les guerres tarifaires contribua à préparer le terrain pour la Deuxième Guerre mondiale quelques années plus tard. En 1929, le reste du monde devait 30 milliards de dollars aux citoyens américains. En Allemagne, la République de Weimar peinait à rembourser l’énorme facture de reconstruction imposée par le désastreux Traité de Versailles. Quand les tarifs douaniers empêchèrent presque totalement les entrepreneurs étrangers de vendre leurs biens sur le marché américain, le poids de leurs dettes devint radicalement plus lourd à porter et enhardit des démagogues comme Adolf Hitler. Comme le rappelle cette mise en garde, cruelle de vérité, attribuée à Frédéric Bastiat: « si les marchandises ne traversent pas les frontières, les soldats le feront ».

Des marchés libres ou des repas gratuits?

          Le Smoot-Hawley Act en soi devrait suffire à détruire le mythe voulant que Hoover était un défenseur du libre marché, mais l’histoire des erreurs interventionnistes de son administration ne s’arrête pas là. Moins d’un mois après le krach boursier, il convoqua des rencontres avec les dirigeants du monde des affaires afin de faire pression sur eux pour que les salaires restent artificiellement élevés même si les profits et les prix diminuaient. Les prix à la consommation chutèrent de près de 25% entre 1929 et 1933 alors que les salaires nominaux ne baissèrent que de 15% en moyenne – ce qui se traduisit en une hausse substantielle des salaires réels, qui sont une partie importante du coût de faire des affaires. Comme le remarque l’économiste Richard Ebeling: « la politique de “salaires élevés” de l’administration Hoover et des syndicats […] réussit seulement à éjecter les travailleurs hors du marché du travail, générant une spirale grandissante de chômage »(11).

          Hoover augmenta radicalement les dépenses gouvernementales consacrées aux programmes de subvention et d’assistance. En l’espace d’une seule année, de 1930 à 1931, les dépenses publiques fédérales en proportion du PIB s’envolèrent de 16,4% à 21,5%(12). L’organisme bureaucratique de Hoover qui s’occupait de l’agriculture distribua des centaines de millions de dollars aux fermiers produisant du blé et du coton lorsque les nouveaux tarifs douaniers balayèrent leurs marchés de la carte. Sa Société pour le financement de la reconstruction prodigua à foison des milliards de plus en subventions aux entreprises. Rexford Guy Tugwell, un des architectes des politiques de Franklin Roosevelt dans les années 1930, observa quelques décennies plus tard à propos de l’administration Hoover: « Nous ne voulions pas l’admettre à l’époque, mais pratiquement la totalité du New Deal a été extrapolée à partir de programmes mis en place par Hoover »(13).

          Même si au début de son mandat Hoover diminua les impôts des Américains les plus pauvres, Larry Schweikart et Michael Allen soulignent dans leur ambitieux ouvrage A Patriot’s History of the United States: From Columbus’s Great Discovery to the War on Terror qu’il « n’offrit aucune incitation aux gens riches à investir dans de nouvelles usines pour encourager l’embauche ». Il imposa même une taxe sur les chèques, « ce qui rendit la monnaie encore plus difficile à obtenir en pénalisant les gens qui utilisaient des chèques »(14).

          En septembre 1931, alors que la masse monétaire dégringolait et que l’économie chancelait sous l'effet du Smooth-Hawley Act, la Réserve fédérale imposa la hausse du taux d’escompte la plus forte de son histoire. Les dépôts bancaires chutèrent de 15% en quatre mois et des reculs considérables de la masse monétaire persistèrent pendant la première moitié de l’année 1932, entraînant des effets déflationnistes sur l'économie.

          Aggravant les erreurs que sont des tarifs élevés, des subventions énormes et une politique monétaire déflationniste, le Congrès vota alors le Revenue Act of 1932, qui fut signé par Hoover. Cette loi mit en vigueur la hausse d’impôts la plus imposante de l’histoire en temps de paix: elle doubla l’impôt sur le revenu. En fait, la tranche d’imposition supérieure fit plus que doubler, passant de 24% à 63%. Les exemptions furent réduites, le crédit d’impôt sur le revenu salarial fut aboli, les impôts successoraux sur les entreprises furent haussés, de nouvelles taxes sur les cadeaux, l’essence et les voitures furent prélevées et les tarifs postaux furent brusquement augmentés.

          Un universitaire compétent peut-il réellement constater l’intervention économique massive de l’administration Hoover et affirmer, en gardant un air sérieux, que ses conséquences inévitablement délétères sont la faute du libre marché? Schweikart et Allen donnent un aperçu du désastre:
 

          En 1933, les résultats de cette comédie d’erreurs dépassaient l'entendement: le taux de chômage national atteignit les 25%, mais dans certaines villes, les statistiques semblaient incompréhensibles. Cleveland annonçait que 50% de sa population active était au chômage, Toledo rapportait un taux de 80% et certains États rapportaient même une moyenne de 40%. À cause de l’arme à double tranchant que sont des revenus en déclin et des demandes d’aide sociale multipliées, le fardeau reposant sur les villes poussa plusieurs municipalités au bord du précipice. On ferma les écoles de New York et on fut incapable de payer quelque 20 millions de dollars aux enseignants de Chicago. Plusieurs écoles privées durent fermer leurs portes. Une étude gouvernementale rapporta qu’en 1933, 1500 collèges avaient été acculés à la faillite et que les ventes de livres avaient plongé. Le réseau de bibliothèques de Chicago n’acheta pas un seul livre pendant une année(15).
 

 

Seconde partie >


 

1. Alan Reynolds, « What Do We Know About the Great Crash? », National Review, 9 novembre 1979, p. 1416.up.jpg
2. Hans F. Sennholz, « The Great Depression », The Freeman, avril 1975, p. 205.up.jpg
3. Murray Rothbard, America’s Great Depression, Kansas City (KS), Sheed and Ward, 1975, p. 89.up.jpg
4. Benjamin M. Anderson, Economics and the Public Welfare: A Financial and Economic History of the United States, 1914-46, 2e édition, Indianapolis (IN), Liberty Press, 1979, p. 127.up.jpg
5. Milton Friedman et Anna Jacobson Schwartz, A Monetary History of the United States, 1867-1960, New York, National Bureau of Economic Research, 1963; neuvième tirage broché de Princeton University Press, 1993, p. 411-415.up.jpg
6. Lindley H. Clark Jr., « After the Fall », The Wall Street Journal, 26 octobre 1979, p. 18.up.jpg
7. « Tearful Memories That Just Won’t Fade Away », U.S. News & World Report, 29 octobre 1979, p. 36-37.up.jpg
8. « FDR’s Disputed Legacy », Time, 1er février 1982, p. 23.up.jpg
9. Barry W. Poulson, Economic History of the United States, New York, Macmillan, 1981, p. 508.up.jpg
10. Reynolds, p. 1419.up.jpg
11. Richard M. Ebeling, « Monetary Central Planning and the State-Part XI: The Great Depression and the Crisis of Government Intervention », Freedom Daily, Fairfax (VA) The Future of Freedom Foundation, novembre 1997, p. 15.up.jpg
12. Paul Johnson, A History of the American People, New York, HarperCollins, 1997, p. 740.up.jpg
13. Ibid., p. 741.up.jpg
14. Larry Schweikart et Michael Allen, A Patriot’s History of the United States: From Columbus’s Great Discovery to the War on Terror, New York, Sentinel, 2004, p. 553.up.jpg
15. Ibid., p. 554.up.jpg

Crédits des photographies: a) Library of Congress, Prints and Photographs Division, [LC-USF34-T01-018258-C DLC]. b) Federal Reserve Building, Library of Congress, Prints and Photographs Division, Theodor Horydczak Collection [LC-H814-TF03-003 DLC]. c) Unemployment, Michigan State Archives. d) Farm Relief Act, Library of Congress, National Photo Company Collection, [LCUSZ62-111718 DLC].

 


De Wikiberal.
John Maynard Keynes
Économiste

Dates 1883-1946
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Keynes en couverture du Time du 31 décembre 1965
Tendance Inclassable
Origine Royaume-Uni Royaume-Uni
Articles internes Liste de tous les articles

Citation « Keynes aimait à dire : « à long terme, nous serons tous morts », instaurant la version XXe siècle du principe du court terme (celle du XVIIIe était : "après nous le déluge"), ce à quoi Ludwig von Mises répliquait : brûler ses meubles n'est pas forcément une bonne méthode pour chauffer son logis »
inter lib.org sur John Maynard Keynes
     

John Maynard Keynes (5 juin 1883-21 avril 1946) était un économiste et un mathématicien britannique, fondateur du keynésianisme, doctrine économique qui encourage l'intervention de l'État pour assurer le plein emploi.

Sommaire

Critiques de Keynes

Les critiques de Keynes et des politiques qu'il a inspirées ont toujours soutenu qu'on n'a nul besoin de mettre en cause la capacité des marchés à ajuster les offres aux demandes pour rendre compte du chômage, que les politiques publiques, qui le subventionnent (Rueff), punissent l'embauche par des taxes, ou interdisent le plein emploi des ressources, notamment en imposant des prix (New Deal) et surtout des salaires minimum, suffisent à l'expliquer. Que dans ces conditions, accroître la demande globale, a fortiori pour les produits finis, n'est qu'un expédient temporaire pour tourner ces contraintes, qui doit faire monter les prix. Ceux, notamment les syndicats, qui veulent imposer des rémunérations incompatibles avec le plein emploi, finiront par s'en apercevoir, et manipuler la demande ne réussira plus à résorber l'offre excédentaire.

Les théoriciens des anticipations rationnelles ont démontré que ces politiques ne pouvaient avoir d'effet que si elles réussissaient à tromper les agents économiques sur les effets qu'elles auraient, notamment sur les taux d'intérêt et les salaires réels — et cela indépendamment de leurs conceptions parfois irréalistes de l'incertitude[1].

C'est dans les années 1970 que le problème de la « stagflation » — une inflation croissante sans réduction du chômage, conjonction qu'elle déclarait implicitement impossible — a finalement conduit à remettre en cause l'approche macroéconomique de Keynes — d'où, peut-être, le Prix Nobel d'économie attribué en 1974 aux interprétations de la conjoncture de type autrichien de Friedrich Hayek. Cependant, l'économiste suédois G.Myrdal partagea cette année le "prix nobel" avec Hayek, alors même qu'il fût l'un des apôtres de la social-démocratie et un fervent défenseur de l'intervention de l'Etat en matière économique. Hayek avait entrepris de réfuter spécifiquement la Théorie générale dès sa parution en 1936, mais la guerre, qui devait le rapprocher de Keynes, puis sa mort en 1945, avait interrompu ce projet, dont on peut en trouver les premières ébauches dans Profits, Interest and Investment (1939) et The Pure Theory of Capital (1941) — il offrait aussi comme substitut la Theory of Prices d'Arthur Marget.

Logiquement, c'est-à-dire si on écarte les explications circulaires de la hausse des prix du genre « inflation par les coûts » (car ces « coûts » ne sont eux-mêmes rien d'autre que des prix), la stagflation ne peut exister que si la demande est simultanément en excédent ici, et en défaut là ; on ne peut donc en rendre compte que si on sort de la macroéconomie proprement dite, laquelle n'envisage par hypothèse qu'un défaut, ou un excédent global de la demande. Or, justement, la critique autrichienne de Keynes prétend réfuter l'approche macroéconomique en tant que telle[2] : pour elle les désajustements entre offres et demandes sont forcément locaux. Ce qui lui permet d'insister sur la réaction à la politique monétaire des prix relatifs des actifs échangés en amont du consommateur, dans la "structure de production", comme éléments essentiels de la conjoncture — à ce titre, la notion d'"inflation des actifs", admise dans les années 1980, est une première prise en compte de cette approche.

Ensuite, ces écarts entre les demandes et les offres ne peuvent être que le produit d'erreurs de prévision : si les gens prévoyaient parfaitement la demande pour leurs services, ils ne se retrouveraient jamais avec une demande plus faible (d'où sous-emploi) ou plus forte (d'où hausse des prix) qu'ils ne l'envisageaient. On retrouve une conclusion des anticipations rationnelles, mais dans une approche qui y ajoute une analyse réaliste des conditions dans lesquelles les gens acquièrent l'information.

En effet ces erreurs-là, les critiques de la macroéconomie affirment que la politique de conjoncture ne peut que les aggraver, en ajoutant ses propres sources d'incertitude à celles qu'engendrent les choix faits sur les marchés.

— tout d'abord elle ne peut être qu'aveugle, puisque par hypothèse elle cherche même pas à les identifier, ces désajustements spécifiques. Comment en attendre alors qu'elle y distingue en outre, comme elle devrait théoriquement le faire s'agissant de "conjoncture", ceux qui ne sont dus qu'à des changements mal prévus des préférences et des techniques, et qu'il n'y aurait en principe jamais lieu de compenser par une manipulation de la demande, a fortiori globale ?
— ensuite, en centralisant les décisions en-dehors des marchés, la politique macroéconomique concentre les erreurs, qui se compenseraient en partie autrement, et les diffuse, pour reprendre l'expression même de Keynes,
"d'une manière que pas un homme sur un million n'est capable de comprendre".

Pour l'analyse autrichienne, donc, les institutions qui affectent la demande globale, notamment le monopole d'émission de la monnaie, sont la cause des crises économiques et financières évitables, et ne peuvent pas y porter remède. Plus généralement, elle affirme que les planificateurs étatiques ne peuvent pas connaître l'information nécessaire à la réalisation de leurs projets par les hommes, mais ne font au contraire que fausser son acquisition parce qu'ils ne subissent pas les conséquences de leurs choix, alors qu'ils privent de leur pouvoir de décision les seuls qui auraient véritablement intérêt à s'informer de façon adéquate, ceux qui les subiront effectivement.

Ces considérations, partagées au-delà de l'École autrichienneMilton Friedman aussi reconnaît qu'on n'a pas besoin de banque centrale, ont inspiré des politiques, notamment monétaires, qui prétendaient davantage être prévisibles que régler la conjoncture.

Citations sur Keynes

  • Keynes aimait à dire : « à long terme, nous serons tous morts », instaurant la version XXe siècle du principe du court terme (celle du XVIIIe était : "après nous le déluge"), ce à quoi Ludwig von Mises répliquait : « brûler ses meubles n'est pas forcément une bonne méthode pour chauffer son logis... »
  • « Il est effarant qu'une telle croyance (que l'important en économie soit de pousser les gens à dépenser plus) puisse être présentée au monde comme une nouvelle philosophie sociale. Lord Keynes et ses disciples imputent au manque de propension à dépenser ce qu'ils jugent insatisfaisant dans la situation économique. Ce qui est nécessaire, à leur avis, pour rendre les gens plus prospères, ce n'est pas une augmentation de production, mais une augmentation de dépense. Afin que les gens puissent dépenser davantage, on recommande une politi
que « expansionniste ». Cette thèse est aussi ancienne qu'elle est mauvaise. » (Ludwig von Mises[3])
  • « (Ce n'est pas) surestimer l'entreprise keynésienne que d'y voir une véritable mutation de la pensée politique dans tous les États qui échappent encore à l'emprise totalitaire. En donnant indûment aux gouvernements le sentiment que, par l'investissement, ils avaient le moyen de procurer l'expansion désirée et de bannir le chômage honni, la doctrine du plein-emploi a ouvert toutes grandes les vannes de l'inflation et du chômage. » (Jacques Rueff[4])
  • « Un voleur qui justifierait son vol en expliquant comment il a réellement aidé ses victimes et comment ses dépenses ont stimulé le commerce ne convaincrait personne ; mais quand sa théorie revêt l'apparence d'équations keynésiennes et de références édifiantes à "l’effet multiplicateur", elle emporte davantage la conviction, malheureusement. » (Murray Rothbard)
  • « La doctrine de Keynes n'est qu'un prétexte supplémentaire à l'intervention gouvernementale. Le gouvernement doit intervenir parce que le taux de profit est trop élevé, et si cette objection ne rencontre pas assez de soutien, il doit intervenir parce que le taux de profit est trop bas, voilà l'argument central de l'analyse keynésienne. Dans tous les cas de figure, le gouvernement doit intervenir et accroître son pouvoir. Tout argument utile fera l'affaire. Ainsi le keynésianisme finit comme il a commencé, débris d'un naufrage de la pensée critique, emporté par la marée de l'irrationalisme et de l'anticapitalisme. » (George Reisman, Capitalism)
  • « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il (Keynes) n'était ni très bien formé comme économiste ni même très soucieux des progrès de la science économique. Finalement, il ne faisait même pas grand cas de l'économie en tant que science, ayant tendance à considérer que sa capacité supérieure à fournir des justifications théoriques était un instrument dont il avait le droit de se servir pour persuader le public de suivre les politiques que son intuition lui désignait comme la nécessité du moment. » (Friedrich Hayek[5])
  • « L'essence du keynésianisme est son incapacité complète à concevoir le rôle de l'épargne et de l'accumulation de capital dans l'amélioration des conditions économiques. » (Ludwig von Mises[6])
  • Notes et références

    1. Hans-Hermann Hoppe, « De la certitude et de l'incertitude ou: quelle peut être la rationalité de nos anticipations ? », [lire en ligne]
    2. « La critique autrichienne », Friedrich Hayek, The Economist, 11 juin 1983, [lire en ligne]
    3. Ludwig von Mises, L'Action humaine, chap.17, [lire en ligne]
    4. Jacques Rueff, « La fin de l'ère keynésienne », Le Monde, 19 février 1976, [lire en ligne]
    5. Friedrich Hayek, « La critique autrichienne », The Economist, 11 juin 1983, [lire en ligne]
    6. “The essence of Keynesianism is its complete failure to conceive the role that saving and capital accumulation play in the improvement of economic conditions.” (Planning for Freedom, 4e édition, p. 207

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    18 mai 2010 2 18 /05 /mai /2010 19:58

    Montréal, 21 janvier 2007 • No 209

     

    MOT POUR MOT

     

    Nous publions ici la traduction du texte intitulé « Great Myths of the Great Depression », avec l'aimable permission de son auteur, Lawrence Reed. Traduction de Francis Dumouchel.

     
     

    LA GRANDE DÉPRESSION DÉMYSTIFIÉE (2)

     

    < Première partie

    par Lawrence W. Reed

     

              Les étudiants d’aujourd’hui reçoivent souvent un portrait tendancieux de la Grande Dépression (1929-1941) présentant le libre marché comme responsable des difficultés économiques de l’époque et favorisant l’intervention étatique comme solution. Dans la seconde partie de ce texte, Lawrence Reed, président du Mackinac Center for Public Policy, démystifie la perception usuelle de cette crise et souligne le rôle central qu’ont joué les piètres mesures gouvernementales dans le déclenchement et le prolongement de cette catastrophe légendaire.
     

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    Phase III – Le New Deal

     

              Franklin Delano Roosevelt remporta une victoire écrasante aux élections présidentielles de 1932, récoltant 472 grands électeurs pour seulement 59 au président sortant Herbert Hoover. La plate-forme électorale du Parti démocrate, qui présentait Roosevelt comme candidat présidentiel, déclarait: « Nous croyons qu’une plate-forme politique est un engagement envers le peuple qui doit être respecté fidèlement par le parti au pouvoir  ». Elle proposait une réduction de 25% des dépenses fédérales, un budget fédéral équilibré, une monnaie solide fondée sur l’étalon-or « afin d’être à l’abri de tous les risques », le retrait de l’État de tous les domaines qui appartenaient de façon plus appropriée à l’entreprise privée et la fin de l’« extravagance » des programmes agricoles de Hoover. C’est ce que le candidat Roosevelt promettait, mais cela ne ressemble aucunement à ce que le président Roosevelt fit.

              La crainte, de même que l’optimisme, régnaient à Washington lorsque Roosevelt fut assermenté le 4 mars 1933 – la crainte que l’économie n’allait pas se relever et l’optimisme qu’un nouveau président confiant allait peut-être changer les choses. L’humoriste Will Rogers rapporta le sentiment populaire envers FDR alors que ce dernier formait son nouveau gouvernement: « Le pays entier est avec lui, simplement pour qu’il fasse quelque chose. S’il avait brûlé le Capitole, nous aurions tous applaudi en disant, eh bien!, au moins un feu a été allumé(16). »

     

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    Les Américains ont voté pour Franklin Roosevelt en 1932 en s’attendant à ce qu’il respecte la plate-forme électorale du Parti démocrate, qui promettait moins de dépenses publiques et de réglementation.

    « Rien à craindre sauf la peur elle-même »

              Roosevelt changea effectivement les choses, mais probablement pas de la façon que le pays espérait. Il commença du mauvais pied lorsqu’il blâma, dans son discours inaugural, les « spéculateurs financiers sans scrupule » pour la dépression. Il ne mentionna pas le rôle de la Réserve fédérale dans la mauvaise gestion de la monnaie et parla à peine des absurdités du Congrès qui avaient contribué au problème. Grâce à ses efforts, l’économie s’éterniserait dans une dépression pour le reste de la décennie. Reprenant une citation de l’écrivain du XIXe siècle Henry David Thoreau, le discours de Roosevelt comprenait une déclaration célèbre: « Nous n’avons rien à craindre sauf la peur elle-même ». Mais comme l’explique le Dr Hans Sennholz du Grove City College, les citoyens américains avaient de bonnes raisons de craindre les mesures à venir de FDR:
     

              Dans ses cent premiers jours, il donna un coup dur à la classe financière. Au lieu de dégager les obstacles à la prospérité érigés par ses prédécesseurs, il en érigea de nouveaux bien à lui. Il s’attaqua de toutes les manières possibles à l’intégrité du dollar américain par des gonflements quantitatifs et des réductions qualitatives. Il s’empara de l’or détenu par les particuliers et dévalua par la suite le dollar de 40%(17).

              Le directeur du Bureau of the Budget, Lewis W. Douglas, frustré et en colère du fait que Roosevelt abandonne aussi promptement et complètement la plate-forme en vertu de laquelle il avait été élu, démissionna après seulement un an à son poste. En mai 1935, à la Harvard University, Douglas affirma clairement que les États-Unis se trouvaient à la croisée des chemins: « Allons-nous choisir de nous soumettre – ce grand pays – au despotisme de la bureaucratie, qui contrôle nos moindres gestes, détruisant l’égalité que nous avions atteinte, nous réduisant éventuellement au statut d'esclaves appauvris de l’État? Ou allons-nous nous accrocher aux libertés pour lesquelles l’Homme a lutté pendant plus d’un millénaire? Il est important de comprendre l’ampleur du problème qui est devant nous. […] Si nous choisissons de ne pas laisser une bureaucratie tyrannique et oppressive gouverner nos vies, détruire le progrès, diminuer notre niveau de vie […] alors le gouvernement fédéral dans une démocratie ne devrait-il pas limiter ses activités à celles dont une démocratie peut s’occuper adéquatement, c’est-à-dire par exemple la défense nationale, le maintien de la loi et de l’ordre, la protection de la vie et de la propriété, la prévention de la fraude, et […] la préservation du public contre […] les intérêts de groupes particuliers(18)? »

    Un nouveau tour de passe-passe

              La crise s’empara du système bancaire lorsque Roosevelt entra en fonction, le 4 mars 1933. La décision du nouveau président de fermer les banques et d’annoncer un « congé des banques » le 6 mars (qui ne se termina complètement que neuf jours plus tard) est encore acclamée comme ayant été critique et nécessaire par les partisans de Roosevelt. Friedman et Schwartz, toutefois, démontrent clairement que ce soi-disant remède fut « pire que le mal ». La loi Smoot-Hawley et les manipulations monétaires excessives de la Réserve fédérale avaient été les principales responsables des conditions qui ont donné une excuse à Roosevelt pour confisquer temporairement les déposants de leur argent et le « congé des banques » ne fit rien pour modifier la situation fondamentale. « Plus de 5000 banques encore en opération quand le congé fut déclaré ne rouvrirent pas leurs portes quand il se termina, et parmi celles-ci, plus de 2000 ne rouvrirent jamais », relatent Friedman et Schwartz(19).
     

              L’économiste Jim Powell du Cato Institute a publié en 2003 un livre splendide sur le Grande Dépression, intitulé FDR’s Folly: How Roosevelt and His New Deal Prolonged the Great Depression. Il souligne que « Presque toutes les banques faillies se trouvaient dans des États ayant adopté des lois interdisant aux banques d’ouvrir des succursales » – empêchant ainsi les banques de diversifier leurs portefeuilles et de réduire leurs risques. Powell écrit: « Bien que les États-Unis, avec leurs lois interdisant aux banques d’ouvrir des succursales, subirent des milliers de faillites bancaires, le Canada, qui permettait les succursales bancaires, ne vécut pas une seule faillite […] »(20). Étrangement, les opposants au capitalisme qui adorent blâmer le marché pour la Dépression ne mentionnent jamais ce fait.

              Le Congrès donna au président le pouvoir d’abord de saisir l’or détenu par les particuliers américains et ensuite celui de fixer le prix de l’or. Un matin, alors que Roosevelt déjeunait au lit, lui et Henry Morgenthau, le secrétaire du Trésor, décidèrent de changer le taux de change entre l’or et le papier monnaie. Après avoir évalué ses options, Roosevelt décida de fixer une hausse de 21% des prix parce que « c’est un chiffre chanceux ». Dans son journal, Morgenthau écrivit: « Si quelqu’un apprenait comment nous avons fixé le prix de l’or à l’aide d’une combinaison de chiffres chanceux, je crois que les gens seraient effrayés(21). » Roosevelt torpilla aussi à lui seul la Conférence économique de Londres en 1933, qui avait été convoquée à la demande d’autres pays importants afin de réduire les tarifs douaniers et de rétablir l’étalon-or.

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    Le président Franklin Roosevelt a qualifié de « royalistes économiques » égoïstes tous ces hommes d'affaires qui se sont opposés aux lourds impôts et à la réglementation du « New Deal ».

              Washington et sa banque centrale imprudente n’avaient déjà fait qu’une bouchée de l’étalon-or au début des années 1930. Son rejet par Roosevelt retira la plupart des entraves restantes à une expansion illimitée de la masse monétaire et du crédit, pour laquelle le pays paierait le prix fort dans les années suivantes sous forme d’une monnaie en dévaluation. Le sénateur Carter Glass l’a bien exprimé lorsqu’il a mis Roosevelt en garde au début de l’année 1933: « C’est un déshonneur, monsieur. Ce grand gouvernement, riche en or, est en train de briser sa promesse de rembourser la veuve et l’orphelin auxquels il a vendu des obligations d’épargne avec l’engagement de s’acquitter de ses dettes avec des pièces d’or à la valeur actuelle. Il brise sa promesse de racheter son papier-monnaie en pièces d’or à la valeur actuelle. C’est un déshonneur, monsieur(22). »

              Bien qu’il saisît l’or du pays, Roosevelt remit l’alcool dans les bars et les salons des États-Unis. À son deuxième dimanche à la Maison blanche, il remarqua pendant le souper: « Je pense que ce serait un bon moment pour boire de la bière »(23). La même soirée, il prépara un message demandant au Congrès de mettre fin à la Prohibition. La Chambre des représentants approuva une mesure d’abrogation le mardi, le Sénat vota en faveur le jeudi et avant que l’année se termine, suffisamment d’États l’avaient ratifiée de sorte que le XXIe amendement s’intégra à la Constitution. Un observateur, commentant ce remarquable retour des choses, nota que de deux hommes marchant dans la rue au début de l’année 1933 – l’un avec une pièce d’or dans sa poche et l’autre avec une bouteille de whisky dans son manteau – l’homme avec la pièce serait un citoyen intègre et l’autre un hors-la-loi. Une année plus tard, précisément l’inverse était vrai.
     

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    L'Aigle Bleu, le symbole de la bureaucratie et la réglementation de la National Recovery Administration.

     

              La première année du New Deal, Roosevelt proposa de dépenser 10 milliards de dollars alors que les revenus se situaient seulement à 3 milliards. Entre 1933 et 1936, les dépenses de l’État augmentèrent de plus de 83%. La dette fédérale monta en flèche de 73%.

              FDR convainquit le Congrès de créer la Sécurité sociale en 1935 et d’imposer la première loi de portée étendue fixant un salaire minimum en 1938. Bien qu’à ce jour il reçoive encore de la reconnaissance du grand public pour avoir mis en place ces deux mesures, plusieurs économistes ont une perspective différente. Un salaire minimum éjecte plusieurs travailleurs jeunes, inexpérimentés ou désavantagés hors du marché du travail (par exemple, on estime que les dispositions mettant en place un salaire minimum adoptées comme partie d’une autre loi en 1933 mirent 500 000 Noirs au chômage)(24). Des études récentes et des estimations révèlent que la Sécurité sociale est devenue un tel cauchemar actuariel que soit elle devra être privatisée, soit les impôts déjà élevés nécessaires pour la maintenir à flot devront être haussés jusqu’à la stratosphère.

              Roosevelt assura le passage de l’Agricultural Adjusment Act, qui imposait une nouvelle taxe aux transformateurs agricoles et utilisait les revenus pour organiser la destruction à grande échelle de récoltes et de bétail. Des agents fédéraux supervisaient le spectacle désolant de champs de coton, de blé et de maïs parfaitement adéquats détruits sous les sabots (on dut convaincre les mules de piétiner les récoltes, on leur avait appris, évidemment, à marcher entre les rangées). Du bétail, des moutons et des cochons en santé furent abattus et enterrés dans des charniers. Henry Wallace, le secrétaire de l’Agriculture, donna personnellement l’ordre d’abattre six millions de porcelets avant qu’ils atteignent une taille adulte. L’administration paya aussi les fermiers pour la première fois afin de ne pas travailler du tout. Même si l’AAA aida les fermiers en restreignant l’offre et en augmentant les prix, il ne put l’accomplir qu’aux dépens de millions d’autres personnes qui durent payer ces prix ou se contenter de manger moins.


    Aigles bleus et canards rouges

              L’aspect le plus radical du New Deal est peut-être le National Industrial Recovery Act, adopté en juin 1933, qui créa une énorme structure bureaucratique appelée la National Recovery Administration (NRA). Sous la NRA, la plupart des industries manufacturières furent soudainement intégrées dans des cartels mandatés par le gouvernement. Des codes visant à réglementer les prix et les conditions de vente transformèrent brièvement une bonne part de l’économie américaine en un système de type fasciste, alors que la NRA se finançait à l’aide de nouvelles taxes prélevées des industries mêmes qu’elle contrôlait. Des économistes ont estimé que la NRA fit grimper le coût de faire des affaires en moyenne de 40% – une augmentation dont n’avait pas besoin une économie en déroute pour se remettre sur le droit chemin.

              Les conséquences économiques de la NRA furent immédiates et retentissantes. Dans les cinq mois précédant l’adoption de la loi, des signes de redressement se voyaient facilement: le nombre d’emplois et la masse salariale dans les usines avaient augmenté de 23% et de 35% respectivement. Puis vint la NRA qui raccourcit les heures de travail, augmenta les salaires arbitrairement et imposa de nouveaux coûts aux entreprises. Dans les six mois suivant l’entrée en vigueur de la loi, la production industrielle diminua de 25%. Benjamin M. Anderson écrit: « La NRA ne fut pas une mesure de relance. Elle fut une mesure de contre-relance. […] Pendant toute l’époque de la NRA, la production industrielle ne fut jamais aussi élevée qu’en juillet 1933, avant l’arrivée de cet organisme(25). »

              L’homme que Roosevelt choisit pour diriger les efforts de la NRA fut le général Hugh « Pantalons de fer » Johnson, un profane, brute rougeaude et admirateur avoué du dictateur italien Benito Mussolini. Johnson gronda: « Que Dieu tout-puissant ait pitié de quiconque tente d’interférer avec l’Aigle Bleu » (le symbole officiel de la NRA, qu’un sénateur rebaptisa avec dérision le « Canard soviétique »). Johnson menaça personnellement ceux qui refusaient de se conformer à la NRA de boycotts généraux et d’« un coup de poing au visage ».

              Ultimement, la NRA produit plus de 500 codes, « allant de la production de paratonnerres à la manufacture de corsets et de soutien-gorge, s’appliquant à plus de deux millions d’employeurs et 22 millions de travailleurs »(26). Il existait des codes pour la production de revitalisant pour cheveux, de laisses pour chiens et même de comédies musicales. Jack Magid, un tailleur du New Jersey, fut arrêté et envoyé en prison pour avoir commis le « crime » de repasser une tenue pour 35 ¢ plutôt que le 40 ¢ du « Code du tailleur » inspiré par la NRA.
     

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    Cette photographie prise en 1989 montre un pont construit de 1936 à 1941 dans le comté de Coleman, au Texas, dans le cadre d'un projet de la Works Progress Administration. Pour beaucoup d'Américains, de tels projets semblaient utiles; ils oubliaient les coûts importants et la corruption qui ont caractérisé ce programme.

              Dans son livre The Roosevelt Myth, l’historien John T. Flynn décrit comment les partisans de la NRA conduisaient parfois leurs « affaires »:
     

              La NRA découvrit qu’elle ne pouvait assurer le respect de ses règles. Des marchés noirs se développèrent. Seules les méthodes policières les plus violentes pouvaient garantir la mise en application de ces règles. Dans l’industrie du vêtement de Sidney Hillman [un important syndicaliste américain et partisan de Roosevelt], l’autorité responsable du code employa la force policière. Ils sillonnaient le quartier du vêtement comme des escouades de la SS. Ils pouvaient pénétrer dans l’usine de quelqu’un, l’expulser, placer ses employés en rang et les soumettre à un interrogatoire détaillé, saisir ses registres sur le champ. On interdisait le travail de nuit. Des équipes mobiles de cette police privée du vêtement arpentaient les rues la nuit, frappant les portes à coup de hache afin de trouver ceux qui commettaient le crime de coudre des paires de pantalons pendant la nuit. Plusieurs autorités responsables de codes affirmaient que sans ces méthodes cruelles, personne ne se conformerait puisque le public ne les appuyait pas(27).

     

    « La première année du New Deal, Roosevelt proposa de dépenser 10 milliards de dollars alors que les revenus se situaient seulement à 3 milliards. Entre 1933 et 1936, les dépenses de l’État augmentèrent de plus de 83%. La dette fédérale monta en flèche de 73%. »

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    Les organismes réglementaires dont les sigles pourraient remplir un bol de soupe alphabet

              Roosevelt promulgua ensuite des augmentations d’impôt exorbitantes pour les tranches d’impositions supérieures et instaura un prélèvement à la source de 5% sur les dividendes. Il obtint une autre augmentation d’impôt en 1934. En fait, les hausses d’impôt devinrent une politique privilégiée de Roosevelt pendant les dix années suivantes, conduisant jusqu’à un taux d’imposition de 90% pour la tranche d’imposition supérieure. Arthur Vanderberg, sénateur du Michigan qui s’opposa à la plupart des mesures du New Deal, réprimanda Roosevelt pour ses imposantes hausses d’impôts. Une économie saine ne sera pas rétablie, disait-il, en adoptant l’idée socialiste que l’Amérique peut « soulever le tiers le plus pauvre » en « abaissant les deux autres tiers »(28). Vanderberg réprouva aussi « la reddition du Congrès face aux commissaires d’une multitude d’organismes réglementaires, dont les sigles pourraient remplir un bol de soupe alphabet, qui croient fermement que le peuple américain doit être enrégimenté par de puissants chefs suprêmes afin d’être sauvé »(29).

              Ces commissaires dépensaient l’argent des contribuables comme s'il poussait dans les arbres. C’est eux que l’influent journaliste et critique social Albert Jay Nock avait en tête lorsqu’il décrit le New Deal comme « une mobilisation ressemblant à une farce idiote et causant un tumulte sans but dirigée par l’État à la grandeur du pays »(30). La Civil Works Administration de Roosevelt embaucha des comédiens pour présenter des spectacles gratuits et des libraires pour cataloguer des archives. Il paya même des chercheurs pour étudier l’histoire de l’épingle de sûreté, embaucha 100 travailleurs de Washington pour patrouiller les rues avec des ballons et effrayer les étourneaux se tenant près de bâtiments publics, et admit des gens dans la fonction publique afin de pourchasser les buissons roulants les jours venteux.

              La CWA, lorsqu’elle fut mise en place à l’automne 1933, devait être un programme temporaire de création d’emplois. Roosevelt assura au Congrès dans son discours annuel que tout nouveau programme semblable serait aboli d’ici un an. « Le gouvernement fédéral, dit le président, doit cesser de s’occuper de l’assistance sociale et il le fera. Je ne désire pas que la vitalité de notre peuple soit obstruée davantage en distribuant de l’argent, des paniers de consommation, des miettes hebdomadaires de travail à couper la pelouse, ratisser les feuilles mortes ou à ramasser les journaux dans les parcs publics. » On nomma Harry Hopkins à la direction de l’agence, qui affirma plus tard: « J’ai donné du travail à quatre millions de personnes, mais pour l’amour de Dieu ne me demandez pas ce qu’elles font. » La CWA disparut après quelques mois, mais fut remplacée par un autre programme d’assistance temporaire qui devint la Works Progress Administration, ou WPA, en 1935. Cette dernière est connue aujourd’hui comme le programme gouvernemental qui inspira l’invention du terme boondoggle [perdre du temps à travailler sans raison], parce qu’il « produisit » bien plus que les 77 000 ponts et les 116 000 bâtiments que ses partisans aimaient montrer comme preuve de son efficacité(31).

              Les opposants au WPA l’appelaient souvent, avec raison, le programme « We Piddle Around » [Nous perdons notre temps]. Au Kentucky, les employés de la WPA ont catalogué 350 manières différentes d’apprêter des épinards. L’agence employait 6000 « comédiens » malgré le fait que les syndicats de comédiens du pays ne comptaient que 4500 membres. Des centaines d’employés de la WPA furent utilisés pour recueillir des contributions électorales pour des candidats du Parti démocrate. Au Tennessee, on congédiait les employés de la WPA s’ils refusaient de faire don de 2% de leur salaire au gouverneur sortant. En 1941, seulement 59% du budget de la WPA servait à payer quoi que ce soit aux travailleurs, le reste était siphonné par l’agence ou quelqu’un au-dessus. Les rédacteurs du magazine The New Republic demandèrent: « Est-ce que [Roosevelt] possède assez d’honnêteté morale pour admettre désormais que la WPA fut une décision politique précipitée et grandiloquente, qu’elle est un échec malheureux et qu’elle devrait être abolie(32)? » Le dernier des projets de la WPA ne fut éliminé qu’en juillet 1943.
     

              Roosevelt fut encensé pour ses initiatives de « création d’emplois » comme la CWA et la WPA. Plusieurs personnes pensent qu’elles ont aidé à remédier à la Dépression. Elles ne comprennent pas que ce sont les autres bricolages politiques maladroits de Roosevelt qui ont prolongé la Dépression et qui ont surtout empêché les chômeurs de trouver de vrais emplois en premier lieu. La liste stupéfiante de dépenses inutiles provoquées par ces programmes d’emplois a constitué un gaspillage de ressources précieuses pour des fins politiquement rentables mais économiquement contreproductives.

              Une simple analogie illustre cet argument. Si un voleur va de maison en maison dérobant chaque habitant du voisinage et qu’il se rend ensuite au centre commercial le plus près pour dépenser son butin illégitimement acquis, on ne prétendrait pas qu’il a rendu un service à son pays ou créé un avantage économique global parce qu’il a « stimulé » les magasins du centre commercial. De même, lorsque le gouvernement engage quelqu’un pour cataloguer les nombreuses façons d’apprêter des épinards, son chèque de paie offert par les contribuables ne peut être considéré comme un bénéfice net pour l’économie puisque les ressources utilisées pour le payer ont seulement été détournées et non créées. Les économistes d’aujourd’hui doivent encore lutter contre cette « pensée magique » chaque fois qu’on propose davantage de dépenses publiques – comme si l’argent ne provenait pas de citoyens productifs, mais de la Fée des dents.

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    Arthur Vandenberg, un sénateur du Michigan, prétendait qu'une économie solide ne pouvait être rétablie par l'entremise des mesures punitives d'imposition et de réglementation de Franklin D. Roosevelt.

    « Une cohue sidérante de moins que rien effrontés »

              Les interventions économiques désordonnées de Roosevelt furent louangées par ceux qui appréciaient l’impression de quelqu’un en contrôle et « faisant quelque chose ». Pendant ce temps, la grande majorité des Américains restaient patients. Ils souhaitaient clairement donner le bénéfice du doute à cet homme charismatique, ancien gouverneur de l’État de New York et victime de la polio. Mais Roosevelt eut toujours ses opposants, qui grandirent en nombre à mesure que les années passaient. Un de ceux-ci fut l’inimitable H.L. Mencken, le « Sage de Baltimore », qui critiqua vertement le président. Paul Johnson résume ainsi les remarques acérées mais souvent humoristiques de Mencken:
     

              Mencken se surpassait en attaquant le triomphant FDR, dont l’odeur de collectivisme frauduleux le remplissait d’un authentique dégoût. Il était le « Führer », le « Charlatan », entouré d’une « cohue sidérante de moins que rien effrontés », « un ramassis de pédagogues ignorants, d’avocats inconstitutionnels, d'admirateurs éblouis et d’autres sorciers tout aussi désolants ». Son New Deal constituait « une combine politique », « une série de faux miracles prodigieux » qui « encourageait constamment la jalousie et la haine entre les classes sociales », qui considérait le gouvernement comme « une vache à lait aux 125 millions de pis » et qui se caractérisait par « de fréquents désaveux de promesses formelles »(33).

    Des signes de vie

              L’économie américaine fut vite délivrée du fardeau de certains des pires excès du New Deal quand la Cour suprême déclara inconstitutionnels le National Industrial Recovery Act en 1935 et le Agricultural Adjustment Act en 1936, s’attirant éternellement foudres et moqueries de la part de Roosevelt. Jugeant inconstitutionnel la plupart de que Roosevelt avait fait, les « neuf vieils hommes » [comme le président les appela] de la Cour annulèrent aussi d’autres lois et programmes moins importants qui retardaient un éventuel redressement.

              Libérée des pires contraintes du New Deal, l’économie montra certains signes de vie. Le chômage diminua à 18% en 1935, à 14% en 1936 et encore plus bas en 1937. Pourtant, en 1938 il remonta jusqu’à près de 20% alors que l’économie s’effondrait de nouveau. Le marché boursier subit un krach de près de 50% entre août 1937 et mars 1938. Le « stimulant économique » du New Deal de Franklin Delano Roosevelt accomplit une véritable « première »: une dépression à l’intérieur d’une dépression!
     

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    Au point le plus bas de la Grande Dépression, la moitié de la production industrielle américaine était stagnante alors que l'économie chancelait sous le poids d'interminables et destructrices politiques de Washington provenant autant des Républicains que des Démocrates.

     

    Phase IV – Le Wagner Act

              Le National Labor Relations Act de 1935 – mieux connu sous le nom de Wagner Act et de « Magna Carta » des syndicats – avait préparé le terrain pour un effondrement économique. Citons Sennholz encore une fois:
     

              Cette loi révolutionna les relations de travail américaines. Elle retira les litiges de travail des tribunaux et les confia à une commission fédérale nouvellement créée, la National Labor Relations Board, qui devint à la fois poursuivant, juge et jury. La loi, qui offrait déjà des immunités et des privilèges juridiques aux syndicats, fut corrompue davantage par des partisans de ces derniers à la commission. Les États-Unis abandonnèrent ainsi une grande réussite de la civilisation occidentale: l’égalité devant la loi.

              Le Wagner Act, ou National Labor Relations Act, fut adopté en réaction à l’annulation du National Industrial Recovery Act et de ses codes de travail. Il visait à supprimer toute résistance des employeurs aux syndicats. Tout ce qu’un employeur pouvait faire en légitime défense devint une « pratique de travail déloyale » sanctionnable par la commission. La loi n’obligeait pas seulement les employeurs à négocier avec les syndicats désignés comme représentants des employés; des décisions subséquentes de la commission rendirent illégal le fait de résister aux demandes des dirigeants syndicaux(34).

              Les syndicats, armés de ces nouveaux pouvoirs étendus, débutèrent une frénésie d’organisation militante. Menaces, boycotts, grèves, occupations d’usines et violence omniprésente poussèrent gravement la productivité à la baisse et le chômage à la hausse. Le nombre de membres des syndicats du pays explosa. En 1941, il y avait deux fois et demie plus d’Américains membres d’un syndicat qu’en 1935. L’historien William E. Leuchtenberg, lui-même peu favorable à la libre entreprise, remarqua: « Les citoyens respectueux de la propriété étaient effrayés par les occupations d’usines, outrés lorsque des grévistes empêchaient la livraison du courrier, contrariés par l’intimidation à l’encontre des personnes non membres d’un syndicat et alarmés par les équipes mobiles de travailleurs qui manifestaient, ou menaçaient de le faire, de ville en ville(35). »

    Un climat hostile aux entreprises

              Dans la foulée du Wagner Act, un déluge vociférant d’insultes à l’endroit du monde des affaires vint de la Maison blanche. Les hommes d’affaires, affirma furieusement Roosevelt, constituaient des obstacles sur la voie du redressement. Il les traita de « royalistes économiques » et dit que les hommes d’affaires en tant que classe étaient « stupides »(36). Les insultes furent suivies d’une série de nouvelles mesures punitives. D’autres restrictions furent imposées au marché boursier. On préleva un nouvel impôt sur les revenus gardés par les entreprises, appelé « impôt sur les bénéfices non répartis ». « Ces initiatives de type coulons les riches, écrit l’économiste Robert Higgs, laissèrent peu de doute que le président et son gouvernement avaient l’intention de faire tout en leur pouvoir afin de pousser le Congrès à confisquer la richesse des particuliers à revenu élevé responsables de la plupart des décisions d’investissement privé du pays(37). »

              Pendant une période d’à peine deux mois à la fin de l’année 1937, le marché de l’acier – un indicateur économique clé – s’effondra, passant de 83% à 35% de sa pleine capacité. Quand la nouvelle fit les manchettes, Roosevelt partit pour un inopportun voyage de pêche de neuf jours. Le journal The New York Herald-Tribune l’implora de revenir au travail afin de renverser la vague de la Dépression renouvelée. Ce dont on a besoin, écrivirent les rédacteurs du journal, c’est l’abandon de la politique de Roosevelt « encourageant le ressentiment et la haine, montant les classes les unes contre les autres et punissant tous ceux qui sont en désaccord avec lui »(38).

              Le chroniqueur Walter Lippman écrivit en mars 1938 que « presque sans exception importante, toutes les mesures auxquelles il [Roosevelt] s'est intéressé dans les cinq derniers mois visaient à réduire ou à décourager la production de richesse »(39).

              Comme on l'a déjà souligné, la version du New Deal propre à Herbert Hoover avait haussé le taux d’imposition de la tranche supérieure de 24% à 63% en 1932. Mais on pourrait le qualifier de pingre comparativement à son successeur à la gâchette facile en ce qui concerne les hausses d’impôt. Pendant la présidence de Roosevelt, le taux d’imposition de la tranche supérieure fut augmenté d’abord à 79% et ensuite à 90%. L’historien économique Burton Folsom nota qu’en 1941 Roosevelt proposa même un taux d’imposition énorme de 99,5% sur tous les revenus de plus de 100 000 $. « Pourquoi pas? », demanda-t-il lorsqu’un de ses conseillers remit cette idée en question(40).
     

              Après que cette proposition confiscatoire eut échoué, Roosevelt adopta un décret afin d’imposer tous les revenus de plus de 25 000 $ au taux incroyable de 100%. Il promut aussi l’idée d’abaisser le seuil de l’exemption personnelle à 600 $, une tactique qui forçait la plupart des familles américaines à payer au moins un peu d’impôt sur le revenu pour la première fois. Peu de temps après, le Congrès annula le décret, mais mit en oeuvre la réduction de l’exemption personnelle(41).

              Au même moment, la politique monétaire de la Réserve fédérale se comportait comme une balançoire au milieu des années 1930, haussant d’abord le taux d’intérêt, puis l’abaissant, puis le remontant brusquement lors de l’entrée des États-Unis dans la Deuxième Guerre mondiale. Le fait suivant contribua au glissement économique de 1937: de l’été 1936 au printemps 1937, la Réserve fédérale doubla la réserve minimale imposée aux banques du pays. L’expérience a démontré encore et encore qu’une politique monétaire ressemblant à des montagnes russes est suffisante pour donner une économie ressemblant à des montagnes russes.

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    Le président Roosevelt a attaqué la Cour suprême parce qu'elle a déclaré inconstitutionnelles d'importantes parties du New Deal. La tentative échouée de FDR de prendre contrôle de ce tribunal par la nomination de juges supplémentaires a contribué à la reprise de la dépression économique en 1937.

              Encore piqué de ses défaites préalables à la Cour suprême, Roosevelt tenta en 1937 d'en prendre le contrôle en proposant que le président puisse nommer un juge supplémentaire pour chaque juge de plus de 70 ans encore en fonction et n’ayant pas pris sa retraite. Si cette proposition avait été adoptée, Roosevelt aurait pu nommer six nouveaux juges favorables à ses opinions, augmentant le nombre de juges à la Cour de 9 à 15. Son plan échoua au Congrès, mais la Cour commença bientôt à approuver ses politiques suite à la retraite de quelques juges qui s’y opposaient. Toutefois, jusqu'à ce que le Congrès fasse échouer le plan de Roosevelt, les craintes du monde des affaires à l’effet qu’une Cour favorable aux objectifs présidentiels appuie davantage le New Deal empêcha le retour des investissements et de la confiance.

              L’historien économique Robert Higgs conclut à une relation étroite entre le niveau d’investissement privé et la situation de l’économie américaine dans les années 1930. Les attaques incessantes de l’administration Roosevelt – tant verbales que réelles – contre le monde des affaires, la propriété et la libre entreprise garantirent que le capital nécessaire afin de revigorer l’économie se trouvait soit confisqué par la fiscalité soit dissimulé de force. Quand FDR fit entrer les États-Unis dans la guerre en 1941, son programme anti-affaires s’estompa, mais l’effort de guerre détournait une grande partie du capital du pays qui aurait dû aller dans l’agrandissement d’usines ou dans les biens de consommation. Il fallut attendre le départ de Roosevelt et la fin de la guerre pour que les investisseurs retrouvent la confiance nécessaire pour « provoquer le plein essor de l’investissement d’après-guerre qui alimenta le retour de l’économie à une prospérité durable »(42).

              Ce point de vue est renforcé par les commentaires suivants émis en 1937 par Lammot du Pont, l’un des principaux investisseurs de l’époque:
     

              L’incertitude gouverne la situation fiscale, la situation du travail, la situation monétaire et pratiquement chacune des exigences juridiques que doit respecter une industrie pour fonctionner. Les impôts vont-ils monter, descendre ou rester stables? Nous ne le savons pas. Le monde du travail sera-t-il pro-syndicat ou non? […] Allons-nous avoir de l’inflation ou de la déflation, plus ou moins de dépenses publiques? […] Y aura-t-il de nouvelles restrictions imposées au capital, de nouvelles limites aux profits? […] Il est impossible même d’essayer de deviner les réponses(43).

              Plusieurs historiens modernes ont tendance à être instinctivement anticapitalistes et méfiants envers le libre marché; ils sont impressionnés par la façon, constitutionnelle ou non, dont Roosevelt a utilisé son pouvoir et la trouvent historiquement « intéressante ». Lors de sondages, une majorité d’historiens placent invariablement FDR près de la première place sur le plan de la grandeur présidentielle. Il n’est donc pas surprenant qu’ils rejettent l’idée voulant que le New Deal soit responsable d’avoir prolongé la Grande Dépression. Pourtant, lorsqu’un sondage représentatif à l’échelle nationale effectué par l’American Institute of Public Opinion au printemps 1939 demanda « Pensez-vous que l’attitude de l’administration Roosevelt envers le monde des affaires retarde le redressement de l’économie? », le peuple américain répondit « oui » dans une proportion de plus de deux contre un. Cette proportion fut encore plus importante dans la communauté des affaires(44).

              Dans son journal personnel, Henry Morgenthau, le secrétaire du Trésor nommé par Roosevelt, semblait lui aussi être d’accord. Il écrivit: « Nous avons tenté de dépenser de l’argent. Nous dépensons davantage que ce qui a jamais été dépensé auparavant et cela ne fonctionne pas. […] Nous n’avons jamais rempli nos promesses. […] Après huit ans de cette administration nous avons autant de chômage qu’en commençant […] et une dette énorme par-dessus le marché(45)! »

              À la fin de la décennie et 12 ans après le jeudi noir du marché boursier, dix millions d’Américains n’occupaient pas d’emploi. Le taux de chômage dépassait les 17%. Roosevelt avait promis en 1932 de mettre un terme à cette crise, mais elle persista pendant deux mandats présidentiels malgré un nombre incalculable d’interventions.

    Où se trouve la libre entreprise?

              Comment se fait-il que FDR a été élu quatre fois si ses politiques aggravaient et prolongeaient une catastrophe économique? L’ignorance et la volonté de donner le bénéfice du doute au président y sont pour beaucoup. Roosevelt l’emporta sur Hoover en 1932 en promettant moins d’intervention étatique. Il leur donna plutôt davantage d’intervention étatique, mais il le fit avec fanfares et « causeries au coin du feu » [c’est ainsi qu’on appelait les discours radiophoniques à la nation de Roosevelt, qui eut recours à ce moyen de communication 30 fois entre 1933 et 1944] qui hypnotisèrent un peuple désespéré. Quand les gens commencèrent à se rendre compte que ses politiques avaient un effet néfaste, la Deuxième Guerre mondiale arriva, le peuple se rallia à son commandant-en-chef et peu voulurent changer de coureur au milieu de la piste en portant au pouvoir un nouveau candidat.

              En même temps que l'hécatombe de la Deuxième Guerre mondiale vint une reprise du commerce entre les États-Unis et leurs alliés. La mort d’innocents et la destruction de ressources n’aida pas l’économie américaine, mais ce commerce renouvelé le fit. Une réinflation de la masse monétaire du pays contrebalança les coûts élevés du New Deal, mais amena un fléau qui nous tourmente encore aujourd’hui: un dollar qui achète de moins en moins de biens et de services année après année. Plus important encore, l’administration Truman qui succéda à Roosevelt était définitivement moins encline à admonester et à matraquer les investisseurs privés. En conséquence, ces investisseurs recommencèrent à participer à l’économie et alimentèrent une puissante expansion économique d’après-guerre. La Grande Dépression se termina finalement, mais nous devrions nous en rappeler comme un des échecs les plus colossaux et tragiques de l’État et des politiques publiques de l’histoire américaine.
     

              La genèse de la Grande Dépression se trouve dans les politiques monétaires et fiscales irresponsables du gouvernement américain à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Ces politiques comprirent une litanie d’erreurs politiques: mauvaise gestion de la banque centrale, tarifs douaniers écrasant le commerce, impôts destructeurs d’incitations, contrôle abrutissant de la production et de la concurrence, destruction insensée de récoltes et de bétail et législation coercitive du travail, pour ne nommer que des exemples. Ce n’est pas le libre marché qui a provoqué 12 ans d’agonie, mais plutôt une incompétence politique à grande échelle.

              Ceux qui peuvent examiner les événements des années 1920 et 1930 et ensuite blâmer le capitalisme pour le désastre économique ont les yeux, les oreilles et l’esprit fermés à la réalité. Il est essentiel de changer le raisonnement aberrant qu’est la sagesse populaire d’aujourd’hui à propos de cet épisode historique sordide afin de raviver la confiance dans le libre marché et de sauvegarder nos libertés.

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    Les pouvoirs spéciaux accordés aux syndicats avec le passage du Wagner Act ont contribué à une vague de grèves militantes et à une « dépression dans la dépression » en 1937.

              Les États-Unis ont réussi à survivre autant à l’activisme de Hoover qu’au charlatanisme du New Deal de Roosevelt. Désormais, la tradition américaine de liberté attend d’être redécouverte par une nouvelle génération de citoyens. Cette fois-ci nous n’avons rien à craindre sauf les faussetés et les idées reçues.

     

    16. “FDR’s Disputed Legacy”, p. 24.up.jpg
    17. Sennholz, p. 210.up.jpg
    18. Lewis W. Douglas, The Liberal Tradition: A Free People and a Free Economy, tel que cité dans “Monetary Central Planning and the State, Part XIV: The New Deal and Its Critics”, par Richard M. Ebeling dans Freedom Daily, février 1998, p. 12.up.jpg
    19. Friedman et Schwartz, p. 330.up.jpg
    20. Jim Powell, FDR’s Folly: How Roosevelt and His New Deal Prolonged the Great Depression, New York, Crown Forum, 2003, p. 32.up.jpg
    21. John Morton Blum, From the Morgenthau Diaries: Years of Crisis, 1928-1938, Boston, Houghton Mifflin Company, 1959, p. 70.up.jpg
    22. Anderson, p. 315.up.jpg
    23. “FDR’s Disputed Legacy”, p. 24.up.jpg
    24. Anderson, p. 336.up.jpg
    25. Ibid., p. 332-334.up.jpg
    26. “FDR’s Disputed Legacy”, p. 30.up.jpg
    27. John T. Flynn, The Roosevelt Myth, Garden City (NY), Garden City Publishing, 1949, p. 45.up.jpg
    28. C. David Tompkins, Senator Arthur H. Vandenberg: The Evolution of a Modern Republican, 1884-1945, East Lansing (MI), Michigan State University Press, 1970, p. 157.up.jpg
    29. Ibid., p. 121.up.jpg
    30. Albert J. Nock, “Our Enemy, the State”, Chapitre 1, Section IV (disponible à www.barefootsworld.net/nockets1.html).up.jpg
    31. Martin Morse Wooster, “Bring Back the WPA? It Also Had A Seamy Side”, The Wall Street Journal, 3 septembre 1986, p. A26.up.jpg
    32. Ibid.up.jpg
    33. Johnson, p. 762.up.jpg
    34. Sennholz, p. 212-213.up.jpg
    35. William E. Leuchtenburg, Franklin D. Roosevelt and the New Deal, 1932-1940, New York, Harper and Row, 1963, p. 242.up.jpg
    36. Ibid., p. 183-184.up.jpg
    37. Robert Higgs, “Regime Uncertainty: Why the Great Depression Lasted So Long and Why Prosperity Resumed After the War”, The Independent Review, vol. I, no 4, Printemps 1997, p. 573.up.jpg
    38. Gary Dean Best, The Critical Press and the New Deal: The Press Versus Presidential Power, 1933-1938, Westport (CT), Praeger Publishers, 1993, p. 130.up.jpg
    39. Ibid., p. 136.up.jpg
    40. Burton Folsom, “What’s Wrong With The Progressive Income Tax?”, Viewpoint on Public Issues, no 99-18, 3 mai 1999, Mackinac Center for Public Policy, Midland (MI).up.jpg
    41. Ibid.ibre.org/07/up.jpg" border="0" height="8" hspace="5" width="11" alt="up.jpg" />
    42. Higgs, p. 564.up.jpg
    43. Cité dans Herman E. Krooss, Executive Opinion: What Business Leaders Said and Thought on Economic Issues, 1920s-1960s, Garden City (NY), Doubleday, 1970, p. 200.up.jpg
    44. Higgs, p. 577.up.jpg
    45. Blum, p. 24-25.up.jpg

    Crédits des photographies: e) Roosevelt, Library of Congress, Prints and Photographs Division [LC-USZ62-117121 DLC]. f) Roosevelt, Franklin D. Roosevelt Library and Museum. h) Bridge, Library of Congress, Prints and Photographs Division, Historic American Buildings Survey or Historic American Engineering Record, Reproduction Number [HAER, TEX, 42-VOS. V, 4-]. j) Steel Mill, Library of Congress, Prints and Photographs Division, Theodor Horydczak Collection [LC-H814-T-0601 DLC]. k) Supreme Court Building, Library of Congress, Prints & Photographs Division, FSAOWI Collection, [LC-USF34-005615-E DLC]. l) Strikers, Archives of Labor and Urban Affairs, Wayne State University.


     


     Le mythe du New Deal    
    Par Florin Aftalion   
    28 janvier 2009
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    LE FIGAROLe New Deal a-t-il mis fin à la Grande Dépression des années 1930?

    Contrairement à un mythe largement répandu, la réponse est non. L’évolution du chômage au cours des années 1930 le prouve. Alors qu’il avait frisé les 25% en 1933, première année de présidence de Franklin D. Roosevelt, il était encore de 15% à la fin de son premier mandat. Puis 1937 connaît une rechute brutale des conditions économiques – une crise dans la crise – le chômage remontant à 19%. En 1940 il est encore supérieur à 10%. Force est donc de constater que la dépression s’est prolongée durant des années malgré, ou à cause pensent aujourd’hui de nombreux économistes, de la politique du New Deal.

    En annonçant dans l’enthousiasme du congrès démocrate de l’été 1932 son New Deal, le candidat Roosevelt ne savait pas en quoi celui-ci pouvait bien consister. Une fois élu, il chercha des idées auprès de ceux qu’il considérait comme les “meilleurs” experts. Des opinions de ce Brain Trust (l’expression date de cette époque) le nouveau Président tira la conviction, qui avait déjà était celle de son prédécesseur Hoover, que l’Amérique faisait face à un problème de surproduction, lui-même dû à un excès de concurrence.

    Pour sortir de la crise, il fallait, toujours selon les mêmes experts, que l’Etat force les prix, en particulier ceux des produits agricoles, et les salaires à augmenter. Afin d’atteindre cet objectif, l’industrie fut cartellisée, des prix et des salaires minimum imposés, des récoltes détruites, des millions de bestiaux abattus, des agriculteurs payés à ne rien faire. Dans cette logique absurde, les biens produits aux Etats-Unis devenant, pensait-on, trop chers par rapport à ceux provenant de l’étranger il était nécessaire de les “protéger”. Aussi les hauts tarifs douaniers votés sous Hoover, l’une des causes de l’aggravation de la Grande dépression, au lieu d’être supprimés furent maintenus. En réalité, contrairement aux prévisions, les salaires artificiellement élevés aggravèrent le chômage, les dépenses des ménages diminuèrent et les agriculteurs virent leurs revenus fondre. Les subventions versées généreusement aux “victimes de la crise” et les grands travaux publics (qui avaient déjà été lancés par l’administration Hoover, sans sortir l’Amérique de la crise) grevèrent lourdement le budget de l’Etat: ses dépenses doublèrent.

    Comme le Président Roosevelt aurait voulu équilibrer ses budgets, des impôts nouveaux furent créés, les anciens alourdis. Au total les charges fiscales furent triplées, le taux marginal sur le revenu passant à 90%. Mais les déficits ne purent être évités tant les dépenses de l’Etat étaient gigantesques. Ils restaient cependant beaucoup trop faibles aux yeux de Keynes qui en critiqua l’insuffisance (Roosevelt, qui le considérait comme un mathématicien et non comme un économiste, ne l’écouta pas). Un mythe dans le mythe consiste à croire que le New Deal fut d’inspiration keynésienne. Nous venons de voir de que cela est inexact. La politique de Roosevelt consista en fait en une série de réformes improvisées et désordonnées s’appuyant sur une rhétorique anti-business et des interventions législatives brutales que la Cour suprême finit par déclarer inconstitutionnelles.

    Il en résulta un climat d’incertitude telle que les entreprises arrêtèrent d’investir. L’économie qui était répartie au début de l’année 1933 stagna en 1934 et 1935 sous l’effet du New Deal. Puis, la FED ayant laissé croître la masse monétaire gonflée surtout par les mouvements de capitaux internationaux, l’économie américaine repartit vigoureusement en 1936. Ce qui fit craindre une poussée inflationniste et incita la Banque Centrale à freiner la croissance monétaire. D’où la crise dans la crise mentionnée plus haut. Finalement, ce fut sans doute la guerre qui mit fin à la Grande dépression. D’une part en créant une pénurie de main d’œuvre par la mobilisation de dix millions de GI's et d’autre part en chargeant le secteur privé de produire le matériel de guerre, ses dirigeants revenant à cette occasion conduire la politique économique du pays à la place des idéologues des années précédentes.

    Nous voyons que loin d’avoir sorti l’Amérique de la dépression la politique du New Deal l’y a enfoncée! Pour sept ans d’après une étude récente. Espérons que Barak Obama que certains se plaisent à comparer à son illustre prédécesseur démocrate n’en suivra pas les errements.


    Florin Aftalion, professeur émerite à l'ESSEC, est Fellow à l'Atlantis Institute


    Qui a déclaré : « Nous avons essayé de dépenser de l’argent. Nous dépensons plus que nous n’avons jamais dépensé et ça ne marche pas…Nous n’avons jamais tenu nos promesses…Après huit années au pouvoir nous avons autant de chômeurs que lorsque nous avons commencé…Et une dette gigantesque en plus ! » . Réponse : Henry Morgenthau, le secrétaire d'état au Trésor du Président Roosevelt, en 1939. A l'heure où les dirigeants politiques du monde entier replongent avec délices dans les excès d'une politique keynésienne, ils feraient bien de méditer sur cet aveu d'échec de celui qui fut l'un des grands architectes du New Deal américain de l'entre-deux-guerre. Ils pourraient ainsi faire sans doute l'économie de bien des déceptions.

    Le 30 mars dernier, le Professeur Florin Aftalion était l'invité de l'Institut Turgot, dans ses locaux du 35 avenue Mac Mahon. Au cours d'une intervention passionnante, très iconoclaste et fort bien documentée, il nous a expliqué que, contrairement à des idées largement répandues, le New Deal du Président Roosevelt, non seulement n'a pas mis fin à la Grande Dépression, mais l'a gravement prolongée.

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    17 mai 2010 1 17 /05 /mai /2010 15:39

     

     

    http://aequalis.unblog.fr/files/2010/04/150723210.jpg

    Anne-Lorraine Bujon de l'Estang a signé il y a quelques semaines  une étude d'une trentaine de pages du mouvement tea party pour l'Institut Français de Relations Internationales (IFRI), intéressante à de nombreux égards. D'une part parcequ'elle permet de rompre, grâce à une grande objectivité et à une connaissance approfondie de la réalité de la vie politique américaine, avec les propos vaseux tenus dans la presse française sur ce renouveau du mouvement conservateur US (notamment ceux de Laure Mandeville, correspondante à Washington du Figaro, dont ce blog a déjà évoqué en août 2009 l'inanité).

    Vous trouverez ici cette étude. Pour une fois, les fondements constitutionnalistes des protestataires (comment peuvent-ils alors être racistes?) et la filiation directe avec Barry Goldwater sont mis en exergue. Plus encore, l'auteur évoque leur hétérogéneité (traditionnalistes, libertariens, etc.) ou le rôle des think tanks comme celui de Grover Norquist, Americans for Tax Reforms, etc. Aussi, très justement, Anne-Lorraine Bujon de l'Estang rappelle que le mouvement conservateur dépasse le Parti Républicain (dans la plus pure tradition de la logique de la société civile) et se veut capitaliste pour défendre les entrepreneurs de Main Street (du nom des avenues principales des petites villes américaines, qui concentrent tous les commerces) et non les big businesses, étatistes par intérêt, symbolisés par Wall Street. Cela lui permet de conclure sur un retour du populisme (…au sens noble du terme?).

    J'ajouterais un seul bémol: pour l'auteur, Sarah Palin serait l'égérie des Tea partiers. A mon sens, non: la greluche de l'Alaska, débordante d'ambition personnelle et accompagnée d'un bataillon de communicants, ne fait que tenter de récupérer un phénomène qui la surpasse et au sein duquel elle ne parvient pas à faire l'unanimité, loin de là, comme le confirme le sondage au sortir de la Conférence d'action politique conservatrice de février dernier.



    Depuis près d’un an, l’administration Obama doit affronter une mobilisation populaire inédite, en particulier sur le projet de réforme du système de santé. Les Tea Party Patriots en appellent aux Pères fondateurs et à la Constitution pour dénoncer les dangers de l’étatisme et du collectivisme. Radiographie d’un mouvement qui galvanise la droite libertarienne.

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    Boston tea party 1773 / wikipedia

    « La révolution n’est pas un dîner de gala », disait Mao. Mais il se peut qu’elle soit une tea party (un goûter), du moins selon les plus virulents opposants actuels du président Obama. Un mouvement citoyen décentralisé inconnu avant 2009, invoquant le nom d’un moment fondateur dans l’histoire américaine – la Boston Tea Party de 1773 –, est en passe de devenir la première formation politique d’opposition, du moins si l’opposition se mesure en décibels. L’élection du républicain Scott Brown comme sénateur du Massachusetts le 19 janvier, qui a privé les Démocrates de leur super-majorité au Sénat et a mis en péril la réforme du système de santé souhaitée par Obama, est considérée comme la première victoire des Tea Partiers. Leur foudre populiste n’épargne pas non plus les Républicains, même s’ils sont leurs alliés objectifs du fait de leur commune opposition à Barack Obama : le parti de George W. Bush est, à leurs yeux, coupable de modération et de compromission face à l’ennemi commun. Mouvement citoyen (ou se proclamant tel), sans affiliation partisane (en principe) ni organisation centralisée : le sursaut des Tea Parties est difficile à cerner politiquement. En fait, c’est une mosaïque bien américaine, composée de tactiques politiques empruntées à la gauche et au mouvement associatif, d’une référence prétendument non-partisane aux « Pères fondateurs », et d’un discours – sincère pour certains, stratégique pour d’autres – provenant de la droite libertarienne. 

     

    La colère de Rick Santelli / youtube

    Le mouvement est né il y a un an. Il puise ses origines dans l’opposition aux mesures portées par le président Obama dès son entrée en fonction pour atténuer les conséquences de la crise financière. Le 19 février 2009 est le plus souvent présenté comme la date de naissance du mouvement. Ce jour-là, le journaliste économique Rick Santelli de la chaîne câblée CNBC succombe à une crise de colère, diffusée en direct du Chicago Mercantile Exchange, s’en prenant au soutien financier proposée par la nouvelle administration aux Américains qui sont sur le point de perdre leur domicile parce qu’ils n’arrivent pas à payer leurs prêts immobiliers. Se demandant pourquoi les citoyens plus protégés devraient « subventionner les prêts immobiliers des losers  », il annonce, un brin malicieux, une Tea Party à Chicago au mois de juillet. Il invite « tous les capitalistes » à s’assembler aux bords du Lac Michigan.

    Il fait référence à un événement raconté aux jeunes Américains dès l’école primaire : à Boston en 1773, dans la période prérévolutionnaire, les coloniaux américains, se révoltant contre la décision du Parlement britannique d’imposer la consommation du thé (dont ils assurent le monopole), s’habillent en costumes indiens, prennent d’assaut, la nuit, plusieurs vaisseaux commerciaux britanniques, et déversent le contenu de centaines de coffres de thé dans le port de Boston. Ce bref épisode d’agitation politique est passé à la postérité sous le nom de Boston Tea Party .

    La tirade de Santelli ne fait que donner un nom à un courant de sentiments anti-Obama répandus depuis la campagne de 2008. Une partie de la droite avait déjà traité le candidat démocrate de « socialiste ». Le plan de relance (« stimulus »), proposé par son équipe économique dès janvier 2009, avait attiré les foudres de Rush Limbaugh, le célèbre animateur de talk-radio conservateur, qui en avait dénoncé le gâchis (notamment parce qu’il finançait des projets aidant les campagnes électorales de certains représentants et sénateurs). L’idée d’une Tea Party « 2009 » fait alors fureur dans certains milieux conservateurs et libertariens. Comme journée d’action, ils choisissent le 15 avril, la date-limite avant laquelle les Américains doivent payer leurs impôts. Ce jour, quelque 750 réunions ont lieu un peu partout dans le pays, dans les grandes comme dans les moyennes villes. On parle d’un mouvement populaire, mais ces manifestations obtiennent un soutien important de la part d’associations conservatrices. Surtout, elles obtiennent un débouché médiatique, grâce à la chaine conservatrice Fox, qui leur consacre une journée entière de reportages. Encore une fois, le plan de relance est visé.

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    (cc) Berteig/flickr

    Arrive l’été : la réforme du système de santé prend la relève du plan de relance comme cible principale. Alors que les élus démocrates retournent dans le urs circonscriptions pour expliquer la réforme, les réseaux formés lors des manifestations du printemps encouragent les militants du Tea Party à participer aux assemblées organisées par leurs élus et à perturber leur bon déroulement. Avec succès : ces réunions sont le théâtre de violents accès de colère, qui seront d’autre part largement diffusés sur Internet et dans les médias. Le New York Times apprend que ces tactiques sont explicitement encouragées par les nouveaux réseaux militants. Le site web Tea Party Patriots incite les fidèles à « remplir la salle », à « crier et contester leur [représentant] dès le début », à « le faire dévier de son script et de son ordre de jour ». Certains militants ont même étudié les méthodes de Saul Alinsky – le père du community organizing dont s’est inspiré Barack Obama alors qu’il militait dans les quartiers pauvres de Chicago. Ces tracas estivaux culminent avec la marche sur Washington de quelques dizaines de milliers de sympathisants pour une manifestation anti-Obama le 12 septembre. Le trait d’union qui relie ces protestations diffuses, émanant d’horizons divers et visant des questions éparses, est la phobie de l’État : la crainte que l’administration Obama ne prépare une sorte de mise au pied de la société par le gouvernement.

    Une mobilisation antiétatique

    En principe, les Tea Partiers adoptent une stratégie du « ni-ni » : ni républicain, ni démocrate. En pratique, leur objectif est d’infléchir l’orientation politique du parti républicain. Surtout, ils veulent contraindre les Républicains à adopter une lignée plus conservatrice, mais conservatrice uniquement au sens d’« antiétatique » : ils restent relativement silencieux sur les questions morales et les « valeurs », tels l’avortement et le mariage gay, questions dont George W. Bush a habilement su tirer profit. On pourrait même dire que les Tea Partiers prônent une sorte d’« entrisme » à la manière des groupuscules d’extrême gauche dans les années 1970 : réaliser son programme en infiltrant un parti politique officiel et en établissant une « hégémonie » idéologique sur lui.

    Le point crucial dans le développement de cette stratégie a lieu lors des élections de novembre dernier, lorsqu’une élection partielle est organisée dans une circonscription (pour la Chambre des représentants) du upstate New York, surnommé dans le jargon électoral « NY-23 » (le représentant en place avait été nommé à un poste gouvernemental par Obama). Pour s’opposer au candidat démocrate, la machine républicaine investit une maire de la région. Très vite, de nombreux conservateurs s’insurgent contre la décision de leur parti. Ils dénoncent cette candidate officielle comme une « RINO » – une « Republican in Name Only » (républicaine uniquement par le nom). Un candidat indépendant – un comptable nommé Doug Hoffman –devient une cause célèbre pour les conservateurs, ainsi que pour le mouvement Tea Party. Le soutien qu’il attire contraint la candidate officielle du parti républicain à se retirer. L’électorat conservateur reporte massivement ses voix sur Hoffman, qui devient le candidat républicain de fait. Mais si les résultats sont serrés, cette guérilla n’atteint pas son objectif : c’est le Démocrate qui remporte le siège.

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    (cc) Caveman/flickr

    Pour les Tea Partiers, la leçon à en tirer est simple mais essentielle : une mobilisation populaire et nationale peut forcer la main du parti républicain et le contraindre à s’aligner sur ses propres valeurs. À l’approche des élections de mi-mandat de novembre 2010, cette stratégie est vigoureusement poursuivie dans plusieurs scrutins importants. Il s’agit, du moins dans un premier temps, de soutenir des candidats en phase avec les Tea Partiers contre des candidats de l’establishment républicain, suspects de compromissions et d’impureté idéologiques. C’est le cas dans la primaire sénatoriale en Floride, prévue pour le mois d’août. Le candidat républicain adoubé est Charles Crist, le gouverneur de l’État. Normalement, un candidat avec un tel profil serait presqu’imbattable lors des primaires, au point de décourager tout rival éventuel. Mais Crist a soutenu le plan de relance d’Obama, notamment parce qu’il offrait des fonds aux États. Il a aussi eu le malheur de s’être fait filmé serrant le Président dans ses bras, lors d’un meeting qu’ils avaient présidé ensemble. Les Tea Partiers ont attaqué Crist, tout en choisissant leur propre champion : Mario Rubio, le charismatique président de la législature de l’État, âgé de 38 ans. Grâce à la publicité que le soutien des Tea Partiers lui a apportée, il devance désormais Crist dans les sondages. Situation parallèle dans le Kentucky : le républicain adoubé par son parti, Trey Grayson, subit l’assaut du médecin Rand Paul, poussé (et financé) par les Tea Partiers. Celui-ci est le fils de Ron Paul, le libertarien dont la campagne pour l’investiture républicaine à la présidence en 2008 avait suscité l’enthousiasme chez les mêmes courants qui sont actuellement les fantassins du mouvement Tea Party. Paul a rallié des militants en critiquant le soutien de son concurrent pour le bailout (le plan de sauvetage des banques adopté au moment de la crise de 2008). Désormais, les sondages pour la primaire le placent en position de favori.

    Prendre ainsi d’assaut le parti républicain est une manière pour les Tea Partiers de mettre en pratique l’une des maximes qui leur tient à cœur : ne faire confiance à aucun parti politique, pas plus les Républicains que les Démocrates. Toutefois, les associations et personnalités qui animent le réseau des Tea Parties suggèrent une réalité plus complexe, où le discours du « ni-ni » cohabite avec la droite libertarienne. C’est le cas notamment de FreedomWorks, un des principaux soutiens associatifs du mouvement. L’association a été fondée en 1984 par Dick Armey, un économiste élu par le Texas à la Chambre des représentants, où il a été le chef de file des Républicains pendant les années 1990. Dans la biographie mise en ligne par l’association, son pragmatisme ainsi que son esprit bipartisan sont loués (notamment le fait qu’il ait collaboré avec le président Clinton sur la réforme du welfare). Mais, en même temps, son récit est celui d’un homme de principes trahi par les élites. Parmi ces principes bafoués arrivent en tête la préférence des Américains pour le small government – c’est-à-dire pour l’imposition de limites strictes au pouvoir et aux finances du gouvernement fédéral. Armey fut abasourdi, par exemple, par la décision du premier président Bush de revenir sur sa promesse électorale de ne pas augmenter les impôts, se demandant comment un leader pouvait à ce point ignorer les préférences de son parti et de ses électeurs. C’est pour cette raison que FreedomWorks insiste sur la nécessité de l’engagement des citoyens (grassroots activism) : « Le gouvernement est au service de ceux qui se font entendre » (« government goes to those who show up »). Toujours est-il que les objectifs de ce militantisme ressemblent à un manifeste de libéralisme économique on ne peut plus classique. Si FreedomWorks « recrute, éduque, forme et mobilise des milliers de militants bénévoles », c’est pour « lutter pour moins de gouvernement, moins d’impôts, et plus de liberté ». Il souhaite d’autre part abolir le code fiscal actuel, remplacer les retraites financées par la répartition du Social Security par un mécanisme de capitalisation, et donner aux ménages des « alternatives » à l’école publique. En même temps, l’association s’en prend aux groupes d’intérêts qui soutiennent le parti démocrate : les syndicats d’enseignants et les avocats. FreedomWorks crie sans doute plus fort, mais ses priorités divergent assez peu d’un programme républicain ordinaire.

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    Capture d’écran du site the912project.com

    La même tension se trouve dans un autre pilier de la galaxie des Tea Partiers, le 9.12 Project. Son créateur est Glenn Beck, un animateur très populaire de talk-radio, qui a aussi sa propre émission sur la chaîne conservatrice Fox. Son image de marque : un humour un peu clownesque accompagné de commentaires sur l’actualité politique d’inspiration libertarienne. Le nom même du 9.12 Project se veut une profession de foi bipartisane : c’est une référence au lendemain du 11 septembre (9.12, soit le 12 septembre). Selon son site, « le jour suivant l’attaque contre l’Amérique, nous n’étions pas obsédés par la question des États rouges [républicains], des États bleus [démocrates], et des partis politiques. Nous étions unis en tant qu’Américains, et nous étions debout ensemble pour protéger la plus grande nation jamais créée ». C’est cette logique qui a inspiré le choix du 12 septembre 2009 comme date de la grande manifestation du mouvement à Washington.

    Mais ces mots fédérateurs cachent mal un parti pris en faveur du libéralisme économique et de la droite libertarienne. Se présentant comme un mouvement civique destiné à tous ceux qui se sentent « impuissants » à changer la direction dans laquelle se dirige le pays, le 9.12 Project prône un retour à l’union sacrée qui avait apparemment régné au lendemain du 11 septembre, par le biais d’un ressourcement aux principes américains fondamentaux – qui (bien commodément) se réduisent à neuf « principes » et douze « valeurs ». Chacun des principes est –dans un esprit d’union – prétendument tiré d’un écrit d’un des Pères fondateurs de la République. Mais le décalage entre le texte d’inspiration et le principe qui en est tiré est révélateur des véritables choix idéologiques du mouvement, qui manque de loin son objectif bipartisan : les principes défendus traduisent presque systématiquement le souci de l’intérêt général et la défense des libertés individuelles des Pères fondateurs dans un langage nationaliste et égoïste. Par exemple, le septième principe est celui-ci : « Je travaille beaucoup pour ce que j’ai et je le partagerai avec qui je veux. Le gouvernement ne peut me forcer à être charitable ». Quel Père fondateur a pu inspirer une telle boutade ? Personne d’autre que le bon George Washington lui-même. Toutefois, la citation dont ce principe est la prétendue traduction est bien plus mesurée : « Quiconque demande la charité ne la mérite pas, mais tous sont dignes d’être examinés, quitte à ce que les méritants en pâtissent ». Et quand on examine dans son intégralité le texte dont cette citation est tirée (une lettre de Washington à son neveu écrit en 1783), il suggère une sensibilité aux antipodes de celle que lui impute Glenn Beck : « Que votre cœur éprouve les douleurs et les malheurs de chacun, et que votre main donne selon les capacités de votre bourse » . En somme, la fondation de la Eépublique américaine est mise au service d’un ordre du jour bien particulier.

    La Constitution, une source de légitimité

    Comment caractériser de manière plus précise l’idéologie des Tea Partiers, une fois que l’on a associé ce mouvement à la droite libertarienne, et que l’on reconnaît que l’antiétatisme est son premier réflexe politique ? D’abord, il se définit par une référence à certains principes constitutionnels américains, même si ses promoteurs choisissent habilement ceux qui incarnent le mieux leurs valeurs. Le document de référence est le Bill of Rights, soit les libertés fondamentales définies dans les dix premiers amendements de la Constitution américaine. Le mouvement insiste beaucoup sur le second amendement, qui défend le port des armes. Mais les Tea Partiers insistent moins sur l’utilité concrète de cette stipulation que sur les limites qu’elle pose à l’autorité étatique. Comme l’écrit un candidat au Congrès sur le site du Tea Party de Parkersburg (Virginie Occidentale), le second amendement reflète la méfiance des Américains à l’égard du gouvernement colonial britannique, et vise à « protéger les citoyens contre un autre gouvernement incontrôlé qui souhaiterait les prendre en main ».

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    (cc)pantagrapher/flickr

    Cette lecture du second amendement explique l’engouement des militants pour un autre amendement, le dixième. Son caractère plus abstrait – il n’évoque aucun droit précis, telles les libertés de presse ou d’association – fait qu’il est un des moins connus des amendements. Le dixième amendement est une sorte d’attrape-tout : il réserve aux États et au « peuple » l’ensemble des pouvoirs qui ne sont pas nommément délégués au gouvernement fédéral (« The powers not delegated to the United States by the Constitution, nor prohibited by it to the States, are reserved to the States respectively, or to the people  »). Selon les Tea Partiers, cet amendement est foulé aux pieds par la jurisprudence contemporaine, qui acquiesce sans scrupules à l’envolée des pouvoirs du gouvernement fédéral alors même que ceux-ci sont (selon eux) inconstitutionnels. Ils trouvent ainsi dans le dixième amendement une arme efficace pour combattre toutes les expansions de l’autorité fédérale proposée par Obama – notamment sa réforme du système de la santé. En Virginie, certains élus de la législature de l’État ont proposé un projet de loi qui interdirait de fait l’application de certaines mesures de la réforme (telle l’obligation d’acheter une assurance-maladie), en arguant que le gouvernement fédéral outrepassait les pouvoirs que cet amendement lui accorde. Des initiatives semblables, surnommées des résolutions de « souveraineté des États » (« state sovereignty resolutions »), ont été introduites dans les législatures de la majorité des États. Sur le web, le Tenth Amendment Center prête sa voix aux mêmes thèmes que les Tea Partiers.

    Le mouvement semble d’autre part tenté par certaines idées chères aux conservateurs plus classiques. Les Tea Partiers s’opposent farouchement aux efforts pour contrôler le réchauffement climatique. Leur raisonnement ? Le réchauffement de la planète est un mythe et la science qui prétend le prouver est incomplète, voire mensongère. Ils s’opposent d’autre part à la réforme de l’immigration – c’est-à-dire aux efforts, commencés sous Bush, pour trouver une voie aboutissant à la régularisation des millions d’immigrés illégaux présents sur le sol américain. Dans les deux cas, ces positions sont au moins en partie justifiées par leur antiétatisme foncier : le réchauffement climatique est considéré comme un prétexte pour élargir les pouvoirs du gouvernement fédéral, alors que la réforme de l’immigration est citée comme un exemple du mépris du gouvernement pour la loi (puisqu’il entend récompenser des activités « criminelles »).

    Ayn Rand, critique du « collectivisme »

    Les Tea Partiers ne sont pas du genre à se fier à un « maître-penseur ». Toutefois, s’il y a un écrivain dans la pensée de laquelle beaucoup de ces militants se retrouvent – du moins ceux ayant le goût pour les principes abstraits –, c’est l’écrivaine Ayn Rand (1905-1982). The FountainheadIl est difficile d’expliquer la fascination des Américains pour cet auteur, quasi inconnue en France à l’exception de quelques adeptes. Beaucoup d’enseignants américains en ont fait l’expérience : si vous demandez en début d’année à vos étudiants de citer l’un de leurs livres préférés, il y en a toujours un, souvent parmi les plus doués, pour citer un roman d’Ayn Rand, soit The Fountainhead (La Source vive) soit Atlas Shrugged (La Révolte d’Atlas). Immigrée russe, fuyant la révolution bolchévique pour Hollywood, et ensuite New York, Ayn Rand a offert à son pays d’adoption une philosophie fondée sur l’individualisme extrême qu’elle baptise « objectivisme ». C’est une sorte de Nietzsche pour les diplômés de business school. Toutefois, ses idées, bien que jugées assez risibles par la plupart des universitaires, exercent une fascination sur les libertariens de droite, qui, en pleine révolte contre Obama, leur trouvent une qualité prophétique.

    La clé de voute de la pensée d’Ayn Rand est un argument assez surprenant : l’altruisme, prétend-elle, est la position éthique la plus immorale qui soit. L’altruisme conçoit l’individu comme une bête sacrificielle, n’ayant aucune valeur en soi. L’altruisme est en fait un collectivisme : un principe d’organisation sociale niant la liberté et l’indépendance individuelle. Puisque seuls l’individu et ses actions sont susceptibles de dignité morale, l’égoïsme est non seulement un fait, mais une vertu – plus encore, la vertu la plus élevée qui soit. Par conséquent, le principe d’organisation sociale le plus vertueux qui soit est le capitalisme, le seul système ¬qui ne méprise pas l’individu et qui ne le force pas à sacrifier ses désirs et son raisonnement à une instance collective. Rand va même jusqu’à dire que l’argent est inséparable de l’individualisme : dans un argument diamétralement opposé à celui de Marx, elle prétend que l’argent est non pas l’aliénation du travail productif, mais son expression la plus pure. La justification du capitalisme ne saurait donc être seulement pragmatique ou réaliste : sa grandeur est avant tout morale.

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    Atlas Shrugged

    Bien qu’elle admire les fondateurs des États-Unis d’avoir traduit cette éthique dans une forme politique concrète, Rand discernait dans la société américaine de l’après-guerre une tendance vers la négation de l’éthique égoïste et vers l’imposition par la force des valeurs « altruistes-collectivistes ». Son roman le plus célèbre, Atlas Shrugged, raconte une Amérique fictive conduite à la déchéance par un gouvernement collectiviste, jusqu’aux forces productives de la société – les capitalistes eux-mêmes (pour faire court) font grève ! Dans ses écrits et ses interventions, Ayn Rand dénonçait les évolutions liées aux politiques de Franklin D. Roosevelt et Lyndon Johnson, s’en prenant, tour à tour, aux politiques inflationnistes, à la Réserve fédérale, aux « services de soin socialisés », à la lutte contre la pauvreté – toujours au nom de la défense de l’individualisme conte le collectivisme étatique.

    La pensée de Rand exprime en termes théoriques les soucis des Tea Partiers. Quand Obama est accusé d’être socialiste (ce qui peut étonner certains Européens), on lui reproche en fait d’être « collectiviste » au sens de Rand : on l’accuse moins d’être un adepte de la révolution prolétarienne qu’un de ces fonctionnaires qui entreprend de limiter la liberté individuelle au nom d’idées faussement bien-pensantes. Les idées d’Ayn Rand sont actuellement injectées dans le débat public par certaines associations, notamment le Ayn Rand Center for Individual Rights. Comme l’explique son président dans une vidéo introductive, la situation présente – la crise économique servant de « prétexte » à une prise en charge de la société par l’État – avait été anticipée par Rand dans La Révolte d’Atlas. Il insiste d’autre part sur le fait que la récession actuelle n’est pas une crise du capitalisme mais, au contraire, une conséquence de la faiblesse (voire de l’absence) du capitalisme dans la société actuelle. Sur son site, le centre présente un discours, écrit pour être lu à une tea party, qui signale l’actualité d’Ayn Rand. Même quand son influence n’est pas directe, elle demeure pertinente : en liant collectivisme et étatisme et en les vilipendant tous deux, ses idées fonctionnent comme une sorte de lingua franca du mouvement tout entier.

    Un succès durable ?

    Quelles seront donc les conséquences de ce mouvement populaire anti-Obama sur la politique américaine dans les mois à venir ? Dans l’immédiat, les militants doivent se décider sur deux questions liées : faut-il créer une véritable organisation nationale ? Vont-ils jouer un rôle dans les élections de novembre 2010 ? Des premiers pas dans cette direction ont été pris lors du congrès qui s’est déroulé entre le 5 et le 7 février à Nashville (notamment avec la création d’un comité d’action politique, ou PAC, facilitant la collection de fonds pour soutenir « leurs » candidats). Mais le Tea Party devra, comme beaucoup de mouvements ayant du succès, se confronter au défi de la routinisation de son charisme. Le choix entre l’influence politique (soutenir des candidats républicains) ou la fidélité aux principes risque – comme souvent pour les mouvements de gauche – de le diviser et de lui faire perdre son élan. D’autant plus que certains Républicains, impressionnés par la puissance mobilisatrice du mouvement, vont tenter de le récupérer – notamment l’ancienne candidate républicaine à la vice-présidence (et éventuelle candidate pour la Maison Blanche en 2012), Sarah Palin, une favorite des Tea Partiers.

    Une autre pression qui pourrait fracturer le mouvement est la tension entre son libertarisme de droite et le conservatisme social et religieux qui, surtout pendant l’ère Bush, fut un élément essentiel de la coalition républicaine. Ces deux courants ont longtemps coexisté au sein du parti républicain (du moins depuis Reagan), mais leurs priorités ne sont pas les mêmes. Pendant les années 1950, par exemple, quand le mouvement conservateur intellectuel était à ses débuts, Ayn Rand était assez mal vue par William F. Buckley et sa National Review, le principal organe intellectuel des conservateurs. Au sein des Tea Partiers, certains voient sans doute les arguments antiétatiques comme une tactique utile pour dénoncer la politique de Barack Obama ; pour d’autres, ces arguments sont la motivation primordiale de leur engagement. Il n’est pas sûr qu’ils pourront toujours faire régner l’harmonie : dans le Massachusetts, si Scott Brown a certes bénéficié de la phobie de l’État véhiculée par les Tea Partiers, toujours est-il que, fidèle au progressisme bien connu de son État, il soutient le droit à l’avortement. S’il avait à se prononcer sur une telle question au Sénat (ce qui n’est pas prévu), il pourrait contribuer à un éclatement du mouvement.

    Enfin, le populisme de droite pourrait encourager un populisme parallèle du coté des Démocrates. Le Tea Party se veut une révolte du peuple contre les « grands » du gouvernement ; les Démocrates pourraient répondre en se présentant comme le parti du peuple contre les « grands » du monde financier et commercial. Mais un tel coup de barre à gauche conviendrait assez mal aux instincts foncièrement centristes d’Obama et de son administration, composée de personnages issus de l’establishment économique, tels Larry Summers et Timothy Geithner.

    Le mouvement Tea Party tire sa force du fait qu’il a réussi à accrocher un discours anti-étatiste radical à des valeurs américaines considérées comme « traditionnelles ». Mais c’est aussi sa faiblesse : les discours extrémistes (ou qui peuvent être présentés comme tels) sont souvent mal aimés des Américains. Obama perdra sans doute encore des batailles contre les Tea Partiers et leurs relais dans le parti républicain. Mais son vrai défaut est de s’être laissé lui-même dépeindre comme « radical ». Sa meilleure chance de réussir son mandat sera de prouver que c’est lui, plutôt que ses détracteurs, qui est le plus à même d’incarner la modération en politique.


    par Michael C. Behrent [16-02-2010]

    Aller plus loin


    - Lire l’excellent reportage de Ben McGrath dans le New Yorker du 1er février 2010, intitulé « The Movement ».

    - Anne-Lorraine Bujon de L’Estang, Au coeur de l’Amérique ? Le mouvement des Tea Parties, note d’analyse, Institut français des relations internationales, février 2010.

    - la crise de colère de Rick Santelli sur la chaîne CNBC : http://www.youtube.com/watch ?v=bEZB4taSEoA.

    - le site des Tea Party Patriots : http://www.teapartypatriots.org/.

    Pour citer cet article :

    Michael C. Behrent, « Tea Party Patriots : le renouveau de la droite américaine », La Vie des idées, 16 février 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Tea-Party-Patriots-le-renouveau-de.html

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    16 mai 2010 7 16 /05 /mai /2010 01:15

    Ayn Rand


    La
    Révolte d’Atlas

     

    Publié en 1957
    Sous le titre original

    Atlas Shrugged


    Traduit de l’américain
    par
    Monique di Pieirro

     

     

     

    Editions du Travailleur
     

     

    Septembre 2009


    Originellement publié en américain par Penguin Group (USA) Inc.
    375 Hudson Street, New York, New York 10014; U.S.A.
    Penguin Group (Canada), 10 Alcorn Avenue, Toronto, Ontario, Canada M4V 3B2 (une division
    de Pearson Penguin Canada Inc.); Penguin Books Ltd, 80 Strand, London WC2R ORL,
    England; Penguin Ireland, 25 St Stephen’s Green, Dublin 2, Ireland (une division de Penguin
    Books Ltd); Penguin Group (Australie), 250 Camberwell Road, Camberwell, Victoria 3124,
    Australia (une division de Pearson Australia Group Pty Ltd); Penguin Books India Pvt Ltd, 11
    Community Centre, Panchsheel Park, New Delhi – 110017, India; Penguin Books (NZ) cnr
    Airbone and Rosedale Roads, Albany, Auckland, 1310, New Zealand (une divison de Pearson
    New Zealand Ltd.); Penguin Books (Afrique du Sud) (Pty) Ltd, 24 Sturdee Avenue, Rosebank,
    Johannesburg 2196, South Africa
    Penguin Book Ltd. Registered Offices : 80 Strand, London WCR2R ORL, England
    First French printing, September 11, 2009
    10 9 8 7 6 5 4 3 2 1
    Copyright © Ayn Rand, 1957. Copyright renewed 1985 by Eugene Winick, Paul Gitlin and
    Leonard Peikoff
    Introduction copyright © 1992 by Leonard Peikoff
    Tous droits réservés.
    Bibliothèque du Congrès – Données du catalogue de publication
    Rand, Ayn.
    Atlas shrugged / Ayn rand
    p. cm.
    With new introd.
    ISBN (pour la version en langue anglaise) 0-525-94892-9
    I. Title
    PS3535.A547A94 1992
    813’.52—dc20
    Première édition complète en langue française : 11 septembre 2009.


    NOTE DE L’EDITEUR – (Editions du Travailleur)
    Ceci est une fiction. Les noms, les personnages, les noms d’endroits et les incidents sont soit le
    produit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés dans un contexte fictionnel, et toute
    ressemblance avec des personnes authentiques décédés ou encore en vie, entreprises,
    établissements, évènements, ou faits divers est tout à fait fortuite.
    La décision de la traduction et de la publication d’Atlas Shrugged en langue française, sous le
    titre La Révolte d’Atlas, est une initiative unilatérale des Editions du Travailleur, sans que la
    maison d’édition américaine Penguin Group, ni Monsieur Leonard Peikoff, détenteur du
    copyright pour ce roman, en aient donné leur accord, ou même en aient été informés. Il s’agit
    donc d’une initiative désintéressée qui fut uniquement motivée par la lassitude et l’exaspération
    du public francophone de s’être vu régulièrement promettre chaque année, depuis 1957, la
    publication complète en langue française d’un ouvrage pourtant connu partout ailleurs dans le
    monde, ce non seulement comme un best-seller, mais plus encore comme un classique de la
    littérature américaine ; promesse qui n’à toujours pas été tenue à la date de publication du
    présent ouvrage. Toutes les adresses et mentions relatives à Penguin Group et à Monsieur
    Leonard Peikoff n’ont donc été imprimées sur cette même page que pour satisfaire à un souci de
    forme et de respect des ayants droits, et ce de la propre et entière initiative des Editions du
    Travailleur.

     

    AVANT-PROPOS

     

    Mon histoire personnelle, dit Ayn Rand, est un post-scriptum aux romans
    que j’ai écrit ; il se réduit à une courte phrase : “Et c’est bien ce que je veux
    dire”. J’ai toujours vécu selon la philosophie que je présente dans mes livres ;
    et elle a donné les mêmes résultats pour moi que pour mes personnages. Les
    pratiques diffèrent, les abstractions sont les mêmes.
    J’ai décidé d’être un écrivain à l’âge de neuf ans, et tout ce que j’ai fait
    s’intégrait dans ce but. Je suis une Américaine par choix et par conviction. Je
    suis née en Europe, mais je suis venue en Amérique parce que c’était un pays
    basé sur mes prémisses morales, et le seul pays où on pouvait vraiment être
    libre d’écrire. Je suis venue seule ici, après avoir eu un diplôme dans une
    université européenne. Ma lutte fut difficile, gagner ma vie en faisant des petits
    boulots divers, jusqu’à ce que je puisse faire de ce que j’écrivais un succès
    financier. Personne ne m’a aidé, et je n’ai jamais pensé à aucun moment que
    c’était le devoir de quelqu’un de m’aider.
    A l’université, j’avais choisi l’histoire comme sujet principal, et la
    philosophie comme matière représentant un intérêt particulier pour moi ; le
    premier, dans le but d’avoir une connaissance par les faits du passé des
    hommes, pour mes écrits à venir ; le second, dans le but d’élaborer une
    définition objective de mes valeurs. J’ai trouvé que le premier pouvait être
    appris, mais que c’était à moi de faire le second.
    Je me suis tenue à la même philosophie que celle à laquelle je me tiens
    aujourd’hui, aussi loin dans mon passé que je puisse m’en souvenir. J’ai
    appris beaucoup de choses durant toutes ces années et ai enrichie ma
    connaissance de détails, de questions spécifiques, d’applications—et j’avais
    bien l’intention de l’enrichir encore—mais je n’ai jamais eu à remettre en
    question aucun de mes fondamentaux. Ma philosophie, dans son essence, est le
    concept de l’homme en temps qu’être héroïque, avec son propre bonheur
    comme but moral de sa vie, avec la réalisation productive pour sa plus noble
    activité et la raison comme son seul absolu.
    La seule dette philosophique que je puisse reconnaître est envers Aristote. Je

    suis en très grand désaccord avec bien des aspects de sa philosophie, mais sa
    définition des lois de la logique et des moyens de la connaissance humaine
    sont de si grandes découvertes que ses erreurs s’en trouvent être hors-sujet
    par comparaison. Vous trouverez l’hommage que je lui rends dans les titres
    des trois parties de LA REVOLTE D’ATLAS.
    Mes autres reconnaissances se trouvent sur la page de dédication de ce
    roman. Je savais quelles valeurs de caractères je voulais trouver chez un
    homme. J’ai rencontré un tel homme, et nous avons été mari et femme durant
    vingt-huit ans. Son nom est Franck O’Connor.
    A tous les lecteurs qui découvrirent LA SOURCE VIVE et me posèrent
    beaucoup de questions à propos des applications à plus grande échelle des
    idées que je développe dans cet autre roman, je voudrais dire que je réponds à
    toutes leurs questions dans le présent roman, et que LA SOURCE VIVE ne fut
    qu’une introduction à LA REVOLTE D’ATLAS.
    Je n’ai confiance en aucun de ceux qui me diront que des hommes tels que
    ceux que je décris n’existent pas. Le fait que ce livre ait été écrit—et publié—
    est ma preuve qu’ils existent bel et bien.

     

    A Frank O'Connor et Nathaniel Branden.

     

     

     

    NOTE DU TRADUCTEUR

     

    Cette traduction en langue française de ATLAS SHRUGGED, oeuvre
    renommée pour vous LA REVOLTE D’ATLAS, est le fruit d’une initiative
    purement personnelle et désintéressée des Editions du Travailleur, dans le
    cadre de laquelle je me suis impliquée comme traductrice du texte original—
    ce que ceux qui sont déjà familiers de la philosophie d’Ayn Rand ne
    manqueront pas de trouver paradoxal. Dans le but de dissiper tout
    malentendu, je crois nécessaire de préciser que je ne suis qu’une
    professionnelle du monde de l’édition qui a dédié, durant presque une année,
    la quasi totalité de son temps libre à la traduction de ce texte pour la seule fin
    de combler une lacune qui l’agaçait. Après avoir longuement retourné dans
    mon esprit la question des possibles gains que pouvait me rapporter cet
    important et délicat travail, je suis arrivée à la conclusion que ceux-ci
    auraient bien pu être décevants, au regard des mois d’efforts et de recherches
    que réclament la traduction d’une oeuvre majeure aussi riche et aussi
    importante. Trois arguments autres que la légitime–mais trop hypothétique–
    rénumération de mon travail justifièrent cette initiative.


    ATLAS SHRUGGED est le magnum opus d’Ayn Rand, fameuse écrivaine et
    philosophe russe naturalisée Américaine. Depuis 1957, année de la première
    publication de ce roman, plus de six millions de personnes l’ont acheté, et la
    crise économique qui affecte ce début de siècle a précipité ses ventes annuelles
    vers des sommets qu’il n’avait jamais atteints auparavant. Durant les années
    1980, ATLAS SHRUGGED se vendait à une moyenne de 77 000 exemplaires par
    an, pour grimper jusqu’à 95 000 durant les années 1990, pour enfin
    couramment dépasser les 130 000 depuis les premières années de ce nouveau
    siècle, crise économique stimulant l’intérêt du lecteur, puisque c’est largement
    de ce genre de sujet dont ce livre parle, quoique sous la forme d’une fiction.
    En 2009, ATLAS SHRUGGED se sera vendu à près de 300.000 exemplaires aux
    Etats-Unis. En Avril 2009, il arrivait en quinzième position dans la liste des
    livres les plus vendus par Amazon.com, premier revendeur de livres dans le
    monde. Il arrive aujourd’hui en première position dans la catégorie fiction et
    littérature chez ce même revendeur…


    Dans la sphère culturelle anglo-saxone, ATLAS SHRUGGED est considéré
    comme l’un des livres ayant eu le plus d’influence sur les gens du monde des
    affaires. Selon une étude menée conjointement, en 1991, par la prestigieuse
    Librairie du Congrès Américain et par Le Club du Livre du Mois, ATLAS
    SHRUGGED réussit la surprenante performance d’arriver en seconde place
    derrière rien de moins que la BIBLE, dans la liste des livres qui ont exercé le
    plus d’influence sur le mode de pensée des Américains.


    ATLAS SHRUGGED est aussi l’un des romans les plus longs jamais écrit en
    langue occidentale ; le neuvième, paraît-il. La version qui servit à ma
    traduction compte 1.400 pages. Lorsque je connus l’émotion d’en taper le mot
    fin sur mon clavier d’ordinateur, le nombre “1803” était écrit en tête de la page
    et le compteur de mots disait “682.000” ou un tout petit peu moins ; aussi, la
    sérigraphie des lettres A, E, R, T, O, S, L, M, C, et N avait disparu des touches.
    En dépit de son succès et de sa renommée mondiale, ATLAS SHRUGGED n’a
    jamais été traduit et édité en langue française, si l’on fait exception de la
    tentative avortée d’un petit éditeur Suisse aujourd’hui disparu, J. H. Jeheber,
    à Genève, qui, entre 1957 et 1958, n’imprima qu’un très petit nombre
    d’exemplaires limités aux seules deux premières parties de ce roman. La
    troisième partie de LA REVOLTE D’ATLAS ne fut donc jamais traduite en
    langue française jusqu’en cette année 2009—cela, ce n’est pas surprenant,
    c’est incompréhensible—où Les Editions du Travailleur en ont pris l’initiative.
    Quoiqu’il en soit, il est aujourd’hui devenu extrêmement difficile de se
    procurer un exemplaire de cette première version incomplète, déjà titrée à
    cette époque LA REVOLTE D’ATLAS. A ma connaissance, sur l’ensemble du
    territoire français, en cette année 2009, seules trois ou quatre bibliothèques
    publiques possèdent encore un exemplaire de cette traduction inachevée, dont
    les titres des deux premières parties, à eux seuls, laissent augurer d’une
    traduction quelque peu fantaisiste de surcroit.


    Cet agacement de ne pouvoir me procurer et lire une oeuvre pourtant si
    populaire, quand résidant sur le sol d’un pays réputé pour sa passion pour la
    culture, m’a fait entrevoir cette opportunité rare et convoitée de devenir une
    pionnière dans le petit monde des traducteurs ; une rétribution qui valait bien
    autant que quelques improbables petits milliers d’Euros, après tout.
    J'augure sans difficulté que la qualité de ma traduction fera l'objet d'une
    attention toute particulière, ce pour deux raisons, principalement. La première
    est que la précédente tentative de traduction de 1958 avait, semble-t-il, été
    d'assez mauvaise qualité, puisque Ayn Rand l'avait refusée avant même
    d'attendre que la troisième partie ne fut traduite. Ce point a largement été
    débattu depuis, ainsi qu'en attestent certains commentaires et débats publié à

    ce sujet sur quelques blogs sur l'Internet. La deuxième est que l'auteur, Ayn
    Rand, sa pensée et tout particulièrement LA REVOLTE D’ATLAS, sont quelque
    peu controversés dans certains pays d'Europe, pour ne pas dire perçus avec
    une certaine hostilité ; et pour cause, au-delà d’une passionnante fiction, ce
    livre est une critique impitoyable du collectivisme. Mon expérience du milieu
    de l'édition me fait donc dire que quelques uns, parmis ceux qui se trouveront
    marris de voir publier ce livre en langue française et dans son intégralité, le
    critiqueront négativement et vivement sans aucun doute, en commençant bien
    sûr par sa traduction, aux fins de tenter d'en décourager la lecture ; ce livre
    est si attendu depuis si longtemps par le public français que je pense que de
    telles tentatives s’avérerons vaines—Ayn Rand était sans ambiguité, elle
    refusait toujours d’emprunter les mêmes chemins détournés qu’utilisent
    toujours ceux auxquels elle s’attaquait.


    C'est pourquoi il m'a semblé opportun de m'expliquer et de justifier certains
    choix que j'ai été amenée à faire à propos de ce travail de traduction, avant
    que ceux-ci ne soient critiqués. Tout d'abord, je n'ai pas traduit ce livre comme
    d'aucun le ferait lorsque s'agissant d'un “roman de gare” appartenant à une
    catégorie que je qualifierais de “tout-venant”. J'étais pleinement consciente
    de l'ampleur et de la difficulté de la tâche qui m'attendait, et il s'est écoulé près
    d'une année de réflexions ponctuelles entrecoupées de lectures traitant d’Ayn
    Rand et de son oeuvre, avant que je décide de réellement commencer la
    traduction d’ATLAS SHRUGGED. Je crois pouvoir dire que je suis véritablement
    “entrée en immersion” dans ce récit dès la traduction de sa première page ;
    ce qui ne fut pas difficile, tant Ayn Rand—qui fut très influencée par le milieu
    du cinéma, dans lequel elle travailla—accordait un soin tout particulier aux
    détails des descriptions des scènes, des personnages et de leurs expressions
    sous toutes leurs formes. Depuis le premier jour de ce travail jusqu'au dernier,
    près d'une année plus tard, j'ai cessé toute autre activité professionnelle pour
    m'y consacrer entièrement, week-ends et jours feriés inclus, à raison d’une
    moyenne de onze heures de travail quotidien. Je tenais absolument à “rester
    dans cette histoire”, et ai rejeté tout ce qui pouvait m'en distraire. La très
    grande majorité de mes pauses furent dédiés à des réflections sur le
    déroulement de ce récit, selon le sens qu'Ayn Rand avait voulu lui donner, et
    aussi à la lecture de livres et d'articles—n'existant pratiquement qu'en langue
    anglaise pour l'instant—sur Ayn Rand et sa vie, ainsi que sur l'écriture
    d’ATLAS SHRUGGED bien sûr, en passant par le visionnage, parfois répété, de
    documentaires audiovisuels ponctués d'interviews de cet auteur, sans oublier
    le film tiré de son précédent roman, LA SOURCE VIVE (THE FOUNTAINHEAD),
    déjà connu de la plupart des français qui liront ce roman.


    Cette manière de travail, et la lecture des précédentes critiques de ce roman
    et de plusieurs essais qui y ont été consacrés, me furent d'une aide précieuse
    au moment de sa traduction. Il y a dans ATLAS SHRUGGED un esprit et une
    atmosphère qu'il me fallait absolument comprendre, et même resentir pour les
    retranscrire au mieux dans une autre langue qui se trouvait être le français.
    Mais ce n'était pas tout, car, ainsi que cela se produit parfois—et de plus en
    plus fréquement depuis quelques petites années—il m'a également fallu
    retranscrire ce qu’Ayn Rand ne voulait que suggérer dans ATLAS SHRUGGED,
    ce qui devait être lu “entre les lignes”; et cet autre aspect ne fut pas la
    moindre des tâches qui participèrent d’une traduction aussi fidèle que possible
    de l’esprit de cette oeuvre, car il est parfois si tentant de se faire plus explicite
    qu'un auteur ne le désire, tout comme il est si aisé d'escamoter totalement une
    signfication cachée ou une “histoire dans l'histoire”. C'est pourquoi je puis
    assurer aux lecteurs de cette traduction, qu’ils n'auront peut-être pas tous
    exactement la même perception de la portée que son auteur avait voulu donner
    cette fiction. A cet égard, il serait peut être présomptueux de me laisser aller à
    prétendre que j'ai absolument tout “vu” dans ATLAS SHRUGGED et tout
    retranscrit dans LA REVOLTE D'ATLAS—l’ambition de cette oeuvre étant si
    vaste et son auteur si intelligent—mais ayant découvert dans quelques études
    consacrées à ce roman, précédemment rédigées par quelques chercheurs en
    psychologie, ce que j'avais parfois manqué de remarquer, je crois être arrivée
    à un résultat honorable.


    D'un point de vue plus technique relatant de choses telles que les idiomes,
    la syntaxe, les noms propres et assimilés, ainsi que la correspondance souvent
    délicate des synonymes de l'américain vers le français, j'ajouterais les
    précisions qui suivent à l'attention de ceux qui, je le sais, en sont soucieux
    lorsque s'agissant d'une oeuvre majeure de la littérature américaine.
    A deux exceptions près—deux noms de banques—je n'ai traduit à aucun
    moment les noms des nombreuses entreprises fictives citées dans ce roman, et
    les ai donc traités comme des noms propres. Tous les noms de lieux, tels que
    les villes et les Etats américains ont été traduits en francais lorsqu’il y avait
    lieu, sachant que le public francophone est pleinement familiarisé avec les
    deux cas. Pour autant, j'ai fait quelques rares exceptions lorsqu'il s'agissait de
    certains lieux-dit, lorsqu’il me fallut, en quelques occasions, créer mes propres
    traductions de lieux trop rares ou imaginaires. Je précise que, a quelques
    rares exceptions près, tous les noms de lieux de ce roman sont existants, et
    lorsque les circonstances me semblaient l'imposer, j'ai pris soin d'ajouter des
    notes explicatives—(N. d. T.)—en bas de page.

     

    Dans LA REVOLTE D’ATLAS, les noms d'organes administratifs et
    gouvernementaux, associations et autres sont très nombreux, et il en va de
    même, en raison du thème de cette oeuvre, pour les noms de lois, décrets
    administratifs et gouvernementaux imaginés par l’auteur. Il m'est très vite
    apparu que la bonne compréhension du sens et du propos—souvent ambigus—
    de cette terminologie particulière pouvait s'avérer ardue pour les lecteurs les
    moins familiers de la langue et de la culture américaines. C'est pourquoi j'ai
    pris la décision de tous les traduire en français, sans aucune exception dans ce
    cas précis, ce en m'efforçant de trouver des traductions s'écartant parfois
    délibérément de ce qu'aurait pu évoquer ou ne pas évoquer une traduction
    littérale, pour trouver des noms qui soit les plus proches possibles d'une
    terminologie propre à la culture française. Ce fut un choix qui, j'en suis
    consciente, risque de faire l'objet de quelques critiques. Il m’a semblé justifié
    par la longueur exceptionnelle de cette oeuvre, par sa complexité réclamant à
    son lecteur un effort intellectuel rarement rencontré lorsque s'agissant d'une
    fiction, et par la difficulté supplémentaire qu'entraîne la mémorisation d'un
    assez grand nombre de noms de personnages et de lieux.


    J'ai changé pour des équivalents typiquement français les expressions
    familières qui étaient trop typiquement américaines pour être pleinement
    comprises par un lectorat francophone—tout comme un Américain ne
    comprendrait pas vraiment ce que veux dire “il tombe des cordes”, un
    Français ne comprendrait peut-être pas très bien non plus ce qu'un Américain
    veux dire par “il pleut des chats et des chiens”. J'ai peut-être pris plus de
    liberté lorsque traduisant certaines exclamations, jurons, insultes ainsi que
    certaines tournures de phrases et expressions particulièrement courantes ou
    populaires.


    Sachant que ce roman fut publié pour la première fois en 1957, je me suis
    efforcée d'utiliser un dictionnaire français-anglais édité peu après cette date,
    lorsque cherchant, par exemple, les synonymes les plus proches du sens ou de
    l'atmosphère suggérés par l’auteur. Cependant, j'avertis le lecteur que j'ai
    parfois jugé nécessaire de déroger à cette dernière règle, lorsque, entre autres
    exemples, il m'a semblé qu'une subtilité particulière ayant justifié le choix d'un
    mot tout aussi particulier ne serait plus du tout perçue comme telle
    aujourd'hui. Dans ces derniers cas, heureusement exceptionnels, j'ai choisi un
    autre synonyme communiquant le même sens sous-jacent, quitte à faire le
    sacrifice d'un choix qui n'aurait pas existé en 1957—un détail que quelques
    lecteurs bilingues remarqueront certainement.


    Enfin, j'ai le regret de devoir admettre que les lecteurs trouveront peut-être
    quelques inévitables fautes d'orthographe, de frappe et de ponctuation, un

    risque particulièrement grand lorsque s'agissant d'un ouvrage aussi long que
    celui-ci ; je me suis chargée moi-même des quatre relectures complètes de ce
    livre pour correction, ce qui ne saurait garantir la perfection.
    Si jamais cette traduction ne parvenait pas à satisfaire les plus exigeants
    d’entre vous, elle aura au moins le mérite d’être la seule à vous permettre,
    enfin, après 52 ans d’attente, de découvrir ce riche récit, aussi long et aussi
    captivant qu’un thriller tel que LE COMTE DE MONTE CRISTO, d’Alexandre
    Dumas, et aussi mystérieux, intriguant et intellectuellement élaboré—sinon
    plus, de mon point de vue—que LE PENDULE DE FOUCAULT, de Umberto Eco.
    Pour autant, aucun de ces deux autres best-sellers ne ressemblent à LA
    REVOLTE D’ATLAS, qui est tout à la fois un parfait exemple de dystopie—dans
    la veine des 1984, de George Orwell, du MEILLEUR DES MONDES d’Aldous
    Huxley et autres FARHENHEIT 451—mais bien plus proche de notre réalité
    d’aujourd’hui, et infiniment plus élaboré ; un incroyable et pourtant si réaliste
    thriller politique, un récit ou se glisse habilement un romantisme et une
    sensualité toute féminine, un cours d’économie et de sociologie magistral, une
    connaissance experte de la psychologie et une réflexion philosophique écrite
    par l’un des plus celèbres penseurs contemporains du genre.
    Une dernière chose à l’adresse des lecteurs : LA REVOLTE D’ATLAS
    mériterait bien que l’on en parle comme d’un “roman de gare”, et pour une
    fois ce ne serait pas péjoratif. Ceux qui connaissent déja le cadre de ce récit
    me comprendront et souriront.

     

    http://m2.typepad.com/.a/6a00d8341cb44a53ef0120a666510d970b-500wi


    Objectivisme

    L'objectivisme est une philosophie développée par Ayn Rand dans ses textes (romans, et essais édités dans la lettre d'information The Objectivist) et dans ses discours, qui touche à des domaines aussi divers que l'épistémologie, la métaphysique, l'éthique, la politique et l'esthétique.

    L'objectivisme part du principe que la réalité existe indépendamment de l'esprit de l'observateur ("réalité objective") ; les individus sont en contact avec cette réalité à travers leurs sens et ils en tirent des informations par l'observation, et l'interprétation des perceptions par la raison et l'identification non-contradictoire. Ayn Rand affirme que l'objectif moral de l'existence est la poursuite du bonheur ou « l'intérêt personnel rationnel », et affirme que le seul système social compatible avec cet objectif est le laissez-faire capitaliste.

    Ma philosophie, par essence, est le concept de l'homme en tant qu'être héroïque, avec son propre bonheur comme objectif moral de sa vie, avec l'accomplissement productif comme sa plus noble activité, et la raison son seul absolu.

    Sommaire

    Principes objectivistes 

    Métaphysique: réalité objective 

    L'essentiel du concept métaphysique objectiviste de la réalité tient en trois axiomes :

    • L'existence existe
    • La conscience existe
    • L'existence est identité

    Cette doctrine dite de réalisme métaphysique soutient que la réalité existe indépendamment de l'observation (répondant par l'affirmative à la question « Est-ce que la Lune existe quand je ne la regarde pas ? »). Rand appelle ce principe, la primauté de l'existence. Le premier axiome indique que quelque chose au moins existe. Infirmer ce principe nécessite d'utiliser comme prémice le concept d'existence, ce qui confirme le principe et lui confère la qualité d'axiome.

    L'objectivisme maintient que quelque chose n'existe pas parce que quelqu'un pense qu'il existe, mais existe objectivement, et l'univers existe indépendamment de l'opinion qu'on peut s'en faire. La connaissance est, dans cette interprétation, « l'appréhension mentale d'un groupe de faits de la réalité, obtenu par observation perceptuelle ou par raisonnement basé sur l'observation perceptuelle ».

    Le second axiome indique que la conscience existe et est « la faculté à percevoir ce qui existe ». Pour Rand, le fait de pouvoir percevoir l'existence implique que la conscience existe: l'existence n'est pas dépendante de la conscience, alors que la conscience a besoin de l'existence. Ainsi il ne peut y avoir de conscience ne percevant aucune existence, et la conscience ne peut pas être la seule chose existante. « Il ne peut avoir uniquement conscience de lui-même, il n'y a pas de 'lui-même' tant qu'il n'y a pas conscience d'autre chose. » Par conséquent l'esprit ne crée pas la réalité, mais est un moyen de découvrir la réalité.

    D'après Rand, que quelque chose existe entraîne que cette chose a une identité, ce qui signifie que c'est « une entité spécifique doté d'attributs spécifiques ». Rand explique que ce qui n'a ni nature ni d'attributs, par définition, n'existe pas ; d'où la formulation de la loi de l'identité: « A est A », tout chose est ce qu'elle est. Cette loi indique que quelque chose ne peut être deux choses différentes à la fois : « une feuille ne peut pas geler et brûler tout à la fois ».

    En plus de ces trois axiomes, l'objectivisme considère la loi de causalité comme un corollaire de la loi d'identité, appliquée à l'action : la façon dont les choses agissent est une conséquence de la nature et des attributs spécifiques de ces objets. Une identité différente entraîne un résultat différent: « une chose ne peut agir en contradiction avec sa propre nature ». L'action n'est pas une entité en elle-même, et n'a pas de causalité sur autre chose, seul ce qui existe peut engendrer une action. Pour illustrer cette position, Léonard Peikoff dit : « Ce n'est pas le mouvement de la boule de billard qui produit les effets de sa collision, mais la boule elle-même. Si quelqu'un en doute, qu'il remplace la boule par un œuf ou une bulle de savon ; les effets seront très différents. »

    Epistémologie : la raison

    L'épistémologie objectiviste décrit la manière par laquelle nous traduisons individuellement nos perceptions, ce que nous recevons par nos sens, en concepts que nous pouvons stocker dans nos esprits. Même si nous savons qu'il y a existence causant nos perceptions, nous ne pouvons savoir ce qui existe qu'en transformant les percepts en concepts. Les objectivistes distinguent les concepts valides de ceux qui sont formés de manière maladroite ou erronée, que Rand appelle des « anti-concepts », en classant les concepts valides dans ceux qui sont le produit de la raison.

    L'objectivisme établit que par cette méthode, l'homme rationnel peut connaître la réalité objective et se dégager du scepticisme philosophique. De même il rejette la foi et les sentiments comme moyens d'atteindre cette connaissance. Bien que Rand reconnaissait l'importance de l'émotion dans le comportement humain, elle maintient que les émotions sont un élément de la réalité, et non un moyen de découvrir cette réalité.

    Rand n'était pas empiriciste (comme Hume et les positivistes), car elle ne faisait pas de distinction entre sensation et perception, et limitait son interprétation de la perception à la conscience précognitive: elle classe les « illusions perceptuelles » dans la catégorie des erreurs d'interprétation cognitive due à la complexité excessive de l'information perçue. Rand n'était pas non plus rationaliste (comme Platon, Descartes ou Frege). Elle ne croyait pas à la distinction entre analyse et synthèse, ni qu'il existe des « vérités par vertu de signification ». Elle niait aussi l'existence de connaissance a priori. Sa contribution la plus distinctive à l'épistémologie est sa théorie selon laquelle les concepts sont formés en faisant abstraction des mesures variables des attributs correspondant à une série de choses, mais en gardant ceux qui sont identiques.

    Éthique : l'intérêt personnel

    L'essentiel de l'éthique objectiviste est résumé par Ayn Rand en une phrase :

    Pour vivre, un homme doit tenir trois choses pour valeurs suprêmes et souveraines de la vie: la Raison, le Sens et l'Estime de soi.

    La position objectiviste en matière d'éthique se base sur la responsabilité de chacun à atteindre son propre intérêt rationnel.

    L'homme est qualifié d'être rationnel, mais la rationalité est un choix - et l'alternative que lui offre sa nature, c'est : être rationnel, ou animal suicidaire. L'homme doit être homme - par choix; il doit avoir sa vie comme valeur - par choix ; il doit apprendre à en être responsable - par choix ; il doit découvrir les valeurs qui sont nécessaires à cela et pratiquer ces vertus - par choix.
    Un code de valeurs accepté par choix est un code moral.

    L'intérêt propre rationnel est distingué de ce que Rand appelle « égoïsme sans égo » - un état d'égoïsme vivant uniquement l'instant présent au service d'un soi sans estime. Par exemple pour elle les voleurs ne sont pas motivés par une volonté de vivre (contrairement à l'artisan honnête), mais par le désir de survivre à un niveau sous-humain. Au lieu d'utiliser « ce qui promeut le concept de la vie humaine » comme valeur morale, ils utilisent « ce qui a de la valeur pour moi » ; laissant la porte ouverte à n'importe quelle définition de ce qui est moral ou immoral. De même on peut remplacer le « pour moi » par « pour nous », « pour lui » ou « pour Dieu », et laisser la même porte ouverte, tuant toute éthique : l'intérêt de soi rationnel et l'hédonisme égoïste sont vus de façon fondamentalement différente. Un corollaire à ce principe d'intérêt propre moral est le rejet de la doctrine de l'éthique altruiste, que Rand définit à la manière d'Auguste Comte, qui est l'obligation morale d'exister pour les autres. D'après George H. Smith : « Pour Comte, l'altruisme n'est pas simplement la bénévolence ou la charité, mais plutôt l'obligation morale et politique de l'individu de sacrifier ses propres intérêts au nom d'un mieux social. Ayn Rand n'était pas opposée au fait d'aider ceux qui sont dans le besoin, tant que ces actions sont volontaires. La doctrine de l'altruisme, pour Rand, est mauvaise en partie parce qu'elle sert à justifier la coercition - c'est-à-dire l'engagement de la force physique - dans les relations sociales, afin de bénéficier à certains au détriment des autres. »

    Au centre de l'éthique objectiviste se trouve le concept de « valeur ». Rand définit la valeur comme « ce que quelqu'un gagne ou garde ». Au niveau le plus fondamental, la poursuite de la valeur est issue de la nécessité; en particulier, la nécessité de déterminer ce qu'un individu devrait chercher pour conserver sa vie s'il choisit de vivre. Rand ne prétend pas que les valeurs soient « intrinsèques » - qu'il y ait des valeurs qu'un individu doit poursuivre indépendamment de sa volonté (« la raison n'accepte pas d'ordres »). Et elle ne dit pas non plus qu'elles sont « subjectives » - qu'il y ait des valeurs devant être poursuivies parce que quelqu'un dit qu'elles doivent l'être. Au lieu de cela, elle affirme que les valeurs sont « objectives », que ces valeurs doivent être poursuivies si c'est le choix de l'individu. Par exemple, se nourrir est une valeur objective, il serait « objectivement vrai » que la nourriture est indispensable à la survie.

    Pour Rand tout impératif moral est hypothétique, il n'y a pas d'impératif catégorique comme dans le Kantisme, auquel individu devrait obéir en dépit des faits de la réalité. Rand dit que la moralité « est un code de valeurs accepté par choix ». Ainsi l'homme n'a besoin de morale qu'en tant qu'élément nécessaire à sa survie. L'objectivisme n'indique pas pour autant que la morale choisie doive nécessairement attribuer de la valeur à la vie.

    Politique : les droits de l'individu et le capitalisme 

    Le passage de l'éthique à la politique objectiviste se fait par l'introduction du concept de droit. Un « droit » est défini comme le principe qui définit et autorise la liberté d'action humaine dans un contexte social ou sociétal. L'objectivisme n'attribue de droits qu'à l'individu seul ; il n'y a pas de concept objectiviste de « droit collectif » qui ne puisse se découper en ensemble de droits individuels. L'objectivisme est aussi très spécifique quant aux droits individuels reconnus : la liste de ces droits diffère de façon significative de celle que les gouvernements humains utilisent en général.

    Bien que la littérature objectiviste n'utilise pas le terme « droit naturel », et que l'épistémologie objectiviste ne reconnaisse pas la connaissance a priori, les droits qu'elle reconnaît sont directement basés sur la nature de l'être humain telle que définie dans son épistémologie et son éthique. Comme les êtres humains doivent faire des choix pour survivre en tant qu'êtres humains, l'attribut basique de la vie humaine est la liberté de faire et d'exécuter ses propres décisions de par son propre jugement rationnel, suivant son intérêt propre.

    Partant de là, l'objectivisme déclare que le droit fondamental de l'être humain est le droit de vivre, qui est le droit d'agir afin de prolonger sa propre vie - et non le droit d'être protégé, ou d'obtenir assistance à la survie, de la part des autres être humains contre leur volonté (ce qui impliquerait un déni de ce même droit à ces autres). Un corollaire de ce droit de vivre est le droit de propriété qui, dans l'objectivisme, est toujours le résultat des efforts propres d'un individu ; de cette façon le droit de vivre d'une personne n'implique jamais le droit de disposer de la propriété d'un autre. Elle a le droit de transférer sa propriété à une autre personne pour n'importe quelle raison, mais ce transfert n'est éthique que s'il est consenti par les deux parties, en l'absence de coercition, avec l'attente d'un bénéfice mutuel. L'objectivisme laisse le champ libre à l'homme pour manipuler la nature de quelque manière qu'il le souhaite, tant que cela ne viole pas le droit des autres.

    Le respect des droits des autres vient, du point de vue objectiviste, du fait que ces droits sont basés sur la valeur, pour l'individu qui les considère, des autres en tant que partenaires potentiels d'échange ou d'action. Pour un objectiviste les conflits d'intérêt ne sont jamais irrésolvables dans une société respectant les droits de chacun, ce qui permet précisément à chacun de prospérer dans une telle société.

    La théorie politique objectiviste défend le capitalisme comme la forme idéale d'organisation de la société. Par « capitalisme », l'objectivisme entend le laissez-faire capitaliste - une société où les droits individuels sont pleinement respectés et où toute propriété est privée. Tout système différant un tant soi peu de ce modèle est vu comme une "économie mixte" composée de quelques aspects capitalistes et de son opposé (appelé socialisme ou étatisme), avec la tyrannie étatiste à l'extrême opposé au capitalisme.

    Loin de considérer le capitalisme comme une jungle sans règle, l'objectivisme le décrit comme le système bénéfique où chaque innovation et avancée produite par la créativité humaine profite à tous sans causer de pertes aux autres. Pour l'objectivisme la productivité créative est une valeur et le capitalisme le seul modèle de société où elle peut se développer.

    D'après l'objectivisme, une société n'est morale que dans la mesure où les individus sont libres de poursuivre leurs propres objectifs. Cette liberté nécessite que les relations humaines de quelques formes qu'elles soient restent toujours volontaires (sans utilisation de la menace de, ou l'usage de, la violence) et de consentement mutuel lorsqu'elles impliquent plus d'une personne. Ainsi le rôle des institutions gouvernementales est limité à l'utilisation de la force uniquement en réponse à ceux qui s'en servent - contre les criminels et les envahisseurs étrangers. Du point de vue économique, chacun est libre de produire et d'échanger librement, la séparation entre l'État et l'économie étant aussi complète qu'entre l'État et l'Église.

    Esthétique : le romantisme réaliste

    La théorie objectiviste de l'art découle directement de son épistémologie, par le biais de la « psycho-épistémologie » - le terme utilisé pour décrire l'étude des mécanismes cognitifs humains au cœur des interactions entre subconscient et conscience. L'art est vu comme une nécessité humaine cognitive permettant aux êtres humains d'appréhender des concepts en tant que 'percepts', il est défini comme la "re-création sélective de la réalité à travers les jugements de valeur de l'artiste", c'est-à-dire d'après ce que l'artiste estime être vraiment important quant à la nature des choses et de l'humanité. C'est donc une façon de présenter conceptuellement des abstractions, sous une forme perceptuelle.

    Le besoin humain pour l'art, de ce point de vue, vient de la nécessité de l'économie cognitive. Un concept est déjà une sorte de raccourci mental pour un ensemble d'éléments concrets, permettant à un être humain de manipuler en pensée directement ou implicitement bien plus d'éléments concrets que ne peuvent s'en concevoir en esprit. Mais un être humain ne peut pas non plus concevoir en esprit un nombre infini de concepts, mais a besoin d'une structure conceptuelle pour appréhender son existence et guider ses choix.

    L'art offre une façon de sortir de ce dilemme en fournissant une forme perceptuelle, facile à retenir et à concevoir, de communication pour transmettre des abstractions. Sa fonction est similaire à celle du langage, où les mots sont des percepts transmettant divers concepts.

    L'objectivisme tient l'art comme seule méthode réellement efficace pour communiquer un idéal moral, mais ne le voit pas pour autant comme outil de propagande : même si l'art implique des valeurs morales et des idéaux, son but n'est pas d'instruire ou embrigader, mais de montrer et projeter des idées.

    Généralement l'objectivisme fait appel à l'esthétique du romantisme réaliste, qui est défini comme une catégorie d'art traitant l'existence de l'intention humaine comme vraie et importante - c'est le mouvement artistique qui traite sérieusement des valeurs, considère la raison comme déterminante, et montre les idéaux humains comme étant possibles à atteindre. Ce courant est mis en opposition avec le naturalisme vu comme catégorie d'art qui néglige ou réfute le rôle de l'intention humaine dans l'aboutissement des valeurs.

    Le terme de romantisme est généralement associé à l'Émotivisme auquel l'objectivisme est totalement opposé. Bien que l'objectivisme considère le romantisme réaliste comme plus émotionnel - dans le sens où il est lié aux émotions - il est vu comme moins émotionaliste - dans le sens où les émotions dictent les choix.

    objectivisme et libertarianisme 

    Article détaillé : Libertarianisme.

    L'objectivisme et le libertarianisme ont une relation complexe. Bien que les deux mouvements aient essentiellement les mêmes buts politiques, les objectivistes voient les libertariens comme des plagieurs reprenant leurs idées « en leur retirant leurs griffes », essayant d'atteindre les objectifs sociaux et politiques sans d'abord établir un large soutien philosophique, alors que les libertariens voient les objectivistes comme des idéalistes dogmatiques et irréalistes. Ayn Rand détestait le libertarianisme, elle écrit dans Philosophy : who needs it, « What can one do ? » :

    Par dessus tout, ne joignez pas les mauvais groupes ou mouvements idéologiques, dans l'intention de 'faire quelque chose'. Par 'idéologique (dans ce contexte), je veux dire les groupes ou mouvements se proclamant de vagues objectifs politiques généralisés, mal définis (et, habituellement, contradictoires). Par exemple le parti conservateur, qui soumet la raison à la foi, et remplace le capitalisme par la théocratie; ou les hippies 'libertariens', qui soumettent la raison aux frivolités, et remplacent le capitalisme par l'anarchie. Joindre de tels groupes signifie renverser la hiérarchie politique et prostituer des principes fondamentaux au nom d'une action politique superficielle qui est condamnée à échouer. Cela veut dire aider à défaire vos idées, et la victoire de vos ennemis.

    D'après Nick Gillespie, rédacteur pour le magazine Reason, Ayn Rand est « l'une des figures les plus importantes du libertarianisme... Un siècle après sa naissance et plus d'une décennie après sa mort, Rand reste l'un des auteurs les plus vendus et les plus influents dans la culture et la pensée américaine. » Dans le même numéro de Mars 2005 de ce magazine, Cathy Young écrit que « le libertarianisme, le mouvement le plus proche des idées de Rand, en est moins un descendant qu'un enfant rebelle. » D'après un sondage conduit par la Bibliothèque du Congrès américain, le livre Atlas Shrugged qui popularise la philosophie objectiviste d'Ayn Rand est le livre le plus influent des USA juste après la Bible.

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    15 mai 2010 6 15 /05 /mai /2010 15:32

    FAUT-IL PUNIR LES CRIMINELS ?

     

    Christian Michel


    http://www.lepoint.fr/images/2011/05/22/carnets-justice-ok-318352-jpg_198723.JPG

     

    Vers un système de justice libertarien

     

    Le but de cette conférence est de voir avec vous si un système de justice libertarien est possible. Par « libertarien », j’entends un système de justice indépendant de l’État, qui ne se réfère pas à des lois promulguées par un État, qui ignore ses tribunaux et ses prisons. La plupart des libertariens sont des anarchistes. Ce sont cependant des anarchistes cohérents. Les autres anarchistes, les « syndicalistes » et les « gauchistes », n’ont jamais pu élaborer une théorie satisfaisante de la justice, c’est-à-dire qui réponde à la question « Comment donner à chacun son dû ? ». Une question plutôt centrale, il me semble, pour une vie en société. Les libertariens apportent une réponse à cette question, sous la forme d’une théorie des droits de propriété. Rendre à chacun son dû, c’est rendre à chacun ce qui lui appartient. Définir et appliquer le droit de propriété est la procédure pour savoir si quelqu’un a été privé de son dû et comment lui rendre justice. Les libertariens traitent cette question de la justice avec objectivité, et non pas avec l’arbitraire que pratiquent tous les appareils judiciaires, tant étatiques qu’anarchistes « gauchistes ».

     

    Beaucoup de gens ne croient pas possible de se dispenser de l’État dans l’exercice de la justice. Même les libéraux bon teint, qui prescrivent un amaigrissement drastique du « plus froid des monstres froids », pensent que l’administration de la justice reste une de ses fonctions inaliénables (au même titre que la diplomatie et la défense nationale). Il semble donc que de l’extrême droite à l’extrême gauche du spectre politique, le consensus est que la justice ne peut pas être rendue autrement qu’elle ne l’est actuellement, c’est-à-dire par des tribunaux d’État, et que les coupables doivent subir une privation d’argent sous forme d’une amende payée à l’État, ou une privation de mouvements sous forme d’une peine de prison, ou les deux. Plusieurs juridictions ajoutent la peine de mort et quelques autres les châtiments corporels et les mutilations. La violence, pense-t-on, est la seule réponse possible à la violence.

     

    Pourtant, il est clair que l’administration de châtiments « ne marche pas ».[1] D’abord, la violence prononcée contre l’auteur d’un crime n’annule pas la violence faite à la victime, elle s’ajoute simplement à la somme des violences perpétrées dans le monde. En plus, l’exemplarité des châtiments n’a jamais été prouvée. Tout au long de l’histoire, les tortures effroyables infligées en public aux criminels n’ont guère servi de dissuasion, ou nos ancêtres, qui ne manquaient pas d’imagination dans la cruauté, auraient vécu dans un monde sans criminalité. Enfin, ce cycle de violence ne semble au bénéfice de personne. Il ne ramène pas le délinquant dans le droit chemin ; on souligne au contraire que la prison est bien souvent l’école du crime.

     

    Les peines de prison ne sont pas seulement inefficaces, elles sont absurdes. Elles font retomber le coût de punir les délinquants sur leurs victimes réelles ou potentielles. (Une discrimination qu’on ne note pas assez à l’égard des femmes est de leur faire supporter le coût d’entretenir des prisons, alors que 90% des détenus sont des hommes).

     

    Une autre critique des libertariens est que le système de justice actuel est fondé sur un principe collectiviste qui place clairement la « société » au dessus des personnes.[2]  La justice aujourd’hui n’est pas rendue à la victime ; la justice est une affaire entre le présumé coupable et la société. La victime est exclue de cette procédure. L’action judiciaire est initiée par un procureur (ou « ministère public »), qui n’agit pas au nom de ceux qui ont subi une agression, mais qui prétend représenter « la société ». Même si la victime retire sa plainte, la procédure ne s’éteint pas automatiquement.[3]   Car le but de cette procédure est de punir un coupable et non pas d’obtenir qu’il répare les conséquences de ses actes. Le système ne s’intéresse qu’aux criminels, pas à leurs victimes.

     

    En d’autres termes, la justice d’État a confisqué les droits de la victime. L’appareil judiciaire prétend que les crimes et délits ne sont pas tant commis contre des personnes que contre « la société ». Cependant cette notion même de crimes contre « la société » ouvre la porte aux plus inquiétantes manifestations de l’arbitraire. Un crime dans nos sociétés est ce que le législateur dit être un crime. Or, pour tel législateur, ouvrir sa boutique le dimanche est un délit, et pour tel autre, c’est le samedi. Des centaines de millions de gens vivent sous des régimes qui punissent du fouet les buveurs de vin, mais vous laissent fumer un joint, et à peu près autant de gens peuvent se retrouver en prison sous d’autres régimes parce qu’ils fument quelque chose de plus corsé qu’une Marlboro, mais leur ministre de la santé recommande qu’ils boivent un verre de vin rouge tous les jours. Avec cette logique que le crime peut être défini non par la victime, mais par le législateur, on ne peut rien objecter au législateur qui promulgue une loi contre les rouquins, ou contre ceux qui tournent le dos à une mosquée, ou ceux qui participent à des congrès comme celui d’aujourd’hui. Aussi longtemps que la justice sera rendue au nom de la société, nous resterons à la merci de ceux qui parlent au nom de la société. Selon le bon plaisir du gouvernement en place, tel individu sera déclaré un criminel et tel autre un homme de bien.

     

    La loi du talion

     

    Notre plus ancienne définition d’une procédure judiciaire vise pourtant précisément à nous protéger de l’arbitraire des gouvernants.[4]  Le principe fondateur de la justice dans notre société judéo-chrétienne est : « Œil pour œil, dent pour dent ». Par rapport aux mœurs de l’époque, les hébreux voyaient un progrès dans cette identité du crime et du châtiment. Il existait enfin une loi pour limiter l’emportement des juges, qui se voyaient privés du droit de couper la tête à celui qui avait seulement volé un poulet.

     

    Mais le principe « œil pour œil.. » nous enseigne aussi qu’il ne saurait y avoir de crime s’il n’y a pas de victime. Si aucune dent n’a été cassée, alors aucune peine ne peut être prononcée. Ce principe est fondamentalement libertarien. Ce que vous faîtes à vous-même, ou ce que des adultes consentants font entre eux, peut bien être moralement répréhensible, pourquoi est-ce que ce devrait être illégal ?[5]  Un vice n’est pas un crime. Il existe une différence essentielle entre les deux. Par conséquent, si l’un ou l’autre d’entre vous veut fumer un joint ou employer un travailleur clandestin, vous pouvez invoquer Exode XXI et sa « loi du Talion ».

     

    Le grand philosophe et économiste libertarien Murray Rothbard est un des rares auteurs modernes qui prône l’application littérale du principe biblique « œil pour œil... ». Dans un passage étonnant de son Éthique de la Liberté,[6]  il nous parle de bourreaux frappant, poignardant ou brisant les membres d’individus reconnus coupables d’agression, exactement comme ces agresseurs l’ont fait subir à leur victime. Nous sommes supposés croire que ce traitement crée une identité du crime et du châtiment. C’est pourtant une chose que de casser le tibia d’un marin dans une querelle de bar, et une autre de casser le tibia de l’agresseur de ce même marin de sang froid dans une salle de tortures. La souffrance causée à une personne ne peut jamais être identique à la souffrance que les mêmes actions causeraient à d’autres personnes. Par exemple, si nous acceptions intégralement le principe « œil pour œil », que ferait-on des violeurs ?

     

    C’est pourquoi dans toutes les sociétés le législateur a cherché une équivalence plutôt qu’une parfaite identité entre le crime et la peine. Le procureur ne va pas réclamer un œil pour un œil, mais une peine censée être équivalente à la perte d’un œil, sous la forme d’une amende ou d’une incarcération. Le problème qui surgit alors est l’arbitraire de cette équivalence. Quelle est la juste proportionnalité entre un blasphème et son châtiment : un froncement de sourcil, ou bien une fatwah entraînant la peine de mort ? La gravité d’un délit est une notion qui a varié selon les cultures et les époques. Un viol n’entraînait pas les mêmes sanctions il y a vingt ans, avant que les mouvements féministes ne rendent l’opinion consciente de ses conséquences dévastatrices. Quel que soit le crime, les législateurs et les juges ne sauraient trouver de peine qui lui corresponde objectivement.

     

    Vers un autre paradigme de justice

     

    Qu’avons-nous établi jusqu’ici ? Nous avons distingué deux caractéristiques d’un système étatique de justice. D’une part, la société exerce une violence contre les délinquants en leur appliquant des amendes ou des peines de prison, ou même la mort. Ces sanctions ne sont fondées sur aucune donnée objective ; le même délit peut entraîner une peine très différente dans des juridictions ou à des moments différents. D’autre part, la victime est exclue de la procédure pénale. C’est comme si la société nationalisait la souffrance et les dommages matériels subis par l’un de ses membres. Il y a là une manifestation de la mentalité collectiviste dans ses œuvres. C’est pourquoi il est temps de réfléchir à un autre paradigme de justice, une justice qui renverserait le processus en plaçant les victimes en son centre, et non pas la société, et par conséquent qui s’efforcerait de mettre un terme au cycle de la violence. Le but d’un tel processus judiciaire serait la restitution aux victimes de ce qui leur a été pris, ou la pleine compensation des pertes et des dommages qui leur ont été causés.

     

    Nous allons donc nous éloigner des notions traditionnelles du droit pénal, qui est fondé sur la notion morale de culpabilité et de châtiment, pour considérer seulement les concepts du droit civil. Cette approche est bien dans la définition de la justice qui rend « à chacun le sien ». Ce que cette définition souligne est que la justice a quelque chose à voir avec le droit de propriété, et seulement avec le doit de propriété, et ses violations. D’où tenons-nous, je me demande, cette idée que la justice doit punir ? Réfléchissez à ceci : un délit a été commis. Si le retour au statu quo ante était possible et réalisé, la justice aurait été rendue et aucune punition ne serait justifiée. Si je vole le sac de ma voisine, puis je change d’avis et je remets ce sac en place sans qu’elle se soit aperçue de rien, elle n’a subi aucun préjudice, et même si elle est avertie après coup de mon geste, elle ne peut réclamer aucune réparation. Ou bien, si je peux rendre aveugle quelqu’un pendant son sommeil, puis changeant à nouveau d’avis, je lui rends la vue, si bien qu’à son réveil, il ignore qu’il a été aveuglé pendant quelques heures, qui donc peut demander justice ? Moralement, j’ai connu un accès de faiblesse et je devrais me livrer à un examen de conscience, mais en droit, ne suis-je pas totalement innocent ?

     

    Dans ces deux exemples, le retour au statu quo ante a été possible, mais si ce ne pouvait pas être le cas, est-ce que la solution ne serait pas de s’en rapprocher le plus possible ? Si la vue ne peut lui être rendue, l’aveugle n’a-t-il pas droit au moins à une réparation de la part de celui qui l’a aveuglé, que cette réparation soit financière ou sous une autre forme ? Quel peut être le bénéfice pour quiconque de crever les yeux de l’agresseur ou de le maintenir derrière les barreaux ? Quelle est la logique du châtiment ? Il semble que le châtiment est une sorte de rituel. Il satisfait peut-être un besoin impulsif de vengeance, mais n’est-ce pas ce type de réaction primaire que la civilisation a précisément pour but de contrôler, voire d’éradiquer ?

     

    Une procédure judiciaire basée sur la réparation est simple, au moins en théorie. Elle consiste à rendre à la victime ce qui lui appartient, c’est-à-dire ses biens, ou leur équivalent monétaire, plus des dommages pour le trouble de jouissance, les occasions manquées à cause de la privation de ses biens, le coût de récupérer ceux-ci, etc. La procédure judiciaire commence donc par une enquête :

     

    · Une personne se plaint-elle d’une violation de son droit de propriété ? (Sans cette plainte d’une victime déclarée ou de ses ayants-droit, aucune procédure ne peut commencer).

     

    · Cette violation du droit de propriété est-elle réelle ?

     

    · Qui en est l’auteur ?

     

    · Pouvons-nous rendre le bien à son légitime propriétaire ? Sinon, à quelle réparation le propriétaire lésé a-t-il droit ?

     

    La procédure judiciaire doit se limiter à cette enquête et à cette réparation. Elle n’a rien à voir avec le châtiment. Il n’existe donc aucune raison pour une quelconque « législation ».

     

    Mon intérêt bien compris veut que je sois le « gardien de mon frère »

     

    Si nous sommes d’accord qu’il n’existe pas de crime s’il n’existe pas de victime, et que la seule raison d’être d’une procédure judiciaire est de forcer l’agresseur à rendre ce qui est dû à la victime, nous nous trouvons confrontés à un gros problème :  la restitution est-elle toujours possible ?

     

    Laissez-moi vous donner quelques exemples. Quand une vitre a été brisée, il semble facile pour un juge, assisté d’experts en bâtiment, d’évaluer le montant des dégâts. Il appartient alors au juge d’ordonner aux casseurs de payer le remplacement de la vitre, plus les dégâts annexes, un nouveau tapis, par exemple, si l’ancien a été détérioré par la pluie. Si une voiture a été volée, le voleur doit évidemment rendre la voiture au propriétaire et le compenser pour les dommages éventuellement causés au véhicule, l’essence consommée, le kilométrage effectué abusivement, la location d’un véhicule de remplacement pendant la durée du vol, plus les coûts encourus par la police dans sa recherche du voleur (il n’y a pas de raison que la police, privée ou pas, soit entièrement payée par les honnêtes gens).

     

    Le problème de la restitution apparaît plus complexe, peut être même insoluble, dans les cas de crimes de sang. Que signifie « restitution » dans le cas d’un homicide, par exemple ? A qui cette restitution est-elle due ? Les héritiers y ont-ils droit ?[7]  Peut-être, mais considérons un cas-limite, le meurtre sauvage d’un enfant. Il n’existe pas d’héritier dans ce cas pour réclamer quoi que ce soit. Les parents ? Mais on pourrait prétendre, même si c’est avec cynisme, que les parents, en termes monétaires, ont gagné à la mort de leur enfant, ils épargnent sur les jouets, l’alimentation, l’habillement, la scolarité…, autant d’économies qui amortiront vite le coût inattendu des funérailles. Il reste évidemment le chagrin, mais comment un juge évaluera-t-il le chagrin ? Et si les parents eux-mêmes sont les auteurs du crime (ces horreurs arrivent dans la vie n’est-ce pas ?), qui peut prétendre toucher une quelconque réparation ?

     

    Considérons encore le cas d’un retraité, solitaire comme ils le sont si souvent de nos jours. Son corps poignardé est découvert par des voisins. Personne ne pleure sa mort. De lointains héritiers sont agréablement surpris de l’événement. La caisse de retraite verse une rente de moins. Qui se donnera la peine d’initier une procédure judiciaire ? Qui donc, en fait, peut prétendre à une quelconque réparation pour ce meurtre ? Le paradoxe apparent dans le cas d’agressions contre des personnes seules est que l’agresseur a intérêt à tuer systématiquement ses victimes, car si elles ne sont plus là pour se plaindre elles-mêmes de l’agression, il semble que personne ne sera intéressé à le faire. Sans un ministère public agissant « au nom de la société », on dirait que mon système judiciaire libertarien garantit l’impunité aux tueurs en série de petites vieilles sans famille.

     

    Cette opinion fait fi des ressources du marché. Les hommes de l’État rendent la solidarité obligatoire entre les êtres humains, mais cette solidarité existe naturellement. Elle existe entre les membres d’une même famille, d’une même ethnie, d’une même religion… Elle se construit librement à travers ces entreprises que sont les compagnies d’assurances, les mutuelles, les syndicats, les associations caritatives… Les hommes de l’État ont confisqué cette solidarité naturelle entre les gens. Si nous privatisons l’administration de la justice, nous rendons aux gens la possibilité de constituer des réseaux d’entraide, qui existent dans tous les groupes humains, sauf dans les sociétés socialistes et démocrates sociales.

     

    Nous pouvons donc en confiance fonder les relations sociales sur cette solidarité volontaire. Ses manifestations prendront toutes les formes que l’imagination de l’être humain peut inventer, aussi mon ambition se limite-t-elle ici à suggérer quelques scénarios parmi une infinité d’autres possibles. Commençons par le deuxième exemple que je vous proposais, celui du retraité sans aucun lien familial ni social. Une telle solitude est improbable dans une société libertarienne pour des raisons qui seraient hors sujet ici, mais supposons qu’il en soit ainsi. Même dans ces circonstances extrêmes, la poursuite par la plupart des gens de leur intérêt bien compris assurera la protection de ce solitaire misanthrope ou froidement abandonné.

     

    Comment la poursuite par chacun de son intérêt personnel peut-elle assurer une protection  policière et judiciaire au retraité solitaire ? J’émets l’hypothèse que les voisins de ce retraité pourraient bien prendre une assurance sur sa vie garantissant à leur association de quartier ou à une association caritative de leur choix le versement d’un capital en cas de mort violente de leur voisin. Le propriétaire de l’immeuble lui-même pourrait prendre une telle assurance. Pourquoi feraient-ils ce geste ? Parce que si le bruit courait qu’un individu sans assurance habitait le quartier, cet individu deviendrait la cible facile d’un criminel à qui serait garantie l’impunité. Voilà une situation dans laquelle le propriétaire et les voisins ne souhaitent pas se trouver. Il n’est pas facile de vendre ou louer un appartement s’il existe une victime toute désignée dans l’immeuble. Heureusement, les crimes sont rares dans la société, quoiqu’on dise, et encore plus rares dans une société libertarienne qui ne donne pas l’exemple de la violence institutionnalisée policière et militaire. C’est pourquoi, déjà aujourd’hui, les primes d’assurances contre le meurtre sont minimes. Elles sont à la portée de tous, y compris de propriétaires pingres, de voisins chargés de famille, et, bien sûr, de riches philanthropes. Ces derniers, au moins quelques uns d’entre eux, cessant d’être soumis aux confiscations du fisc, considéreront de leur devoir d’aider les plus pauvres dans la société. Il en va de leur répu­tation. J’imagine même que beaucoup d’institutions caritatives achèteront une prime sur la vie d’enfants et sur celles de sans-logis, d’abord parce qu’il leur appartient de le faire, et ensuite parce qu’elles toucheraient un joli capital si, par malheur, un de leurs protégés était assassiné.[8]

     

    De son côté, la compagnie d’assurances exigera que la personne assurée soit sous la protection d’une société spécialisée (une agence de protection privée), à moins que cette compagnie n’offre le service elle-même. En effet, une personne protégée professionnellement risque moins une agression. Si les clients d’une de ces agences spécialisées étaient trop souvent victimes d’agression et si l’agence ne parvenait pas à en arrêter  les auteurs, cette agence perdrait vite sa réputation et ses revenus. On peut donc imaginer le zèle (inconnu des polices d’État) que ces agences mettraient à prévenir les agressions et, éventuellement, à en retrouver les coupables.

     

    Restitution à la victime

     

    L’intérêt du coupable est d’effectuer la restitution à sa victime le plus vite possible et être débarrassé de cette contrainte. La victime ou ses ayants-droit n’ont pas d’objection à une prompte réparation. Les parties tomberont donc d’accord pour que les revenus du coupable, moins un minimum pour assurer sa subsistance, soient alloués à la victime ou à ses ayants-droit. Cette procédure est celle que nous connaissons aujourd’hui sous la forme de saisie sur salaire, par exemple. Si le coupable n’a pas d’emploi fixe ou refuse d’en prendre un pour échapper à son obligation de réparation, le juge exigera que le coupable soit placé dans un camp de travail.

     

    La notion de travail forcé évoque les bagnes de Guyane ou de Nouvelle-Calédonie. Avec une différence cependant : on ne confiait pas aux forçats le moindre travail productif, quelque talent qu’ils aient pu avoir. Au contraire, le travail dans les bagnes n’avaient pas pour objet de créer de la richesse, il était conçu comme un châtiment, le plus absurde et pénible possible, et volontairement dénué de toute utilité pour être encore plus humiliant. Le travail forcé, dans une conception libertarienne de la justice, a un sens. Il vise une exécution complète et rapide de la réparation due à la victime. C’est pourquoi cette dernière, ou son représentant, le juge, choisira un camp de travail qui exploitera au mieux les capacités du coupable.

     

    Dans le cas de dommages importants causés par le coupable, dans le cas extrême de meurtre, par exemple, les criminels ne pourront jamais restituer la valeur de ce qu’ils ont détruit, devraient-ils y passer toute leur vie et être les personnes les plus productives du monde. Pour être assurés d’une réparation rapide, les gens s’assureront, comme ils le font aujourd’hui. Les primes cependant seront moins chères qu’aujourd’hui, puisque si les victimes optent pour un dédommagement par la compagnie d’assurances au lieu d’attendre une restitution du coupable, ces victimes céderont à la compagnie d’assurances leurs droits à la restitution, et grâce à cette restitution qui les dédommagera au moins en partie, chaque sinistre ne sera plus une perte totale pour les compagnies d’assurances comme c’est le cas actuellement.

     

    La relation dans tous les cas reste entre la victime et son agresseur, et cet aspect est important. Si la victime déclare à n’importe quel moment qu’elle n’a plus de grief contre l’agresseur, celui-ci est immédiatement libéré de toutes ses obligations. Qui d’autre que la victime peut prétendre en décider autrement ? Il ne saurait y avoir de condamnation légitime par « la société », c’est-à-dire par des gens qui n’ont pas subi l’agression. (Par conséquent, il ne saurait y avoir non plus de « revanche » que le criminel pourrait rechercher contre « la société »).

     

    Justice privée

     

    Arrivé à ce point, je crois avoir bien montré que personne ne se trouvera exclu d’une procédure de justice dans une société sans État, quelle que soit sa situation personnelle. Il y a bien d’autres acteurs que « l’État providence » qui ont intérêt à rendre la justice et qui le feront, même aux plus déshérités.[9]

     

    Quand les gens au sein d’une société n’ont pas d’autres conflits que ceux qui portent sur les droits de propriété, sans les prétendus crimes et délits qu’inventent les hommes de l’État, les procédures judiciaires sont moins nombreuses que dans nos sociétés étatisées. (Nos tribunaux et nos prisons seraient-ils encombrés s’il n’existait pas de délits liés aux drogues et à la fiscalité ? Ces délits sans victime comptent pour la moitié des condamnations rendues par la justice en France et aux États-Unis). En outre, des juges rémunérés par les parties sont plus efficaces que des magistrats nommés par l’État. Pourquoi cette conviction ? Parce que toute procédure judiciaire est coûteuse et les requérants ne plaideront leur cas que devant des juges connus pour intégrité et leur équité. Les juges perdraient vite leur clientèle si leurs jugements étaient trop fréquemment contestés. Quand un juge ou une agence privée de justice rendra un verdict de réparation, ce sera après s’être assuré que la victime qui réclame cette réparation est vraiment la victime, que l’accusé est vraiment l’auteur de l’agression, que le montant de la réparation est équitable. Car la réputation des juges n’est pas seule en cause dans cette affaire, leur situation financière est également en jeu. La meilleure garantie des justiciables est que les juges soient tenus personnellement responsables de leurs erreurs judiciaires.

     

    Cette responsabilité des juges envers à la fois la victime et le coupable présumé est la principale différence entre une justice libertarienne et une justice d’État. Contrairement au magistrat d’État, un juge dans une société libertarienne est responsable de ses actes. Il ne peut pas prétendre rendre un verdict et s’en laver les mains. S’il a déclaré une personne coupable et l’a condamnée à une réparation alors que cette personne était innocente, ce juge peut être tenu par un autre jugement à compenser l’innocent pour tous les dommages subis, par exemple pour la perte d’un emploi, de la réputation... Inversement, la victime (ou son assureur) qui n’aurait pas obtenu de réparation d’un accusé innocenté à tort peut se retourner contre le juge pour avoir été privée de son dû. La fonction d’un juge dans une société de liberté n’est pas de punir, mais de restaurer la paix entre les parties. Ce but ne peut pas être atteint si un jugement n’est pas équitable et si la partie lésée ne peut pas espérer une réparation à la suite d’une erreur judiciaire.

     

    Parce qu’en définitive le plaignant devant un juge sera le plus souvent une compagnie d’assurance qui aura compensé la victime et aura reçu d’elle les droits à une réparation de l’accusé, les pauvres auront les mêmes chances que les riches dans une procédure judiciaire. On en a la démonstration aujourd’hui : la compagnie d’assurances d’un propriétaire de Rolls ne gagne pas systématiquement sur celle d’un propriétaire de 2CV, même quand elles concluent une transaction en dehors des tribunaux d’État.

     

    Objections

     

    Plusieurs objections à cette conception de la justice viennent aussitôt à l’esprit. La première est que ce système fondé sur la restitution place une valeur monétaire sur chaque crime et délit. Les marxistes ricaneraient en voyant là l’ultime étape dans la transformation de toutes les actions humaines en actions marchandes. Ce n’est qu’une vision cependant, et singulièrement réductrice, de notre conception de la justice. Exactement comme le mariage est plus qu’un contrat définissant les droits et les obligations des époux et la répartition de leurs biens, il y a plus dans une procédure judiciaire que l’application de textes et de principes. Aucun restitution sous quelque forme, monétaire ou autre, ne satisfera la soif de vengeance et ne compensera la souffrance des victimes. Il n’existe pas d’équivalent qu’un juge puisse déterminer pour les sentiments qui entourent un verdict, la culpabilité, la compassion, la haine, la peur… Mais, arrêtons-nous un moment, est-ce le rôle d’un système judiciaire d’attiser ces émotions-là ? Nous l’avons déjà dit, il ne saurait exister de châtiment qui corresponde objectivement au crime. Un châtiment est toujours arbitraire. Une justice qui s’attache à restituer plutôt qu’à punir a au moins le mérite de lier directement l’agresseur et sa victime, l’agression et la réparation de l’agression.

     

    Si tous les verdicts comportent une part d’arbitraire, ne peut-on au moins soutenir que les coupables sont à égalité en servant leur peine ? Même cette satisfaction pour notre sentiment de la justice nous est refusée. L’incarcération n’affecte pas deux individus de la même façon, et même la peine de mort ne les trouve pas dans le même état de préparation psychologique et spirituel. L’apparente identité « Œil pour œil… » est trompeuse : l’œil vaut plus pour un peintre que pour un musicien. De la même façon, on peut bien soutenir que l’obligation de compenser leur victime n’aura pas le même effet pour deux agresseurs. Le millionnaire trouvera plus facile de payer la restitution d’un autoradio volé qu’un chapardeur de banlieue. Les millionnaires cependant ressentent rarement le besoin de voler des autoradios. Une des raisons est qu’ayant atteint une telle aisance financière, ils ont d’autres valeurs, et l’une d’entre elles est la considération dont ils jouissent dans leur entourage. La restitution d’un vol ne les ruinera pas, mais la condamnation aura nécessairement un impact sur leur honneur et sur la marche de leurs affaires. C’est l’atteinte à la réputation qui est la véritable sanction pour l’homme riche, alors qu’elle affecte le chapardeur bien moins que la contrainte financière.

     

    Un crime ne prive-t-il pas le criminel de ses droits ?

     

    Il me paraît singulièrement difficile de suivre Murray Rothbard quand il soutient à la fois le principe de restitution et celui de la déchéance des droits du criminel comme conséquence de son acte. Toute condamnation qui excéderait la réparation des dommages causés, y compris les frais de police et de justice, toujours à la charge de l’agresseur, verserait à mon sens dans l’arbitraire pur. Cet arbitraire devient manifeste quand nous considérons le cas du meurtre comme le fait Murray Rothbard. Il soutient, avec beaucoup d’autres, que le meurtrier, ayant pris la vie de sa victime, s’est lui même déchu du droit à sa propre vie.

     

    Condamner à mort un meurtrier peut assouvir un besoin de vengeance, mais comment cette condamnation pourrait-elle bien s’inscrire dans un système judiciaire basé sur la restitution ? Si la vie pouvait m’être prise pour remplacer celle que j’ai ôtée à quelqu’un, la peine de mort aurait un sens. Aucun indice ne nous permet de croire cependant que la science est capable d’inventer une « machine à transférer la vie ». Alors en quoi le fait que j’ai tué quelqu’un donnerait-il à d’autres le droit de me tuer ? Supposons que j’ai volé le téléviseur de mon voisin Tartemolle. Je lui ai fait manquer ses feuilletons favoris. Si mon larcin est découvert, est-ce que le juge doit me condamner à rendre son téléviseur à Tartemolle, ou un autre téléviseur de même qualité, plus une réparation pour la privation des feuilletons qu’il a manqués, ou bien est-ce que le juge doit me priver de regarder la télévision pendant le temps équivalent à la durée de mon larcin ? Si voler un téléviseur ne me prive pas du droit d’en posséder un moi-même, pourquoi voler une vie me priverait-il du droit à ma propre vie [10] ?

     

    Le principe de restitution est-il trop laxiste ?

     

    On peut trouver quelque mérite à l’objection que la simple réparation du tort causé laisse l’agresseur s’en tirer à bon compte dans bien des cas. C’est pourquoi, dans une société de liberté, certains individus voudront marquer leur adhésion aux valeurs d’intégrité et de responsabilité en se soumettant volontairement à la possibilité de peines plus lourdes s’ils devaient manquer à leurs engagements. Par exemple, si un voleur est aussi un musulman convaincu, le juge lui ordonnera d’effectuer la restitution de son bien à la victime, puis livrera ce voleur à sa communauté pour qu’il soit puni selon les règles coraniques, un sort que le voleur aura accepté pour lui-même en embrassant l’islam.

     

    On pourrait bien voir prospérer dans une société de liberté ces communautés appliquant des règles plus pénalisantes que la simple restitution.[11]  Non pas que les châtiments soient dissuasifs, mais l’adhésion à ces communautés manifestera la conviction de leurs membres de pouvoir rester fidèles à leurs valeurs en toutes circonstances. Cet engagement de leur part, pris au risque d’encourir de graves sanctions en cas de manquements, pourrait bien rendre les membres de ces communautés très populaires dans certaines professions. Le vieux principe du châtiment ne disparaîtra donc pas. Mais il sera librement accepté. C’est toute la différence.

     

    Il faut en effet distinguer ici deux notions, le droit et la morale. Pour acquérir sa légitimité, le droit doit être objectif. Dans la mesure où la règle de droit peut nous être imposée par la force des armes s’il le faut, son application doit ne souffrir aucune contestation. Le respect du droit de propriété et le principe de restitution constituent ce minimum que nous pouvons légitimement exiger des autres. Le châtiment appartient à une autre sphère métaphysique. Aucune personne humaine n’a le droit de punir. Cependant, si pour des raisons qui ne ressortent pas du droit, mais de convictions religieuses ou morales, l’agresseur a accepté le risque d’être puni pour ses actions, cela ne concerne plus la victime. C’est une affaire entre l’agresseur, sa conscience et la relation qu’il entretient librement avec sa communauté.

     

    Conclusion

     

    Dans le temps limité de cette intervention, j’ai essayé de montrer qu’aucune mesure judiciaire ne saurait rétablir le statu quo ante. L’alternative qui s’en rapproche le plus est la réparation offerte à la victime. Cette réparation peut être évaluée en termes financiers, mais aussi prendre d’autres formes à la demande de la victime et après approbation du juge, par exemple un travail en faveur d’une association caritative.

     

    Certaines communautés mettront comme condition à l’adhésion de leurs membres qu’ils s’abstiennent de comportements qui sont jugés nuisibles. Nous avons vu que le manquement à ces règles entraînera un châtiment, connu d’avance et expressément accepté par les membres de ces communautés.

     

    Certaines compagnies d’assurances - mais peut être pas toutes - refuseront de même une clientèle dont elles jugent le comportement trop risqué ou bien leur imposeront des primes plus lourdes (par exemple, aux automobilistes qui ne bouclent pas leur ceinture). La société découvrira ainsi quels sont les comportements réellement dangereux et ceux qui sont interdits seulement parce qu’ils choquent la morale des politiciens ou de leur électorat.

     

    Un système judiciaire fondé sur la réparation réduit le niveau global de violence dans le monde. La raison n’en est pas seulement que le système refuse de répondre à la violence par la violence, mais plutôt qu’il ne range pas parmi les délits des comportements que d’aucuns adoptent, qui sont peut-être moralement répréhensibles, mais qui ne portent pas préjudice à autrui : où est donc la victime de celui qui roule en moto sans casque, qui traverse une frontière sans s’annoncer, qui travaille sans permis, qui consomme des drogues… ?

     

    Au cours de l’histoire, les hommes de l’État ont confisqué les droits de la victime. Ils vont même jusqu’à se prétendre les victimes de délits contre un prétendu « ordre public ». Le danger dont l’histoire révèle la manifestation constante est que la technique pour accéder au pouvoir et s’y maintenir est la fabrication de crimes dont le pouvoir peut ensuite dénoncer les auteurs. Lorsque les hommes de l’État ont la faculté de déclarer que « la société » est une victime, chacun de nous devient un criminel potentiel. Retirer l’administration de la justice aux hommes de l’État est essentiel à notre liberté.

     

    Texte établi d’après la transcription d’une intervention en anglais

     

    au cours d’un congrès tenu à Katowice en novembre 1996,

     

    et reprise au congrès d’ISIL à Rome en octobre 1997.                                                                                                                                                        

     

    www.liberalia.com                                                             cmichel@cmichel.com


    NOTES

     

    [1]    Dans le cadre d’un contrat, la perspective de pénalités est un bon moyen de dissuasion envers ceux qui voudraient manquer à leurs obligations (des pénalités de retard pour livraison tardive, par exemple). Mais toutes nos actions ne s’inscrivent pas dans le cadre des relations rationnelles et pacifiques que génèrent le commerce.

     

    [2]    Quand la délinquance et la criminalité envahissent un quartier, tous les habitants en pâtissent même s’ils n’en sont pas directement victimes : ils se barricadent chez eux, ils ne sortent plus le soir, etc. Cela n’entraîne pas que la justice doive être rendue « au nom du quartier », mais seulement que les délinquants qui ont effrayé les habitants doivent les compenser pour le préjudice qu’ils ont ainsi subi.

     

    [3]   La raison invoquée pour poursuivre une procédure pénale contre un présumé coupable sans tenir compte du souhait de la victime est que cette dernière pourrait être l’objet de pressions la forçant à retirer sa plainte. Les criminels ne seraient ainsi jamais jugés. L’argument n’est pas convaincant. Les témoins aussi peuvent être menacés s’ils ne disent pas ce qu’on attend d’eux. C’est pourquoi il existe dans tous les pays des mesures pour les mettre à l’abri et ces mêmes mesures pourraient protéger les victimes.  L’argument oublie aussi que les victimes peuvent céder leur droit à une restitution, et les acheteurs se chargeront d’extraire devant la justice le maximum de restitution de la part du criminel, sans se laisser aucunement intimider par quelques mafieux.

     

    [4]   Le code d’Hammourabi et certains recueils de lois égyptiens et chinois sont plus anciens, mais ils n’ont pas eu de postérité marquante dans notre tradition judiciaire.

     

    [5]   Si nous tombons d’accord qu’une loi morale ne saurait être la propriété de quiconque, et que le Droit est le droit de propriété, alors nous devons conclure qu’aucune restitution n’est due - en quoi consisterait-elle ? - lorsqu’une loi morale est violée, si la violation de cette loi morale n’est pas en même temps une violation du droit de propriété.

     

    [6]   Murray Rothbard, L’Ethique de la liberté, Les Belles Lettres, Paris, 1992

     

    [7]    Dans une société d’hommes libres, les héritiers ne sont pas nécessairement les enfants du défunt. La profonde injustice du Code Civil napoléonien est qu’il crée une obligation pour un propriétaire de léguer ses biens à ses enfants, à parts égales. Une personne qui est propriétaire d’un bien, par définition, doit pouvoir le donner à qui elle veut, à une association caritative, aux employés de son entreprise, à son petit ami, ou pourquoi pas, à ses enfants. Si cette personne pense pouvoir être la victime d’un meurtre, elle peut donc léguer par testament à qui elle veut la restitution que son meurtrier sera condamné à effectuer.

     

    [8]  Les compagnies d’assurance étudieraient de très près une police demandée par un souscripteur à son bénéfice sur la vie d’un enfant ou d’une personne isolée. On serait en présence d’un pari sur la vie d’un tiers, pari qui pourrait vite devenir une tentation pour le bénéficiaire en mal d’argent.  Les assureurs en revanche n’auraient pas de réserve si la police était souscrite au bénéfice d’une institution comme un hôpital, une église, une école, un musée ou une association de quartier.

     

    [9]   Une police d’Etat n’est pas plus nécessaire à la protection des gens, même des plus pauvres, que ne l’est une justice d’Etat. Je ne peux pas développer ici le concept d’ « agence de protection ». On peut simplement remarquer, comme nous l’avons dit plus haut, que les compagnies d’assurances, parce qu’elles auront à rembourser les dommages causés par une agression contre un assuré, feront une condition de leurs contrats que l’assuré soit protégé par une telle entreprise, et peut-être les assurances les financeront-elles elles-mêmes.  La seule fonction de ces entreprises de protection sera de protéger les gens, pas les gouvernants.

     

    [10]   Quelques rothbardiens suggèrent qu’ôter la vie à autrui n’entraîne pas nécessairement l’application de la peine de mort ; en réalité, le droit de l’agresseur à sa propre vie est transféré aux héritiers de sa victime. C’est à eux qu’il appartient de réclamer la mort du meurtrier, s’ils la souhaitent. Il y aurait là une sorte de restitution sous la forme : « Une vie pour une vie.. » Le test pour savoir si ce transfert du droit du meurtrier à sa propre vie est une restitution ou un châtiment peut prendre la forme du cas de figure suivant. Supposons que Nikita égorge mon père et est reconnue coupable de ce meurtre. Je suis le seul héritier de mon père. Selon les rothbardiens, le droit de Nikita à sa propre vie est transféré en ma faveur. Je peux donc faire d’elle ce qui me plaît, elle est mon esclave en droit, je peux la mettre à mort et vendre ses organes, etc. Une perspective alléchante, sans doute, mais il y a plus : Si nous admettons ce principe d’ « une vie pour une vie », je me trouve maintenant dans la situation de tuer qui je veux en totale impunité. En effet, je peux aborder mon vieil ennemi Sabot en plein jour et en public, et lui loger une balle entre les deux yeux. Je serais convaincu de meurtre, certes, mais quand les héritiers de Sabot viendront réclamer ma vie, je leur répondrai : « Vous pouvez avoir celle de Nikita, elle est à vous. J’ai pris une vie, je vous en rends une autre ». Prétendre que seule ma vie satisfera les ayants-droit de la victime n’est plus défendre le principe de restitution, mais celui de châtiment. De quelque façon que l’on argumente, tant qu’on ne pourra pas transférer la vie du meurtrier à celle de sa victime par quelque procédé merveilleux, la peine de mort sera toujours l’institutionnali­sa­tion de la vengeance.

     

    [11]   Je remercie Alain Laurent, qui est en désaccord avec moi sur le principe d’une justice fondée sur la restitution, mais qui m’a suggéré l’idée que le marché suscitera des procédures de justice moins « laxistes ».

     


    Droit pénal
    De Wikiberal

    Définition

    Le droit pénal est une branche du droit qui codifie la réaction de la société contre des comportements estimés « antisociaux » : des peines sanctionnent certains actes qui sont considérés comme des « infractions » ou des « crimes ». La liste des actes ainsi pénalisés comprend, entre autres, le vol et le meurtre, mais d’une société ou d’une culture à l’autre les incriminations et les peines sont très variables.

    Point de vue libéral

    La plupart des libéraux estiment justifiée la punition de certains actes, outre la réparation (qui est de l’ordre du droit civil, puisque la responsabilité du coupable est engagée). Ainsi Grotius dans le De Jure belli ac pacis : « il est permis sans injustice de faire souffrir qui a fait du mal ». Les articles 8 et 9 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du citoyen (d'inspiration libérale) fournissent le cadre légal propre au droit pénal : proportionnalité des peines, présomption d'innocence.

    Le fondement de la punition est la dissuasion : réparer le préjudice n’est pas suffisant, il faut de plus dissuader le coupable de recommencer un acte immoral (si la société se limitait à contraindre le voleur à restituer le produit de son vol, le métier de voleur deviendrait sans risque, et chacun aurait tout à gagner à devenir voleur).

    • «Le but des châtiments n'est autre que d'empêcher le coupable de nuire encore et de détourner ses concitoyens de tenter des crimes semblables.» (Cesare Beccaria)
    • « Tout ce qu'il est permis de faire en cette rencontre, c'est de lui infliger les peines que la raison tranquille et la pure conscience dictent et ordonnent naturellement, peines proportionnées à sa faute et qui ne tendent qu'a réparer le dommage qui a été causé et qu'à empêcher qu'il n'en arrive un semblable à l'avenir. En effet ce sont les deux seules raisons qui peuvent rendre légitime le mal qu'on fait à un autre, et que nous appelons punition. (...) en un mot, chacun peut infliger à une personne qui a enfreint ces lois, des peines qui soient capables de produire en lui du repentir et lui inspirer une crainte, qui l'empêchent d'agir une autre fois de la même manière, et qui même fasse voir aux autres un exemple qui les détourne d'une conduite pareille à celle qui les lui a attirées. En cette occasion, donc, et sur ce fondement, chacun a le droit de punir les coupables, et d'exécuter les lois de la nature. » (John Locke)

    Dans l'état de nature de Locke les victimes peuvent exercer directement leur droit à la réparation, et le droit de punir pour empêcher peut être exercé par tous. Dans l'état civil la réparation reste un droit des victimes dont elles ne peuvent être privé contre leur gré mais dont l'exercice doit se faire par l'intermédiaire de l'État (qui à le devoir de le faire respecter) ; le droit d'empêcher lui est désormais du ressort exclusif de la puissance publique qui peut en dispenser le coupable par opportunité (droit de grâce) dans les limites de son devoir de conserver l'ordre. On rejoint ainsi la distinction classique entre doit civil et droit pénal.

    D'autres fondements de la punition sont les suivants :

    • la vengeance : historiquement la peine est d’abord vengeance privée (encadrée par des règles telles que la loi du talion, le Wergeld germanique, etc.), avant d'être intégrée dans le droit pénal ; les peines corporelles ont disparu (tout du moins en Occident) ;
    • le caractère expiatoire, qui permet au coupable d'être lavé de sa faute une fois la punition subie.

    Ces fondements sont souvent contestés : ainsi, beaucoup doutent que la dissuasion ait l'effet escompté. La peine de mort ("ni utile ni nécessaire", d'après Cesare Beccaria) ne diminue pas le nombre d'assassins, au contraire, elle les rend sans doute plus impitoyables, car prêts à tout pour écarter la perspective du châtiment.

    Point de vue libertarien

    Le point de vue classique à l’égard du droit pénal pose plusieurs problèmes aux libertariens qui se réclament du droit naturel :

    • le droit pénal correspond à l’une des principales prérogatives de la puissance publique. L’État s’est réservé un monopole sur le droit pénal (prohibition de la vengeance privée, monopole de la violence). La principale source de droit pénal est le droit positif étatique, qui n’a aucune légitimité pour les libertariens, et qui est dans certains cas complètement liberticide[1].
    • le catalogue des infractions est arbitraire, voire irrationnel, de même pour les peines. Ce catalogue varie selon les époques et les pays. Par exemple, des actes comme le suicide, le blasphème, l'hérésie, la sorcellerie, l'homosexualité, l’adultère, la grève étaient incriminés par le passé et ne le sont plus aujourd'hui. Inversement, des incriminations nouvelles sont apparues (infractions en matière de sécurité routière, du droit du travail, omission de porter secours à autrui, abus de la faiblesse d'autrui, harcèlement sexuel, discrimination, négationnisme, etc.). Dans les pays islamiques, est pénalisée "l'atteinte aux valeurs religieuses"[2]. L’avortement est criminalisé (ou non) dans certaines conditions et de façon très variable d’un pays à l’autre. Pour les libertariens, la contrebande, l’évasion fiscale, le trafic de drogue, la prostitution, la diffamation, etc., ne constituent en aucune manière des crimes ou délits. Les libertariens voudraient fonder le droit pénal sur des critères rationnels et universels, et l’extraire de l’arbitraire étatique.
    • définir le droit pénal comme une réaction de la société n’a pas de sens pour les libertariens, qui se réclament de l’individualisme libéral. Seule la prise en compte des droits de la victime lésée a un sens. La dissuasion comme « droit de la société » est vue comme un faux droit (la société n’étant pas une victime), et la notion d’ordre public ou de ministère public n’a pas de sens. Cependant un théoricien tel que Nozick (dans Anarchy, State and Utopia) affirme que le droit de punir est le seul droit naturel qui soit "possédé collectivement" au travers de l'état minimal.

    Plusieurs pistes ont été ouvertes par les libertariens, sans qu’un consensus ait pu encore être dégagé. La « loi du talion » a inspiré la plupart des théoriciens. On peut se faire justice soi-même, mais par commodité et pour éviter des cycles de violence permanents il est admis que les individus confieront ces tâches à des agences de police privées et à des tribunaux privés. La dissuasion comme justification de la punition est contestée car c’est un principe utilitariste, alors que pour les libéraux non libertariens elle constitue le plus souvent la seule raison qui justifie qu'on punisse au-delà de la simple réparation.

    Murray Rothbard, dans l’Ethique de la Liberté, consacre un chapitre à «  La proportionnalité des peines ». D’après le principe de la proportionnalité des peines, l’auteur de l’infraction perd ses droits dans la mesure même où il prive autrui des siens. Outre la réparation, quand elle est possible (restitution du produit d’un vol, remboursement de dégâts causés), le coupable encourt une peine maximale équivalente au préjudice causé (loi dite du « double talion », en réalité loi du talion stricte si on laisse de côté la réparation), le plaignant ou ses ayant droits n’étant cependant pas tenus d’exiger la peine maximum. La peine de mort contre un criminel est possible, puisque ce dernier a perdu son droit à la vie. Seule la victime ou ses ayant droits décident de la « punition », et non un tribunal prétendant statuer « au nom de la société ». Le cas de meurtre d’une personne sans ayant droit peut être réglé de différentes façons (testament prévoyant ce cas, assurance contre le crime, etc).

    Un des points superficiellement traités par Rothbard est celui de l’intentionnalité. Rothbard, exigeant un critère objectif, ne tient pas compte de l’intention qui préside à l’acte, élément subjectif qu’il est parfois impossible de connaître, et qui pour lui est davantage du ressort de l’éthique que du droit. Il semble donc que de son point de vue un homicide involontaire doive être traité de la même façon qu’un homicide volontaire, puisque le résultat objectif est le même : la mort d’un être humain.

    Christian Michel conteste l’idée même de punition ainsi que l’idée rothbardienne de déchéance des droits du coupable. Il s’en tient à la stricte réparation du préjudice, comme seule solution pour rétablir le statu quo ante et pour limiter le « niveau global de violence dans le monde » :

    Le respect du droit de propriété et le principe de restitution constituent ce minimum que nous pouvons légitimement exiger des autres. Le châtiment appartient à une autre sphère métaphysique. Aucune personne humaine n’a le droit de punir.

    Dans ce cadre, la punition peut subsister, mais comme sanction librement acceptée au sein d’une communauté (religieuse), et venant s’ajouter à l’indispensable réparation du préjudice. Le « droit pénal » est complètement évacué au profit du seul droit civil. Les mécanismes d’assurance peuvent permettre d’assurer une protection policière et judiciaire aux individus (ce qui règle entre autres le cas toujours embarrassant pour les libertariens du meurtre d’une personne sans ayant droit).

    Bertrand Lemennicier adopte un point de vue très proche :

    La compétition éliminera la distinction entre droit pénal et civil. C'est le changement le plus profond que l'on puisse attendre d'une privatisation de la justice comme de sa mise en compétition. On réparera les dommages sans faire de distinction entre l'acte volontaire ou involontaire. Car désormais c'est la victime qui demande réparation, ce n'est plus l'État ou la société, des entités fictives.

    Selon ://www.wikiberal.org/wiki/Bertrand_Lemennicier" title="Bertrand Lemennicier">Bertrand Lemennicier, le monopole étatique de la justice, présenté par les étatistes comme un "bien public", engendre, comme tout monopole, des dysfonctionnements, des injustices, une lenteur inacceptable, une centralisation bureaucratique, un service de mauvaise qualité, de la corruption, des privilèges injustifiés (magistrats qui n'ont pas de comptes à rendre et bénéficient d'une irresponsabilité institutionnelle, politiciens au-dessus des lois). Comme dans d'autres domaines, le marché peut pourvoir au besoin de justice par l'arbitrage privé.

    Pour les libertariens utilitaristes comme David Friedman, différentes polices privées et différents tribunaux privés coexisteraient, avec des législations privées différentes, ce qui donnerait une offre très variable en matière pénale (l'ouvrage Vers une société sans État expose entre autres ce qui se passerait en ce qui concerne la peine de mort).

    Notes et références

    1. Par exemple, le droit positif européen condamne les jeux sado-masochistes même s'il y a consentement des "victimes" : "En matière de coups et blessures, le consentement de la victime n'efface pas le caractère délictueux de l'acte" (jugement de la Cour européenne des Droits de l'Homme)
    2. Par exemple, l'article 216 du code pénal turc.

    Voir aussi

    Citations

    • Il entre dans le sentiment de la justice non pas seulement un élément rationnel, mais aussi un élément animal, la soif de représailles ; et sa soif tire son intensité aussi bien que sa justification morale du genre d'utilité extraordinairement important et émouvant auquel elle correspond. (John Stuart Mill, L'utilitarisme, chap. V)

    Liens externes

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    14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 00:15

    Mardi 8 avril 2008

    Immigration : La chambre des Lords jette un gros pavé dans la mare.

    La Commission des affaires économiques de la Chambre des Lords vient de publier un rapport démontrant que l’immigration n’a pas bénéficié à l'économie du Royaume-Uni. Bien entendu, la presse française tente d’occulter le plus possible cette affaire (1). Essayons donc de résumer les commentaires parus en anglais afin de permettre à nos lecteurs de se faire une idée du contenu du rapport.

    En Grande Bretagne comme en France l’immigration a explosé au cours des dernières années avec un solde migratoire de 300.000 personnes en 2006, alors qu'il était inférieur à 100.000 au début des années 1990. Selon le rapport parlementaire, cet afflux a entraîné une augmentation des coûts de l’immobilier, et des services de santé et d’éducation. Par ailleurs, les immigrés peu qualifiés concurrencent leurs homologues britanniques et le bénéfice net de l’immigration s’avère donc proche de zéro sur le long terme. En conséquence,
    les Lords recommandent de limiter, au moyen d’un quota, l’immigration extérieure à l’Union européenne.

    Le Premier Ministre travailliste a répliqué que l’immigration était bonne pour les affaires et que "La plupart des gens de la City à Londres savent qu'ils en ont bénéficié de façon substantielle". On ne peut pas lui donner tort sur ce point puisqu’il confirme ainsi notre dernier article consacré aux responsabilités des multinationales. Reconnaissons toutefois que Gordon Brown a aussi annoncé des mesures qui seraient condamnées en France. Il a fait l’éloge d’un système à points visant à écarter l’immigration extra européenne non qualifiée. Il a évoqué la création d’un fonds citoyen auquel les immigrants devraient contribuer pour couvrir le coût des services public. Enfin, il a décidé de renforcer les sanctions à l’égard des patrons qui emploient des immigrés illégaux.

    Sur le fond, l’étude de la Chambre des Lords éclaire l’un des méfaits de l’immigration lié à l’usure du capital. Certains économistes (2) prétendent en effet que l’ouverture totale des frontières aux migrants pourrait entraîner une hausse de 15 à 40% du PIB mondial. L’explication invoquée postule que les immigrés bénéficient du capital accumulé au fil du temps par les pays d’accueil. Or, comme le souligne l’étude des Lords, l’immigration accélère l’usure du capital existant (les routes, les équipements scolaires ou hospitaliers, etc.). De plus, l’épargne des immigrés étant envoyée à leurs familles, le capital ne peut ni se renouveler ni s’accroître en proportion de l’afflux des nouveaux consommateurs. On assiste alors à sa dégradation (phénomène observable au quotidien) et à une diminution des revenus conduisant inexorablement vers des niveaux de vie de plus en plus bas.
    Au début, vous possédez un verger. A la fin, vous aurez un amas de gravats (3)

    Le sacrifice des cols bleus américains, qui ont enregistré une sévère diminution de leurs revenus suite à l’immigration, aura donc été vain (4). Sur un plan plus général, le remplacement de nos classes ouvrières n’est plus supportable.
    J’ai lu sur le web que des salariés français s’étaient vus proposer un reclassement au Brésil à 315 euros brut par mois. De telles pratiques risquent de provoquer une insurrection sociale.

    Gérard Pince


    1- A l’exception de l’excellent Yvan Rioufol.

    2- Moses et Letnes « The economic costs to international labor restrictions » Ces études suggèrent d’ailleurs que
    « l’immigration devrait être considérée comme un moyen fondamental pour combler l’écart des revenus qui sépare les habitants les plus riches des plus pauvres »

    3- Je résume ici un argument étayé par des exemples chiffrés mais que je n’ai pas fait figurer dans
    www.freeworldacademy.com/globalleader/IMMIG.htm faute de place. En clair, les immigrés profitent indûment d’un capital qui a été constitué grâce aux sacrifices des natifs.

    4- Se reporter sur ce point à l’étude de Georges Borjas paru en 2003 « The labor demand curve is downward sloping-reexamining the impact of immigration in the labor market » (vous la trouverez en inscrivant cette entrée sur Google).


    Tibet, Colombie, Irak, Afghanistan 

    Les vrais responsables du désastre.

    Fitna : deux réflexions


    Le Tibet ou la forfaiture dévoilée. 


    Il ne changera donc jamais ! 


    La crise financière.


     

    Lundi 17 mars 2008

    Les mystères de l’Union pour la Méditerranée

    A l’occasion de la prochaine Présidence française de l’Union Européenne, trois objectifs stratégiques devraient s’imposer : Bloquer à titre définitif les négociations d’adhésion avec la Turquie, répondre d’une manière positive aux demandes de l’Ukraine et de la Géorgie, rétablir des relations exemplaires avec la Russie en lui offrant les perspectives d’une adhésion à terme. Cet élargissement progressif de l’Europe nous assurerait une certaine indépendance énergétique par rapport au pétrole du Moyen Orient et permettrait de résorber le manque de main d’œuvre en s’ouvrant à une immigration partageant nos valeurs. Après tout Saint-Pétersbourg est bien une ville européenne. C’est d’ailleurs à présent une ville plus européenne que Rotterdam.

    Au lieu de choisir cette orientation, la Présidence française entend se consacrer à l’Union pour la Méditerranée. De quoi s’agit il ? Il existe depuis 1995 un partenariat euro méditerranéen, le processus de Barcelone, associant les 27 pays de l’UE à 13 autres États (1) afin d’instaurer un espace de sécurité, une zone de libre-échange et un dialogue entre les peuples et les religions. C’est au titre de ce dialogue, que l’Europe a fait des concessions ahurissantes débouchant sur l’islamisation du continent. Reportez vous à notre site principal (2) qui énumère ces abandons en se référant à des sources indiscutables. Vous y verrez comment la corruption a été institutionnalisée pour pervertir les médias, les intellectuels et mêmes les éducateurs invités à réécrire les livres d’histoire ou à censurer les ouvrages de la littérature classique.

    En dépit de ces concessions, l’Europe n’a rien obtenu en contrepartie puisque la zone de libre–échange et le processus de paix israélo-arabe sont restés au point mort. Nicolas Sarkozy a donc lancé l’idée d’une Union méditerranéenne, limitée aux seuls pays riverains, et se fixant des objectifs d’intégration identiques à ceux de l’Union Européenne! Les raisons de cette initiative ubuesque restent mystérieuses. On a cru qu’il s’agissait d’offrir une porte de sortie honorable à la Turquie. On a aussi laissé entendre que la France voulait ainsi compenser l’influence prépondérante de l’Allemagne en Europe de l’Est. En définitive, sous la pression des autres pays européens, ce projet a été remplacé par une Union pour la Méditerranée qui comprendra de nouveau les 27 pays de l’UE et qui poursuivra les objectifs du Processus de Barcelone avec les conséquences néfastes qui ne manqueront pas d’en résulter.

    Quelles sont les motivations réelles de cette affaire ? L’élite mondialisée, attirée par les bassins d’emploi du Maghreb, veut importer des travailleurs à bas prix pour remplacer nos nationaux. Par ailleurs, il s’agit de conforter Israël puisque les pays arabes qui participent à l’Union, reconnaissent ainsi de facto son existence (3). Enfin, il importe aussi de protéger nos partenaires de l’intégrisme : le nouveau projet n’évoque donc plus la démocratisation puisque son extension se traduirait par une victoire des islamistes. Assez curieusement, nos sourcilleux défenseurs des droits de l’homme qui vilipendent la Russie ou l’Ukraine n’ont rien à redire à une Union qui nous associe à d’authentiques dictatures: autre mystère!

    De nombreux amis estiment que l’Union Européenne est devenue une machine à islamiser. Ils proposent donc de s’en retirer mais il y’aurait alors autant de machines que de gouvernements nationaux. En effet, la Commission européenne traduit les desiderata des pays membres et leurs gouvernements défendent les intérêts que nous venons d’évoquer. Il faut donc militer en faveur de l’adhésion de la Serbie, de l’Ukraine et de la Russie qui sont moins gangrenées que nos propres nations. Souvenons nous que les cosaques du Don sauvèrent Vienne de la sauvagerie ottomane en 1683. Lorsque le moment de vérité surviendra, nous aurons encore bien besoin de leur appui (4).

    Gérard Pince


    1-
    l'
    Algérie, l'Autorité palestinienne, l'Égypte, Israël, la Jordanie, le Liban, le Maroc, la Syrie, la Tunisie, la Turquie, la Libye , l'Albanie et la Mauritanie .
    2- www.freeworldacademy.com/globalleader/europeanconstitution.htm
    3- La thèse de Bat Yéor qui considère que ce partenariat a été conçu contre Israël mériterait d’être nuancée. Israël a toujours fait partie du processus de Barcelone et vient d’applaudir la création de la nouvelle Union.
    4- Je doute fort que cet appui puisse venir d’Amérique au vu de la décomposition qui affecte ce pays au même titre que le reste de l’Occident.


     

    Dimanche 2 mars 2008

    Résistance à l’islamisation : du nouveau et du bon

    Saluons tout d’abord la persévérance de nos amis du SIOE (1) qui organisent le 14 mars au Danemark une nouvelle manifestation contre la charia en Europe. Ils appellent à un boycott de toutes les marchandises originaires des pays islamiques (hélas, on ne peut pas se passer de pétrole !) et invitent nos compatriotes européens à prendre leurs vacances au pays d’Andersen pour contrer le lynchage médiatique dont il fait l’objet.

    On pourrait se réjouir aussi de l’appel lancé par des personnalités contre la campagne de l’ONU assimilant l’islamophobie au racisme (2). On pourrait y reconnaître un nouvel élargissement de la résistance puisque les idées exprimées par cet appel figurent depuis 2002 dans les éditoriaux de tous les sonneurs de tocsin. Toutefois, on peut observer que certains signataires ont encouragé sans relâche le multiculturalisme, qu’ils dénoncent aujourd’hui, tout en diabolisant la résistance à l’invasion de l’Europe. Comment s’explique donc un tel retournement?

    En réalité, cet appel fait référence à la conférence de Durban 2 prévue en 2009 qui risque de stigmatiser une nouvelle fois Israël (3). Certains intellectuels avaient cru jusqu’à présent qu’en soutenant la tiers-mondisation de l’Europe, ils obtiendraient en guise de récompense la préservation de l’Etat hébreu. Autrement dit, ils croyaient qu’en laissant la rivière en crue déborder dans les campagnes, ils sauveraient de l’inondation leur bien le plus précieux. Hélas, le progrès du multiculturalisme en Europe s’est déjà traduit par une distanciation à l’égard d’Israël et par le soutien à ses pires ennemis. En vérité, lorsque l’Europe sera islamisée, les jours de l’Etat Hébreu deviendront comptés. Ces intellectuels en prennent enfin conscience: dont acte (4).

    En revanche, le parrainage de cet appel par la LICRA fait problème. Admettons que cette association vienne de découvrir son chemin de Damas. Elle doit alors retirer ses charges à l’encontre de la propriétaire du gîte rural et lui présenter des excuses! De même, qu’elle cesse de nous abreuver d’injures à chaque fois que nous nous opposons à l’immigration incontrôlée en Europe (5). En bref: diminuez d’un ton votre mélodie, abandonnez vos phantasmes et vos idées fixes, prenez enfin conscience de l’ardente nécessité de s’unir face aux périls qui nous menacent.

    En politique, la raison commande en effet de rassembler au lieu de laisser libre cours aux passions qui divisent. Dans cet esprit, évitons de nous gausser des résistants de la 25 éme heure. Au fond, ces personnalités, qui rejouent la comédie de l’arroseur arrosé, sont en train de passer de l’autre coté du miroir. Leurs contorsions qui paraissent assez grotesques signalent les drames intérieurs propres à toute conversion. Elles vont donc se radicaliser au fur et à mesure du conflit et la plupart finiront par nous rejoindre. Dès à présent, leurs positions influencent la tonalité générale des médias et font contrepoids aux déclarations de l’archevêque de Canterbury, de certaines églises et des faux libéraux qui seront les derniers vrais kollabos.

    Pour les résistants de la première heure, le temps des pétitions est révolu. Au vu de la situation mondiale, ils s’attendent en effet à l’ouverture de la chasse aux blancs sous l’égide de l’ONU. La lâcheté de la Commission européenne, du Conseil de l’Europe, et des principaux gouvernements occidentaux (à commencer par celui du Royaume Uni) interdit tout espoir. En France, la position de Nicolas Sarkozy assimilant l’islamophobie au racisme laisse augurer une répression policière et judiciaire accrue. Tout donne à penser qu’une confrontation est désormais inévitable. Certains en tirent les conséquences en entrant, dès à présent, dans une clandestinité absolue.

    Dans l’immédiat et à l’approche des élections, nous vous recommandons de rejeter d’une part les candidats de l’UMP, du PS, du MODEM ou de l’extrême gauche favorables aux constructions de mosquées et, d’autre part, les listes du Front national en raison de son ambiguïté à l’égard de l’Islam. Logiquement, cela devrait nous conduire à privilégier l’abstention au premier tour.

    Comme le disent nos amis du SIOE: assez, c’est assez !

    Gérard Pince

    1-Contacts: Anders Gravers : mail :
    sioe@siad.dk ; Stephen Gash : mail: sioe.nsh@btinternet.com ; SIOE France: http://stopislamisationdesesprits.blogspot.com/2008/02/blog-post.html

    2- www.lemonde.fr/archives/article/2008/02/27/1-onu-contre-les-droits-de-l-homme_1016249_0.html

    3-la Conférence mondiale contre le racisme, à l'initiative des Nations unies s'est tenue à Durban en 2001. C'est au nom des droits des peuples et du relativisme culturel que furent scandés des "mort à l'Amérique !" et "mort à Israël !". La campagne actuelle de l’ONU préfigure des attaques encore plus violentes à l’occasion de Durban 2.

    4- Certains intellectuels nourrissent une haine pathologique à l’égard de la culture européenne. Ils ont vu dans l’immigration, le multi culturalisme et le métissage, une manière de punir des peuples européens qui n’avaient pourtant pris aucune part aux atrocités nazies.

    5- Au nom d’un humanitarisme à géométrie variable : Que diraient ils si au nom de ce même humanitarisme, nous réclamions le retour des réfugiés palestiniens en Israël ?


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    12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 23:57

    La visite en France de M. Kadhafi a tourné au désastre pour Nicolas Sarkozy et par conséquent, puisqu’il s’agit de diplomatie, pour notre pays. Ecartons d’emblée le faux débat consistant à savoir s’il convient de commercer avec des Etats comme la Libye. Tout le monde le fait et la France n’a pas de raison d’être plus intransigeante à cet égard que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et tant d’autres. Mais aucun de ces Etats n’a jusqu’à présent jugé opportun de dérouler le tapis rouge sous les pas du dictateur arabe, même si leurs dirigeants acceptent de le rencontrer et vont même lui rendre visite.

    La terrible erreur commise par le président français a consisté à donner l’impression – sans doute fondée – que l’accueil de Kadhafi était le prix à payer pour la libération des infirmières bulgares et du médecin palestinien. Le preneur d’otages se voyait ainsi gratifié d’un formidable cadeau diplomatique par un pays qui n’était même pas directement concerné – sinon à titre humanitaire – puisque ces malheureuses personnes ne sont pas de nationalité française. Tout à sa recherche effrénée de gloire médiatique, M. Sarkozy n’a même pas aperçu le piège qui lui était tendu. Il semble qu’il ne s’en soit rendu compte qu’en voyant Kadhafi, qu’il accueillait sur le perron de l’Elysée, tendre le poing vers le ciel en signe de triomphe. Dès lors il ne restait plus à notre président et à notre pays qu’à boire le calice jusqu’à la lie, et Dieu sait si la coupe était abondamment remplie : pas moins de cinq jours de présence en France pour le Libyen !

    Et notre hôte de se pavaner partout comme en pays conquis, de fulminer des jugements péremptoires sur le comportement de la France en matière de droits de l’homme (domaine où le dictateur de Tripoli a bien entendu une autorité morale incontestable), ou bien encore au sujet de la situation affreuse, selon lui, des femmes en France, de faire interdire la circulation sur les ponts de Paris afin de goûter les charmes d’une promenade en bateau sur la Seine. N’en jetons plus, la cour est pleine …

    Pour Kadhafi, cet accueil royal en France est un triomphe. Pour l’opinion arabe du monde entier, il est celui qui a fait plier un grand pays occidental. Les croisés ont dû se rendre à l’évidence : ils n’ont plus d’autre choix désormais que de baiser la babouche des chefs arabes, à commencer par le plus glorieux de tous, Son Excellence Mouammar Kadhafi, ambassadeur plénipotentiaire du monde musulman. Poitiers est effacé, Charles Martel rayé de l’histoire !

    Dans nos banlieues, les islamistes triomphent. Que reste-t-il du prestige du président français qui se vantait de « nettoyer la racaille au Kärcher » ? Et de quelle autorité l’élu du 6 mai dispose-t-il désormais pour réformer en profondeur et contre tous les conservatismes un pays qui l’a vu se faire rouler dans la farine par un personnage grotesque mais finalement plus intelligent que celui qui avait cru ne faire qu’une bouchée de lui ?

    M. Sarkozy a tout misé sur son exposition médiatique permanente et le spectacle jamais interrompu de ses succès. Il vient de se prendre un bide - comme on dit au théâtre – dont il n’est pas certain qu’il puisse se remettre. Tant il est vrai qu’un prestidigitateur ne doit rater un tour qu’à condition de le faire exprès et pour mieux mettre en valeur le suivant. Sur la scène où il se produit, M. Sarkozy, d’un mouvement preste de la main, a fait surgir Kadhafi sous les yeux du public ébahi, puis il a lamentablement échoué à le faire disparaître. Abracadabrantesque, dirait Jacques Chirac !


    Claude Reichman
    Porte-parole de la Révolution bleue.


    Sécurité sociale :

    Le dossier choc de Valeurs Actuelles

    Dans son numéro du 14 décembre 2007, l'hebdomadaire Valeurs Actuelles publie un dossier explosif sur la Sécurité sociale et sur ce qu'elle coûte réellement à chaque Français. A lire absolument, au moment où la Sécurité sociale va afficher un déficit cumulé 2007-2008 de 30 milliards d'euros et où le gouvernement a complètement perdu le contrôle de la situation.  Un extrait de ce dossier :

     Reichman, le pionnier de l'anti-Sécu

     


     

    Semblant de réforme

     

    « La réforme de l’État enfin ! » titrait Le Figaro dans son éditorial du 13 décembre 2007.
    « 96 mesures pour rendre l’État plus efficace » pour Le Monde dans son édition du même jour.
    Le premier journal fait semblant d’y croire. Le second ne s’en donne plus la peine.


    Cette énième réforme est un catalogue indigeste de mesures qui ne changeront pas fondamentalement la voilure de l’État. Le jargon technocratique ne permet nullement d’évaluer le bien fondé des mesures. Exemple à l’appui : « un État mieux géré, mesure 71
    : externalisation du parc automobile de la gamme commerciale. » Va-t-on supprimer des voitures de fonction ? Non, les directeurs d’administration centrale ne sont pas prêts à prendre demain les transports en commun ! En Allemagne, une ministre avait dû démissionner parce que son mari avait utilisé sa voiture de fonction. La presse qui avait dénoncé cet abus, avait joué son rôle. Au cours du journal du matin sur France Culture, le journaliste Olivier Duhamel a demandé à l’ancien ambassadeur français à Berlin s’il n’y avait pas une part de naïveté ou de candeur dans le comportement de nos voisins d’Outre-Rhin. Martin, l’ambassadeur, a répondu pour ne pas le froisser qu’il y avait de bonnes choses accomplies dans ce pays.

    L’hypocrisie règne toujours en France : 
    "Continuez à parler de réforme mais ne touchez pas à notre train de vie ! " Le Canard Enchaîné s’intéresse aux appartements de fonction. Gaymard et d’autres en ont fait les frais. Mais ce journal ne parle jamais des « camarades syndicalistes » qui bénéficient de voiture avec chauffeur et garde du corps payés par le contribuable.
    Le seul organe à avoir une attitude constructive sur la question de la réforme de l’État est l’institut français pour la recherche sur les administrations publiques (IFRAP) Ce think tank français publie de bonnes enquêtes sur le Léviathan. Est-il écouté ? Vaguement par quelques parlementaires esseulés, pas du tout par les énarques qui tiennent les rênes du pouvoir.

    Des élections communales seront organisées en France en mars 2008. A titre de comparaison, un gouvernement travailliste osa en 1972, en pleine vague keynésienne, réduire drastiquement le nombre de communes au Royaume Uni : de 30 000 à 7000 environ. En dessous d’un seuil de mille habitants, les communes furent regroupées par souci d’économie. Une mairie implique des services publics et donc des fonctionnaires qu’il faut payer. Le gouvernement d’Edward Heath n’avait pas demandé à ces communes si elles voulaient ou non fusionner. Le parlement vota la loi qui fut appliquée par le gouvernement. Ce n’est pas la rue qui commande à Londres.


    Alors que la France croule sous la dette, elle a 36 782 communes, autant que l’ensemble des quinze partenaires européens. A cela, il faudrait rajouter la myriade de syndicats intercommunaux à vocation multiple (SIVOM). Personne ne connaît leur nombre et ils s’occupent de tout ce qui pourrait être réalisé à l’échelle d’une commune de taille critique. Outre la formidable déperdition d’énergie pour un résultat mitigé, il est impossible au gouvernement de dire le nombre exact de fonctionnaires qu’il emploie.

    La décentralisation est le tonneau des Danaïdes inventé par Gaston Defferre. « L’œuvre » de l’ex ministre de l’intérieur n’a jamais été remise en cause par ses successeurs. Sarkozy n’occupait-il pas ce poste avant de devenir président ? S’est-il une fois penché sur ce grave dysfonctionnement ? Les Français n’ont ni mémoire ni recul. Ils vivent l’instant présent qui leur est présenté le soir au journal télévisé de 20 heures. La politique du président est un kaléidoscope : « créer » un pseudo-événement par jour pour donner l’impression aux Français qu’il s’occupe d’eux.

    Autre exemple : la ville de New York compte 7 millions d’habitants représentés par 51 conseillers municipaux ; Paris, avec ses 2 millions de résidents, en a 163 ! Paris compte donc dix fois plus de conseillers municipaux par habitant que sa rivale d’Outre-Atlantique. Pour assister aux onze réunions annuelles, ces conseillers parisiens perçoivent une indemnité d’environ 2500 euros. Ce chiffre est approximatif et ne tient pas compte d’autres avantages en nature non répertoriés. L’opacité règne toujours sur le train de vie des élus français. Comme à l’Assemblée nationale ou au Sénat, le travail législatif est préparé par de hauts fonctionnaires issus du moule jacobin de l’école nationale d’administration (ENA). Le travail en commission se résume donc à entériner des textes préparés par l’administration omnipotente. Les élus n’ont pas leur mot à dire. Le travail de ces mandarins est reconnu. Les administrateurs civils des assemblées perçoivent un salaire égal à celui d’un ministre, 8000 euros, et leur carrière est longue alors que celle d’un ministre est aléatoire.


    En ce qui concerne l’exécutif, le maire de New York ne peut être élu que pour deux mandats de quatre ans pour une évidente raison de corruption. Le maire actuel, Michael Bloomberg, ne s’accorde qu’un dollar symbolique par an. Avec une fortune personnelle évaluée à 7 milliards de dollars, « il peut bien se le permettre » rétorqueront les 
    "partageux " si nombreux dans notre pays et si bien représentés à tous les niveaux de l’État et des collectivités locales. C’est le drame de la France que d’avoir tant d’élus à se partager le gâteau…

    Comment demander à ces élus pléthoriques de se sacrifier pour le bien commun ? C’est impensable. Il faudrait pour cela un homme d’État qui n’existe pas dans ce pays. Un homme politique pense à sa prochaine élection, un homme d’État pense à la génération future. C’est toute la différence entre Nicolas Sarkozy et Margaret Thatcher. L’histoire retiendra l’œuvre de la Dame de Fer mais pas les 96 réformettes de l’actuel locataire de l’Élysée.

     

                       A la une 22/12/07 Sweet Thursday  

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    12 mai 2010 3 12 /05 /mai /2010 17:47

    L'éditorial de Claude Reichman du 22 Mars 2008 :

     


    Impuissant face aux difficultés, Sarkozy les regarde comme le lapin fasciné par le cobra !

     


    Le fait du jour : 10 avril 2008
    Yves Roucaute : "La paix des civilisations passe nécessairement par l'existence de guerres justes.

    Cliquer ici

     

    Emission du 29 avril 2008


    "Il faut aller plus vite et plus fort dans les réformes."


    avec Bernard Debré, ancien ministre, député de Paris


     Cliquer ici


    Emission du 20 mai 2008


    "Le modèle social français ou comment perdre l'argent de sa retraite"


    avec Guillaume Prache, auteur de "Les scandales de l'épargne retraite : des millions de fonctionnaires et de petits épargnants abusés" (Bourin éditeur).

     

    Cliquer ici  


    Emission du 29 mai 2008

     

    Comment la "belle et bonne alliance" avec Moscou a permis à De Gaulle d'en finir avec la "chienlit" de mai 68.


    avec Henri-Christian Giraud, journaliste, écrivain, auteur de "L'accord secret de Baden-Baden" (Rocher).


    Cliquer ici  


    Emission du 3 juin 2008

     

    "La victoire contre le Sida et contre beaucoup d'autres maladies graves passe par le renforcement des défenses de l'organisme."


    avec le Pr Luc Montagnier, découvreur du virus du Sida, auteur de "Les combats de la vie" (JC Lattès).


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