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We believe that freedom of speech is the essential prerequisite for free and just societies, secular law, and the rights of the individual.

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20 mai 2010 4 20 /05 /mai /2010 16:35

Roman Bernard : Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat


Roman Bernard, l’auteur du blog Criticus, profite d’une critique des Pamphlets de Bastiat pour inviter les libéraux à se poser des questions de stratégie.


http://archives.contrepoints.org/local/cache-vignettes/L152xH240/arton697-aafeb.jpg

À propos de Pamphlets de Frédéric Bastiat paru aux éditions Les Belles Lettres, 2009, coll Bibliothèque classique de la liberté dirigée par Alain Laurent.


Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ou l’Économie politique en une leçon (1850).

 

 

 

 

On sait depuis Luc et Matthieu que nul n’est prophète en son pays. Méconnu en France, l’économiste libéral Frédéric Bastiat (1801-1850) fut assez prophétique pour inspirer des penseurs aussi illustres que Friedrich Hayek ou Milton Friedman. Ronald Reagan décrivait ce Landais de naissance comme son « économiste préféré ». Quant à Margaret Thatcher, elle louait l’« élégance », la « puissance » du message de Frédéric Bastiat, « de tous les temps ».

Plus récemment, en janvier 2009, le président tchèque, très libéral et très anti-européiste à la fois, citait, alors que son pays prenait la présidence tournante du Conseil européen, la fameuse satire de Frédéric Bastiat sur les marchands de chandelle, où il faisait demander à ces derniers une interdiction des fenêtres pour faire cesser la concurrence déloyale imposée par… le soleil.

Vaclav Klaus a dû essuyer les sifflets des eurodéputés devant lesquels il s’exprimait. Parmi eux, des Français, dont il y a fort à parier qu’ils découvraient ainsi leur défunt compatriote.

Il se pourrait toutefois que Bastiat soit de retour dans la terre qui l’a vu naître. En 2004 déjà, le livre L’État c’est toi ! remettait la pensée de Bastiat à l’honneur. L’an dernier, les Belles Lettres (cf. couverture) éditaient les pamphlets du publiciste, préfacés par son spécialiste, l’universitaire Michel Leter. Le même Michel Leter, dans la foulée de la création du Centre d’études du libéralisme francophone (Celf), publiait la correspondance de Bastiat avec Victor Calmètes entre 1819 et 1822. Ce mois-ci, enfin, sort le premier des sept volumes de ses œuvres complètes aux éditions Charles Coquelin. Claude-Frédéric Bastiat revient à la mode [1].

Dans l’ordre politique, l’époque ne semble pourtant pas aux politiques reaganienne et thatcherienne, qui s’inspiraient pour partie des préceptes de Frédéric Bastiat. Aux Etats-Unis, le président Barack Obama mène une politique socialisante, tandis que le successeur de Tony Blair au 10, Downing Street, Gordon Brown, se cramponne à l’héritage social-démocrate de son prédécesseur. Inutile de dire que ce n’est guère Nicolas Sarkozy, avec sa politique d’endettement public et de « relance » massifs conseillée par le jacobin Henri Guaino, qui va remettre à l’ordre du jour les principes d’économie politique du pamphlétaire bayonnais.

Les gouvernants français devraient au moins se donner la peine de les lire. Dans une langue d’une clarté, d’une précision et d’un raffinement rarement égalés chez les économistes, Bastiat s’attaque à tous les sophismes socialistes, étatistes et protectionnistes de son temps.

Dans son pamphlet le plus célèbre, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, sur lequel se termine le recueil de pamphlets des Belles Lettres, Bastiat, en catholique averti, commence par une parabole : la vitre cassée. Si une vitre est cassée par un mauvais plaisant, il s’en trouvera toujours un autre pour saluer le surcroît d’activité que cela procurera au vitrier, lequel achètera à son tour les services d’un autre artisan, et ainsi de suite. Cette « relance » de l’économie induite par le bris de la vitre, c’est ce qu’on voit. Ce qu’on ne voit pas, cependant, c’est que le propriétaire de la maison vandalisée aurait pu allouer la somme donnée au vitrier à autre chose. Ainsi, il n’y aura pas plus de « relance » de l’économie avec le bris de la vitre que sans. En revanche, il y aura eu une perte nette dans le premier cas : la valeur de la vitre.

Comment une idée si simple, si évidente, peut-elle être méconnue par les politiques qui, dès que l’industrie automobile se porte mal, imaginent des primes de reprise de voiture pour la « relancer » ? Ce qu’on voit, c’est le garnissement des carnets de commande de Renault et de Peugeot. Ce qu’on ne voit pas, c’est le manque à gagner pour d’autres secteurs économiques.

Et ce qu’on ne voit pas non plus, c’est que des autos en parfait état de marche sont détruites.

À partir de cette parabole et de la leçon qu’il convient d’en tirer (l’existence de « coûts cachés »), Bastiat va déconstruire toutes les idées reçues qui ont cours lors de la brève Deuxième République, dominée par les idées socialistes. En sa qualité de parlementaire, Bastiat dénonce par exemple les hommes politiques qui prétendent favoriser l’intérêt général en votant le financement public des théâtres, dont il remarque qu’en sus d’être dotés d’un argent qui aurait pu être alloué à des théâtres privés, si l’on avait osé compter sur le goût des citoyens pour l’art dramatique, ils sont souvent beaucoup moins prisés que ces derniers.

Toute ressemblance avec le financement public de l’« exception culturelle française », si exceptionnelle qu’elle coïncide étrangement avec la mort de la culture française, serait bien sûr purement fortuite. Toute analogie avec le fait que les rares Français encore épris de culture préfèrent le cinéma américain privé au cinéma français public serait également pur hasard.

Dans une note reproduite par les Belles Lettres, Bastiat résume sa pensée ainsi : « Si toutes les conséquences d’une action retombaient sur son auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n’en est pas ainsi. Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les rend plus invisibles encore. Il faut alors attendre que la réaction vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de l’acte. C’est quelquefois fort long, [et] prolonge le règne de l’erreur. » [2]

Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat, c’est donc d’avoir, dans une forme accessible à tous, donné les outils intellectuels pour démasquer tous les sophistes qui veulent faire passer leur désir d’enrichissement et leur volonté de puissance pour des motivations humanistes désintéressées.

Comme disent les journalistes, force est de constater que Bastiat n’a pas vraiment été entendu. Aujourd’hui, ce n’est plus l’émancipation du prolétariat, mais la sauvegarde de la planète qui sert d’alibi moral aux insatiables appétits financiers des escrocs du GIEC. Dès lors, comment faire entendre raison aux rares décideurs politiques et économiques de bonne volonté ? Comment leur faire comprendre que leurs « plans de relance » et autres « grands emprunts » sont non seulement inefficaces, mais encore néfastes à l’économie ?

La tentation de la défaite superbe n’est pas loin de saisir le nanocosme libéral français. Si Bastiat n’a pas été entendu, c’est qu’il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Si les préconisations de bon sens de Bastiat ne sont toujours pas appliquées, ce n’est en aucune manière parce que ces préconisations présenteraient un vice interne de fabrication.

Le « compagnon de route du libéralisme », plus soucieux d’efficacité politique que de purisme doctrinal, ne saurait se satisfaire de cette délectation morose des milieux libéraux. Si les idées de Bastiat sont méconnues en France, c’est également parce que la copie est à revoir.

Comme l’avait remarqué Jean-Jacques Rosa [3], la pensée de Bastiat est essentiellement rationaliste. Porté par la foi en la Raison qui animait son époque (et la franc-maçonnerie à laquelle il appartenait, en dépit de sa ferveur catholique), Bastiat croyait, naïvement selon Rosa, qu’il suffirait que les marchands de sophismes soient chassés du Temple de la liberté pour qu’enfin éclate la Vérité libérale. Bastiat méconnaissait du même coup le caractère profondément irrationnel de la nature humaine, qui préfère se laisser séduire par des idées manifestement mortifères que par des idées rationnelles et humanistes. Comment Bastiat, mort prématurément et né assurément trop tôt pour assister à la victoire des totalitarismes au XXe siècle, aurait-il pu expliquer que les islamistes triompheraient des libéraux, dans l’Iran de 1979 ? Que les fantassins de la Régression qu’étaient les bolcheviks ou les SA pourraient défaire sans coup férir leurs adversaires libéraux, humanistes et respectueux des institutions ?

La question est dès lors de savoir comment les idées libérales, dont l’auteur de ces lignes pense qu’elles doivent être réaffirmées, peuvent rencontrer l’adhésion des citoyens français, européens et occidentaux. Leurs préoccupations étant de plus en plus d’ordre identitaire, et la subversion des sociétés occidentales menée au nom de l’islam menaçant directement leurs libertés, il semble qu’il existe une chance historique d’une synthèse victorieuse des idées libérales et conservatrices, pour une double défense de la liberté et de l’identité de l’Occident.

Les libéraux saisiront-ils cette chance, ou préféreront-ils se complaire dans l’impuissance ?


 Source : Stalker. Auteur : Criticus

Sur le Web Ce qu’on doit à Frédéric Bastiat, par Roman Bernard

Texte de Roman Bernard, publié initialement sur Stalker, repris avec l’aimable autorisation de l’auteur. Certains liens externes ont été ajoutés par Contrepoints pour permettre au lecteur d’approfondir les auteurs ou notions citées.

[1] Jean-Jacques Rosa, Bastiat : illusions et désillusions libérales, in Commentaire (printemps 2005, Vol. 28, n° 109), pp. 258-260.

[2] Frédéric Bastiat, Pamphlets (Éditions Les Belles Lettres, Bibliothèque classique de la liberté, 2009), p. 395.

[3] Voir article cité.

 

http://img246.imageshack.us/img246/5617/contrepoints.jpg


 

L'héritage économique de Frédéric Bastiat


par Guido Hülsmann

 

L'un des problèmes de Bastiat est que le titre de son principal recueil de textes ("Les harmonies économiques") fait vieux jeu et ne veut rien dire pour un économiste contemporain. Guido Hülsmann nous décrit en termes modernes la structure logique dans laquelle s'inscrit le concept d'harmonie.

C'est une révélation. Avec cette approche nous redécouvrons le socle dur, le socle de base, sur lequel s'appuie la logique économique. Au matérialisme positiviste des économistes anglo-saxons - matrice de la science actuelle - s'oppose une tradition française et continentale (de type lockienne) qui fonde la valeur sur la présence d'un ordre de droit assis sur l'action humaine, et donc la propriété naturelle.

C'est à cette place centrale rendue à la propriété comme ancrage du raisonnement économique que les écrits de Frédéric Bastiat doivent leur remarquable efficacité dialectique, ainsi que leur contenu souvent prémonitoire : il y a 150 ans, Bastiat avait déjà quasiment tout dit sur la logique perverse des institutions de l'Etat-providence et ses conséquences.

Guido Hülsmann nous livre ici un texte d'une très grande valeur qui nous apporte enfin une compréhension synthétique de l'oeuvre de Bastiat. On lit Bastiat. On admire sa façon de raconter. Mais il manquait un travail qui nous donne une vision d'ensemble de son message philosophique. Avec cet article, Guido Hülsmann comble cette lacune. La version originale anglaise de ce texte sera prochainement publiée dans le Quaterly Journal of Austrian Economics 4(4).


Claude Frédéric Bastiat (1801-1850) est l'un des plus grands économistes qui aient jamais vécus. Personne ne peut contester le rôle essentiel qu'il a joué en tant qu'inspirateur et organisateur des mouvements pour le libre-échange qui ont fleuri sur le continent au milieu du 19ème siècle. Tous les historiens reconnaissent en lui la valeur d'un grand écrivain. Il fut sans aucun doute le plus grand de tous les journalistes économiques que nous ayons connus.

Toutefois la valeur de ses contributions à l'enrichissement de la théorie économique est mal reconnue, alors qu'il y fit l'apport d'un certain nombre de découvertes importantes. La valeur de son héritage intellectuel reste encore largement négligée en raison de ce qu'il y s'agit généralement de problèmes qui se situent en-dehors de l'espace de perception des radars de la plupart des économistes d'aujourd'hui. Pourtant sa pensée présente de nombreuses affinités avec l'actuelle tradition de l'économie autrichienne.


Harmonie et/ou équilibre

Dans la mesure où son nom est cité dans les manuels d'histoire de la pensée économique, Bastiat est présenté essentiellement comme le grand champion du concept d'harmonie. Si cela est exact, il n'en reste pas moins que le plus souvent ceux qui en parlent ne savent même pas de quoi il s'agit, ni comment cette approche se distingue des manières plus modernes de concevoir les phénomènes d'interaction sociale.

Le grand ouvrage de Bastiat porte comme titre "Les harmonies économiques". C'est dans ce livre qu'il développe et défend la thèse selon laquelle les intérêts de tous les membres de la société sont en harmonie dans la mesure, et pour autant que les droits de propriété y sont respectés - c'est à dire, en langage moderne, dans la mesure où y fonctionne un marché véritablement libre, dégagé de toute intervention de l'Etat.

La trame de son argument est simple. Il affirme qu'il n'y a rien dans la nature du marché libre qui, a priori, soit susceptible d'empêcher ses mécanismes de fonctionner. Autrement dit, tant qu'un marché est en mesure de fonctionner librement, il n'y a rien d'inhérent à son fonctionnement qui permettrait d'affirmer que celui-ci doit nécessairement se faire au détriment de certains intérêts. Le seul groupe de personnes, avec un marché libre, dont il est impossible de réconcilier les intérêts avec ceux des autres, est celui des parasites qui vivent de la spoliation des biens d'autrui. Comme le disait Bastiat à propos des limites de validité du concept d'harmonie économique universelle : "On a beau aimer la conciliation, il est deux principes qu'on ne saurait concilier : la Liberté et la Contrainte".

Ainsi, le libre marché doit naturellement satisfaire tous les intérêts, sauf ceux des criminels, en conséquence de quoi toute intervention institutionnelle est, par définition, superflue. Moyennant quoi il n'en résulte pas nécessairement que le marché satisfera tout le monde à tout instant. Bastiat n'est pas assez naïf pour croire que le marché soit totalement protégé de toute "cause perturbatrice", liée à des erreurs ou à des actes de violence. Tout au contraire. Il consacre de nombreuses pages à insister sur ces éléments inhérents à toute vie sociale. Ses remarques ne concernent pas la manière concrète dont les gens se comportent à l'intérieur d'un marché, mais leurs intérêts. Les intérêts des uns et des autres sont dits "en harmonie" pour peu qu'ils respectent tous les droits de propriété qui découlent du droit fondamental de chacun à la propriété de soi, ainsi que de ce que produire en coopérant les uns avec les autres est par essence plus productif que de produire tout seul. Tous les membres de la société tirent avantage d'une division du travail bien organisée, et il n'y a a priori rien qui, dans le marché, fasse par définition obstacle à la mise en place d'une telle division du travail.

En plaidant pour l'harmonie des intérêts lorsqu'il y a marché libre, Bastiat se place à dessein à un niveau d'ordre fondamental afin de mieux répondre à l'ensemble de ses adversaires intellectuels. Il n'a pas voulu entreprendre de répondre point par point aux multiples propositions d'intervention émanant des horizons les plus divers. Son souci était surtout d'attirer l'attention sur ce que tous ces points de vue en faveur de l'intervention de l'Etat partagent en commun - c'est à dire l'affirmation a priori qu'il y a des intérêts que le marché libre ne peut pas réconcilier car ils restent par définition antagonistes.

Bastiat analyse en détail un grand nombre de ces soi-disant exemples d'antagonismes des intérêts, prouvant que dans chacun de ces cas l'affirmation est infondée. Par exemple, bien que l'intérêt du débiteur et celui du créancier semblent être opposés, en réalité ce n'est pas vraiment le cas dans la mesure où celui qui est en dette a lui-même intérêt à ce que celui qui lui prête de l'argent se porte le mieux possible, afin de pouvoir éventuellement s'adresser de nouveau à lui pour obtenir de nouveaux prêts. A l'inverse, le créancier a lui-même intérêt à ce que son débiteur soit aussi prospère que possible car seul un débiteur sans problèmes peut lui garantir le paiement de ses intérêts. Bastiat examine toute une série de relations de ce type entre le consommateur et le producteur, les prolétaires et les propriétaires, les travailleurs et les capitalistes, la population rurale et urbaine, citoyens nationaux et étrangers, propriétaires et locataires, les gens du peuple et les bourgeois, etc. Il réfute également la théorie de Malthus pour qui la croissance de la population devait nécessairement conduire à la famine, et donc à une intensification des conflits.

Mais, insistons, ses arguments en faveur du marché ne reposent pas seulement sur la réfutation une à une des thèses favorables à l'intervention de l'Etat ; elles se fondent également sur la réfutation d'une idée commune à toutes. Il a brillamment démontré que tous les arguments en faveur de l'Etat ne sont qu'une déclinaison de l'idée centrale que le marché va nécessairement à l'encontre des intérêts de certaines personnes ou de certains groupes.

Un rapide coup d'œil sur l'histoire de la pensée économique au 20ème siècle confirme cette intuition de Bastiat. Le plus important des arguments généralement utilisés pour justifier les interventions de l'Etat est celui qui invoque les crises économiques, l'existence de monopoles, de biens collectifs, ainsi que les ravages du chômage. Dans chacun de ces cas, le problème vient de la présence d'une soi-disant "défaillance du marché" - c'est à dire de quelque chose qui, par le langage employé, laisse nécessairement entendre qu'il s'agirait de problèmes que le marché serait par définition incapable de traiter, en sorte qu'il n'y aurait que l'Etat - ce grand "deus ex machina" - qui pourrait y apporter une solution.

Il est vrai que, depuis lors, tout au long du 20ème siècle, nombre d'économistes, autrichiens et autres, ont à leur tour réfuté, cas par cas, les conclusions auxquelles conduit le plus souvent l'usage abusif de la théorie des "défaillances du marché". Toutefois leurs arguments y gagneraient sans doute en force et en persuasion s'ils s'appuyaient davantage sur la critique du sophisme de base commun à toutes les applications du concept. Et sur ce terrain là, il est hors de doute que même les économistes d'aujourd'hui auraient intérêt à relire attentivement les travaux de Bastiat sur la théorie des harmonies économiques.

En conclusion, j'insisterai sur le réalisme de l'argument des harmonies économiques utilisé par Bastiat en l'opposant aux arguments traditionnels du 20ème siècle pour justifier le libéralisme. Ceux-ci découlent des travaux de Léon Walras. Ils reposent entièrement sur l'idée que les marchés tendent spontanément à l'équilibre, et qu'ils maximisent, ou tendent naturellement à maximiser l'utilité sociale. Bastiat n'a jamais laissé entendre que si le laissez-faire était une bonne chose, c'est parce qu'il conduirait naturellement à un état de perfection. Son argument est seulement que, là où l'on respecte scrupuleusement la propriété privée, un ordre naturel se dégage qui fait que les intérêts individuels ne s'opposent pas, mais au contraire se conforte mutuellement. On a alors une situation où la société progresse constamment bien qu'elle n'y atteigne jamais la perfection.


L'importance de la propriété

J'ai déjà fait allusion au fait que pour Bastiat l'harmonie économique est quelque chose qui est lié à la manière dont la société conçoit le mode d'appropriation des biens - plus précisément à la manière dont une société libérale conçoit que s'organise l'appropriation individuelle des choses. Bastiat a clairement vu que lorsque la propriété est le produit d'une appropriation par la contrainte - c'est à dire, comme le ferait remarquer le regretté Murray Rothbard, le résultat d'un viol des droits individuels - cela conduit inévitablement à une série de conflits d'intérêts qui troublent le déroulement du marché et finissent par en détruire le mode de fonctionnement. C'est pourquoi son principal apport à la science économique, du point de vue de l'analyse descriptive, se ramène à une description détaillée et très élaborée de l'ensemble des troubles et effets pervers qui se manifestent lorsqu'on utilise la contrainte pour déterminer l'appropriation des biens et des choses. Le "protectionnisme" - c'est à dire l'utilisation de la contrainte politique, et de l'alibi du droit, pour satisfaire des intérêts particuliers - perturbe l'harmonie naturelle des intérêts et est la source de conflits pour l'accaparement de rentes particulières qui conduisent tout droit au socialisme et à la guerre. Par exemple, un droit de douane sur les vins s'analyse en définitive comme un avantage concédé aux producteurs de vins, mais aux dépens des consommateurs domestiques (qui paient leur vin plus cher) et pas seulement des producteurs étrangers.

Parce que l'intervention de l'Etat suscite nécessairement des gagnants et des perdants, les groupes désavantagés sont naturellement incités à se défendre en s'organisant pour prendre le contrôle du politique afin de le retourner à leur avantage, ce qui accentue encore davantage le déclin du droit. En résumé, une fois qu'on l'accepte comme principe, le protectionnisme met en branle un processus qui ne peut que totalement détruire l'ordre providentiel de la propriété privée, et finir ainsi dans le socialisme le plus complet.

Malheureusement, la plupart des gens manquent tellement de toute éducation économique de base qu'ils considèrent de telles interventions de l'Etat, non pas pour ce qu'elles sont - à savoir des actes de pillage commis sur certains pour faire plaisir à d'autres - , mais comme un moyen qui permettrait à tous de s'enrichir ! Pour eux, comme le disait Bastiat : "L'Etat est la grande fiction par laquelle tout le monde tente de s'enrichir au détriment de tous les autres".

Les développements de Bastiat concernant le rapport dialectique entre, d'un côté, l'ordre providentiel fondé sur la propriété privée et, de l'autre côté, la souveraineté du législateur en fait un précurseur des travaux universitaires modernes s'inscrivant dans la lignée de l'analyse économique du droit, même s'il approche ce sujet à partir d'un angle d'attaque différent de celui qui inspire les auteurs modernes. Bastiat insiste sur le fait essentiel que, puisque le droit est fait par des hommes, et est donc le fruit de leur volonté, il s'expose naturellement à être détourné pour d'autres fins que la protection des droits de propriété privés.

Bastiat utilise ainsi les concepts de propriété et d'appropriation comme des éléments fondamentaux de son analyse - ils en sont le point de départ, et pas seulement de simples outils de raisonnement. C'est précisément cette caractéristique qui fait que Cairnes (1873) et les autres économistes britanniques de la fin du 19ème siècle détestaient Bastiat. A leurs yeux, la méthode de Bastiat partait d'une pétition de principe : elle supposait que quelque chose existe dès le départ (la légitimité de la propriété privée) dont, selon eux, on ne pouvait démontrer la vérité qu'en fin de démonstration (après que l'analyse économique ait démontré les bienfaits de la propriété privée).

Mais leur objection est à côté de la plaque. Bastiat ne part pas de l'hypothèse que les droits de propriété sont un donné ; il se contente de se livrer à une analyse comparative de deux modes opposés d'appropriation : d'un côté la propriété privée, de l'autre l'appropriation par la contrainte ; d'un côté l'appropriation comme résultat d'un acte de création, de l'autre l'appropriation fondée sur le vol et la spoliation. Les effets relatifs de ces deux modes d'appropriation existent quel que soit l'ordre institutionnel qui vienne à prévaloir dans l'économie réelle.

Contre Cairnes et Mill, l'analyse systématique des conséquences de différents modes de propriété et d'appropriation est peut-être la contribution la plus importante de Bastiat à la science économique ; mais les critiques de ses adversaires britanniques ont eu un effet tellement ravageur qu'elles ont empêché que d'autres économistes lui donnent une descendance intellectuelle. Lorsque Murray Rothbard, au début des années 1960, puis Hans-Hermann Hoppe, à la fin des années 1980, ont ressuscité cette tradition, ils l'ont fait quasiment à partir de rien, tous seuls, sans jamais se référer à leur illustre prédécesseur français.


L'action humaine, la propriété et la valeur.

Chez Bastiat, la propriété joue un rôle essentiel non seulement pour critiquer l'Etat, mais également comme fondement de la théorie de la valeur. Le malheur a voulu que quasiment toutes ses vues sur la relation entre propriété et valeur se trouvent dans son œuvre inachevée ( les harmonies économiques - en particulier les chapitres traitant de l'échange, de la valeur et la propriété ), à laquelle il travaillait encore lorsque la mort l'a emporté, et qui en conséquence est marquée par un style hâché, fiévreux, comportant de nombreuses répétitions sur quelques points qu'il considérait comme cruciaux pour ses arguments.

La première chose à remarquer est que Bastiat limite son analyse de la valeur à des phénomènes de marché. Lorsqu'il parle de "valeur", il se réfère à un rapport d'échange établi sur un marché. Ainsi, dès le départ, son champ d'analyse est plus restreint que celui de l'analyse marginaliste moderne fondée sur le concept d'utilité, où l'on utilise la notion de "valeur" dans un sens complètement différent. Il ne faut pas en déduire pour autant que cette différence dans la terminologie jouerait au détriment de Bastiat, ni qu'elle établirait la présence d'une contradiction entre sa théorie de la valeur et la théorie moderne de la valeur.

L'idée centrale de la théorie de Bastiat est que la valeur n'est autre que l'expression, dans un échange de marché, d'un rapport entre des services humains. Maintes et maintes fois il ne cesse de répéter que la valeur n'est autre que le rapport entre deux services échangés sur un marché, et, de plus, que seuls les services humains peuvent avoir une valeur, alors que les services rendus par la nature ne sauraient jamais qu'être gratuits.

Ces définitions semblent difficiles à réconcilier avec la théorie moderne de la valeur qui explique les prix de marché en termes de choix des consommateurs. Mais nous verrons que la théorie des services et de la valeur chez Bastiat est liée aux prix de marché d'une manière qui n'est absolument pas couverte par la théorie moderne de la valeur. Qui plus est, nous verrons que la théorie de Bastiat non seulement est parfaitement correcte en ce qui en concerne le principe, mais aussi qu'elle procure le chaînon qui manquait entre, d'un côté, la théorie économique moderne de la valeur et des prix, et, de l'autre, la théorie libertarienne de la propriété.

Pour bien comprendre la théorie de la valeur chez Bastiat il importe de réaliser qu'il utilise le mot "service" dans un sens différent de celui que l'on trouve dans la science économique contemporaine. Il s'agit de services "humains", c'est à dire d'actions humaines entreprises "au service" d'autres hommes. A ses yeux, l'économie politique est la science de l'action humaine, et elle doit donc se " fonder sur les manifestations de notre activité, sur les efforts, sur les services réciproques qui s'échangent parce qu'ils sont susceptibles d'être comparés, appréciés, évalués, et qui sont susceptibles d'être évalués précisément parce qu'ils s'échangent. " Au contraire, les besoins et les satisfactions sont des concepts totalement inappropriés pour servir de fondements à la science économique parce qu'il s'agit de phénomènes intrinsèquement liés à la conscience de chaque individu, et donc de nature incommensurable.

Bastiat explique également - et c'est au moins aussi fondamental - qu'on sert les autres non seulement en entreprenant des actions immédiates, ou des actions qu'on compte entreprendre demain, mais également grâce à des actions dont certaines peuvent remonter loin dans le passé. Ainsi, un service ne consiste pas seulement à couper les cheveux de quelqu'un d'autre, en tenir les comptes, ou lui donner une leçon de piano ; on ne rend pas moins service à quelqu'un lorsqu'on lui transfère la propriété d'un morceau de terrain que l'on mis en valeur de ses propres mains, ou lorsqu'on lui donne un gâteau qu'on a fait cuire soi même. Dans le cas de la terre et du gâteau, le service rendu ne vient pas seul, il est en quelque sorte "incorporé" à la ressource naturelle que l'on a transformée.

L'usage de ce vocabulaire n'est certes pas commun, mais il n 'est certainement pas impropre. Aujourd'hui, nous sommes habitués à parler de "services" au sens plus restreint d'un travail rendu qui peut être évalué et faire l'objet d'un prix indépendamment des facteurs de production complémentaires qui ont été mis en œuvre pour rendre le service. Par exemple, le travail d'une secrétaire est considéré comme un service en soi, indépendamment du stylo ou de l'ordinateur qu'elle utilise. Du point de vue de Bastiat, la contribution qu'apporte chacun de ces facteurs de production fait partie du "service" : la secrétaire apporte le service de son travail, celui qui a fabriqué et vendu le stylo apporte également son service, de même que le constructeur de l'ordinateur acheté par l'entrepreneur qui emploie la secrétaire. A l'inverse, cet entrepreneur rend un service à chacun des précédents en leur cédant de l'argent en échange des services qu'ils lui apportent. Il est donc parfaitement justifié d'assimiler les échanges de biens, comme le fait Bastiat, à des échanges de services.

Ce qui est important dans cette manière de définir l'échange est que cela nous rapproche considérablement de la théorie Rothbardo-Lockienne de la propriété et l'appropriation. Selon la théorie lockienne de l'appropriation - qui était la théorie standard à l'époque de Bastiat - on ne devient propriétaire d'une terre que dans la mesure où on l'a transformée et mise en valeur par son labeur. Lorsqu'on la vend à quelqu'un d'autre, on échange en quelque sorte ses actions passées - c'est à dire, pour parler comme Bastiat, ses services produits dans le passé - contre un prix en argent qui est lui même nécessairement le produit d'autres actions, ou de services passés, incorporés à d'autres ressources naturelles. La théorie de la valeur selon Bastiat n'est ainsi qu'une application systématique et pleinement cohérente, à la théorie économique, de l'insistance de Locke à lier l'origine de la propriété à l'action humaine.

Les économistes de tradition autrichienne comme Mises (1985), Rothbard (1993) et Hoppe (1989, 1993) ne perdent jamais une occasion d'insister sur le fait que l'échange et les prix sont fondés sur la propriété. On n'a jamais vu, insistent-ils, des choses qui s'échangent les unes contre les autres, comme dans le modèle walrassien de l'équilibre général ; il n'existe d'échanges qu'entre êtres humains, et il n'y a pas d'échanges qui ne correspondent à un échange de droits de propriétés. Par exemple lorsque Pierre échange sa pomme contre la poire de Paul, cela implique que la pomme appartienne bel et bien à Pierre et que la poire de Paul soit bien la sienne, sinon il ne pourrait pas faire l'échange. L'analyse de Bastiat compléte et renforce la théorie autrichienne des prix en démontrant que, de manière ultime, toute propriété est nécessairement le produit de l'incorporation d'une chaîne d'actions passées, présentes ou même futures.

A partir de cette intuition, que lorsque nous échangeons des biens nous payons les actions d'autres personnes, Bastiat développe une analyse particulièrement élaborée de la relation entre la valeur, d'une part, et, d'autre part, le produit de l'incorporation des actions humaines aux ressources naturelles.

Bastiat insiste pour que l'on sépare l'utilité des services rendus par les ressources naturelles et celle qu'apportent les services humains. Seule l'utilité des services humains entretient un rapport avec la propriété et la valeur, alors que les services rendus par les ressources naturelles n'en ont aucun. L'utilité apportée par la nature n'entraîne donc aucune incidence sur les prix, qui, eux, sont exclusivement déterminés par l'utilité des actions humaines. Autrement dit, tant l'action humaine que les forces naturelles produisent des effets utiles, mais on ne paie jamais que pour la seule utilité dérivée des actions humaines, alors qu'on ne paie jamais pour une quelconque utilité rendue par la nature. Cette dernière est toujours gratuite, au sens qu'elle est toujours disponible pour celui qui prend la peine de la "recueillir" en s'appropriant une ressource qui, à l'état naturel, n'appartient encore à personne. Bastiat écrit : " Des chapitres précédents et notamment de celui où il a été traité de l'Utilité et de la Valeur, nous pouvons déduire cette formule : Tout homme jouit GRATUITEMENT de toutes les utilités fournies ou élaborées par la nature, à condition de prendre la peine de les recueillir ou restituer un service équivalent à ceux qui lui rendent le service de prendre cette peine pour lui. "

En outre, comme les hommes s'efforcent continuellement d'accroître la productivité physique de leur travail grâce aux inventions, à la division du travail, à l'accumulation de capital, etc…, et qu'il ne peuvent y arriver qu'en maîtrisant toujours plus de forces naturelles dans leurs entreprises productives, il en résulte que la valeur des produits - c'est à dire leur prix en termes d'actions humaines passées, présentes ou à venir, sous le contrôle de celui qui achète - diminue constamment. " Que s'il intervient un instrument de travail, qu'en résulte-t-il ? " demande Bastiat. " que l'utilité est plus facilement recueillie. Aussi le service [qui consiste à recueillir cette utilité] a-t-il moins de valeur. Nous payons certainement moins cher les livres depuis l'invention de l'imprimerie. Phénomène admirable et trop méconnu !"

Il s'ensuit que dans une société qui progresse grâce à l'augmentation du savoir technique, à l'accumulation de capital, et à d'autres facteurs qui augmentent la productivité physique des actions humaines, tout être humain bénéficie d'une utilité croissante à des prix toujours meilleur marché. Dans une telle société, on paie toujours pour l'utilité que procurent les services d'autres gens, mais on ne paie que pour cette utilité, alors que l'utilité croissante que nous tirons de l'exploitation toujours plus efficace que nous faisons des ressources naturelles, elle, vient gratuitement. Chaque être humain tire donc avantage de l'accroissement de la productivité physique du travail de tous, indépendamment de ses mérites personnels. Ces gains gratuits non liés au mérite s'ajoutent aux autres éléments de bien-être que la nature nous apporte et qui bénéficient également à chacun d'entre nous : l'oxygène que nous respirons, les effets de la gravité, l'ensoleillement…. Au fur et à mesure que ces utilités gratuites augmentent, l'importance relative des utilités pour l'accès auxquelles nous devons payer - les utilités qui découlent de l'action humaine - diminue constamment. Bastiat appelle ce phénomène "la communauté progressive" des êtres humains, insistant sans cesse sur le fait que : " Ce n'est pas l'ensemble des valeurs qui a diminué, c'est l'ensemble des utilités qui a augmenté. Ce n'est pas le domaine absolu de la Propriété qui s'est rétréci, c'est le domaine absolu de la Communauté qui s'est élargi. Le progrès n'a pas paralysé le travail, il a étendu le bien-être."


L'inventeur de l'analyse "contrefactuelle"

Bastiat a compris que son étude des effets destructeurs d'une appropriation fondée sur la violence reposait elle-même sur une technique particulière d'analyse - dite "contrefactuelle" - comparant laissez-faire et interventionnisme. Dans son génial article " Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas", Bastiat présente son raisonnement en utilisant une forme de conte contrefactuel articulé autour de l'histoire d'une vitre brisée. Un jeune garçon brise une vitre, et l'habituel sophiste loue les mérites de l'accident qui permet ainsi de maintenir des ouvriers au travail. Bastiat lui répond :

"A supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer le dommage, si l'on veut dire que l'accident fait arriver six francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure six francs la susdite industrie, je l'accorde, je ne conteste en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il fera besogne, touchera six francs, se frottera les mains et bénira de son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.

Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure, comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un encouragement pour l'industrie en général, je suis obligé de m'écrier : halte-là ! Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.

On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une autre. On ne voit pas que s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer, il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ces six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas".

Ce court texte condense à lui tout seul tout l'esprit de la démarche contrefactuelle propre à l'argumentation économique. Conscient de ce qu'avec ce court essai sur ce qui est visible et ce qui ne l'est pas, il avait atteint en quelque sorte le socle le plus fondamental de la démarche scientifique, Bastiat lui avait mis comme sous-titre : "l'économie politique en une leçon" - titre qui anticipait de près d'un siècle celui du célèbre livre d'Henry Hazlitt, paru en 1944, et qui se vendit à plus d'un million d'exemplaires. Henry Hazlitt reconnaît lui-même qu'il n'a fait qu'étendre l'approche de Bastiat à tout une série d'autres problèmes économiques.

Les admirateurs de Bastiat au 19ème siècle avaient très bien perçu en quoi il se distinguait des arguments utilisés par l'école anglaise de Smith et Ricardo, et diffusés avec succès en France et sur le continent par Jean-Baptiste Say. Son biographe, Fontenay (1881), remarque que Bastiat n'a en un certain sens fait que prolonger le programme de recherche des Physiocrates. Ces derniers considéraient que le bonheur humain était l'objet de la science économique, qui elle-même n'était pour eux que la science de la loi naturelle. Les économistes classiques de l'école anglaise ont réduit l'économie à une science des faits (visibles), et remplacé le bonheur humain par une conception matérialiste de la "richesse". Selon Fontenay, la grande œuvre de Bastiat fut de fusionner ces deux approches en une "science des faits du point de vue du droit naturel" - c'est à dire d'une approche où c'est la loi naturelle qui fonde les notions d'échange, de valeur et de propriété.

Malheureusement cette conception de la nature des lois économiques n'a duré qu'un temps assez bref - avec notamment les œuvres de Courcelle-Seneuil (1867) - , avant de sombrer carrément dans l'oubli. Bastiat fut alors principalement dépeint sous les traits d'un agitateur politique, et ses mérites scientifiques furent systématiquement diminués, surtout chez les économistes anglais (voir Salerno 1988). La science économique passa alors sous le contrôle de ces derniers, dont l'approche méthodologique de nature essentiellement "matérialiste" trouva son achèvement avec le positivisme du 20ème siècle. L'intuition principale de Bastiat concernant la relation entre, d'une part, la partie "factuelle" et visible des actions humaines, et, d'autre part, leur contrepartie "contrefactuelle" - c'est à dire invisible - fut remplacée par une autre distinction plus appropriée au caractère positiviste de la démarche économique moderne, celle entre le court et le long terme. Les économistes prirent l'habitude d'identifier ce qui est invisible avec les conséquences de long terme - et donc pas encore visibles - des actions humaines.

Ce préjugé matérialo-positiviste de la démarche des économistes anglais explique largement pourquoi Bastiat - comme tant d'autres économistes européens de première importance - n'a jamais été vraiment reconnu par les économistes anglo-saxons, et pourquoi il reste quasiment inconnu de tous ceux qui dans le monde sont supposés étudier l'économie. Jusqu'à aujourd'hui, ce préjugé a empêché les économistes de faire une lecture correcte de "Ce qui se voit et ce qui ne se voit pas". La plupart des lecteurs de cet essai en déduisent que l'argumentation économique se fonde en partie sur des comparaisons, mais rares sont ceux qui ont compris qu'elle s'appuie sur des lois économiques comparatives, et que ces lois comparatives sont de nature contrefactuelle. C'est plutôt paradoxal compte tenu de ce que cet essai est aussi largement connu des économistes. Sa mort prématurée a empêché Bastiat d'expliciter plus en détail la structure logique de son argumentation, et d'en généraliser sa portée. Il serait souhaitable que de nouvelles recherches approfondissent cette ligne de pensée. Nul doute qu'elles devraient fournir une riche moisson d'idées.


Conclusion

En essayant de rendre à Bastiat la place légitime qui lui revient dans l'histoire de notre science, nous avons mis en lumière ce que furent ses quatres contributions théoriques les plus importantes. Qui plus est, nous avons vu que ces apports demeurent d'une grande valeur et d'une grande actualité, même à notre époque. Et comment elles devraient permettre d'enrichir l'actuel programme de recherche autrichien. Les grands thèmes de Bastiat - l'harmonie plutôt que l'équilibre, la propriété contre la spoliation, la relation propriété/valeur - sont restés totalement ignorés des économistes professionnels au cours de ce malheureux 20ème siècle. Il est temps de redécouvrir les œuvres de ce génie de la pensée, et de reconstruire sur les fondations théoriques qu'il a posées en son temps.


L'héritage économique de Frédéric Bastiat, par Guido Hülsmann (Institut Euro 92, juillet 2001).

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