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25 novembre 2007 7 25 /11 /novembre /2007 23:53
2.JPGL’actualité du communisme est double ce mois-ci. Il y a quatre-vingt dix ans avait lieu la révolution d’Octobre*. Et il y a dix ans, à l’occasion des quatre-vingts ans de cette dernière, la publication du Livre noir du communisme faisait l’état des lieux des crimes perpétrés par les communistes au pouvoir. Dans cet éditorial, nous souhaitons aborder la seconde. Pour souligner l’existence d’un tabou sur les crimes du communisme.
 
L’un des rôles de l’historien consiste à briser les tabous. Et cela ne va pas sans risques. On l’a bien vu il y a dix ans lorsque fut publié, en octobre 1997, Le livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, [1] travail collectif des historiens les plus calés sur le sujet et rassemblant le bilan macabre de l’un des régimes les plus terribles de l’histoire. Car ce livre a violé un tabou profondément enraciné dans nos sociétés, et qui l’est encore d’ailleurs : celui qui pèse sur les crimes du communisme.
 
Pour s’en convaincre, il suffit de prendre connaissance des réactions provoquées par Le Livre noir. En Allemagne, par exemple, l’un des auteurs, Stéphane Courtois, passa cinq jours pour assurer la promotion de l’ouvrage. Systématiquement, des gauchistes manifestèrent bruyamment, provoquèrent du désordre et criaient : « Vive le communisme ! » Pour que des énergumènes souhaitent vie à un système qui a broyé des millions d’individus et dont les crimes faisaient l’objet du livre ayant causé leur déchaînement de fureur, il fallait qu’ils éprouvent le plus profond mépris pour la vie humaine.
 
Autre exemple. Annette Wieviorka déclarait, dans Le Monde du 27 novembre 1997, que cet ouvrage tendait à « substituer dans la mémoire des peuples la criminalité communiste à la criminalité nazie ». Pierre Vidal-Naquet reprit le même pseudo argument dans Critique communiste de février 1998 en disant que cet ouvrage avait pour but de « substituer les crimes du communisme et pas seulement du stalinisme à ceux du nazisme comme repoussoir universel ».
 
Il est affligeant de constater que des personnes appartenant à la communauté scientifique tiennent de tels propos. En quoi l’étude d’un phénomène historique pourrait-elle remplacer dans la mémoire collective celle d’un autre ? Mais ce qui est encore plus grave de la part de ces éminents chercheurs, c’est l’accusation implicite de « fascisme » que contiennent leurs propos. Car si le Livre noir vise à faire oublier les crimes nazis, c’est donc qu’il joue le jeu des extrémistes de droite et des néonazis. Ces deux historiens français se rendaient-ils compte qu’ils traitaient ainsi un ouvrage d’histoire de la manière la plus stalinienne qui soit ?
 
Alain Blum, directeur de recherches à l’Institut national d’études démographiques, osa affirmer, dans Le Monde du 18 novembre 1997 que Le Livre noir du communisme était… « la négation de l’histoire » ! Donc, un ouvrage qui recense aussi précisément que possible le nombre de victimes de crimes contre l’humanité serait un ouvrage négationniste ? Alors que l’un des plus grands historiens français, François Furet, aurait du préfacer le livre, si sa mort ne l’avait empêché.
 
Mais ces réactions sont encore mesurées comparées à d’autres. En effet, commettre le sacrilège d’évoquer les crimes de Lénine ou Pol Pot vous classe immédiatement comme fasciste, ou, du moins, dans le camp de l’extrême droite.
 
Dans Le Monde du 9 novembre 1997, Patrick Jarreau affirma à propos du Livre noir : « La référence au crime contre l’humanité […] rappelle les propos tenus par Jean-Marie Le Pen. » Parce que l’assassinat de près de cent millions de personnes, ce n’est pas un crime contre l’humanité ? Le génocide perpétré au Cambodge n’est pas un crime contre l’humanité ? L’extermination des koulaks « en tant que classe », c’est-à-dire pour ce qu’ils sont et non pour ce qu’ils font, n’est pas un crime contre l’humanité ? En tout cas, l’assimilation à l’extrême droite sous-entend une accusation de fascisme.
 
L’émission « La Marche du siècle » du 4 décembre 1997 était consacrée au Livre noir du communisme. Étaient présents, notamment, Jacques Rossi, rescapé du goulag, Stéphane Courtois et Robert Hue, dirigeant du PCF. À un moment de l’émission, ce dernier brandit un exemplaire du journal d’extrême droite National Hebdo en accusant ses contradicteurs de faire le jeu du fascisme. Encore une fois, l’accusation était utilisée…
 
Toujours dans le domaine télévisé, lors de l’émission « Bouillon de culture » du 7 novembre 1998, l’un des communistes présents sur le plateau traita Stéphane Courtois d’antisémite. L’insulte est un substitut commode au raisonnement…
 
Quand ce ne sont pas les représentants du PCF, c’est celui du Parti socialiste qui s’illustre de manière peu glorieuse. François Hollande, Premier secrétaire du PS, se demanda à propos du Livre noir du communisme : « Chercherait-on à préparer demain des alliances avec l’extrême droite, que l’on prétendrait ainsi légitimer d’avance ? » Et voilà ! Un travail scientifique, fruit de la collaboration des plus grands historiens, n’est pas considéré pour ce qu’il est – une contribution à la recherche historique – mais comme un travail d’extrémistes de droite ! Pour la énième fois, comme du temps de Staline, oser seulement mentionner l’existence des crimes communistes fait de vous un fasciste.
 
Mais le sommet de la stupidité fut probablement atteint par Madeleine Rebérioux quand elle déclara au journal L’Humanité le 7 novembre 1997, que le but du Livre noir était d’innocenter Maurice Papon, ancien préfet de Bordeaux du temps de Vichy dont le procès se tenait au même moment. Le procédé stalinien est toujours le même : parler des crimes du communisme, c’est être fasciste. Une partie de la gauche intellectuelle use donc des mêmes procédés qui étaient ceux du temps de son adoré Petit Père des peuples.
 
Cependant, toute la gauche n’est pas tombée aussi bas dans la médiocrité intellectuelle et morale. Ainsi, Jean-François Bouthors par exemple, dans un article de La            Croix, sauva l’honneur en livrant notamment ce très beau passage : « Il faut lire page après page ce livre et ne pas se lancer dans la polémique qu’il suscite sans avoir respecté les victimes dont il est question. On lira page après page, d’un bout à l’autre. En se disant peut-être qu’une page, c’est un pas, modeste, parmi ceux des déportés, et qu’on restera si loin du compte pour se faire une idée du drame, de la souffrance […] C’est ainsi qu’on aura rempli le devoir de mémoire. »
 
Malheureusement, ce devoir de mémoire nécessaire vis-à-vis des crimes communistes ne peut être effectif que s’il reste des choses à se souvenir. Or, le tabou qui pèse sur ces crimes est ancien.
 
En 1935, Boris Souvarine ne put trouver que difficilement un éditeur – Plon – pour son Staline, première biographie du Petit Père des peuples, qui relatait la féroce répression en cours en URSS. En raison de la censure des serviteurs du communisme, le livre resta introuvable jusqu’à sa réédition en 1977 et fut jugé bien trop excessif, non seulement par la gauche, ce qui est compréhensible, mais aussi par la droite.
 
L’année suivante, André Gide commit lui aussi le crime de dire la vérité. Il publia son Retour d’URSS, après son voyage en Union soviétique. Déjà, des intellectuels communistes, comme Louis Aragon, avaient tenté de faire pression sur lui pour l’empêcher de publier son livre. Hélas, l’intimidation ne fonctionna pas. Et par conséquent, les injures s’abattirent sur lui, émanant aussi bien de L’Humanité que de la Pravda. Les intellectuels de gauche le qualifièrent de « traître » et de fasciste, accusation indémodable…
 
En 1946, un ancien fonctionnaire soviétique, Victor Andreï Kravchenko, commit le sacrilège de publier aux Etats-Unis I chose freedom, traduit en français l’année suivante – J’ai choisi la liberté. Il y raconte notamment comment il fut choqué par les horreurs du stalinisme. Aussitôt le service d’ordre se mit en branle. L’éditeur français du livre, Jean de Kerdeland, reçut, la nuit, des menaces par téléphone. L’hebdomadaire communiste Les Lettres françaises publia, le 13 novembre 1947, un article traitant Kravchenko de menteur et l’accusant d’être à la solde des Etats-Unis.
 
En 1974, fut traduit en français le livre d’Alexandre Soljenitsyne L’Archipel du Goulag qui dénonçait le système stalinien. Les réactions d’une partie de la gauche resservirent les mêmes accusations de fascisme. Ainsi, dans Le Monde, Bernard Chapuis déclara en 1975 : « Alexandre Soljenitsyne regrette que l’Occident ait soutenu l’URSS contre l’Allemagne nazie… Avant lui, des Occidentaux comme Pierre Laval avaient pensé de même et des gens comme Doriot et Déat accueillaient des nazis en libérateurs. » Cette assimilation au régime de Vichy annonce les propos de Madeleine Rebérioux à propos du Livre noir
 
Contre le pestiféré Soljenitsyne, lors d’une émission de télévision en Espagne, un autre intellectuel de gauche, Juan Benet, n’eut aucune honte à affirmer en 1976 : « Je crois fermement qu’aussi longtemps qu’existeront des gens comme Alexandre Soljenitsyne, les camps de concentration devront continuer d’exister. Peut-être même devraient-ils être un peu mieux surveillés, afin que des personnes comme Alexandre Soljenitsyne ne puissent pas en sortir. » Nul besoin de commentaires. Jean-Paul Sartre, quant à lui, qualifia Soljenitsyne d’« élément nuisible ».
 
Toutes ces stigmatisations contre ceux qui commirent le crime de dire la vérité, toute cette répression mise en œuvre par le service d’ordre procommuniste, se répétèrent donc à la sortie du Livre noir. L’on objectera que ces réactions s’expliquent par des désaccords profonds vis-à-vis des conclusions tirées par Stéphane Courtois qui considère que le communisme est intrinsèquement criminel et qui fait le parallèle avec le nazisme. Deux remarques peuvent être faites.
 
Premièrement, on ne voit pas en quoi comparer nazisme et communisme serait scandaleux. Quand, d’un côté comme de l’autre, nous avons un totalitarisme qui produit des montagnes de cadavres, il paraît difficile pour un historien de ne pas penser à faire un parallèle. Deuxièmement, la comparaison avec le nazisme ainsi que la question de la nature véritable du communisme sont l’objet de débats chez les historiens ; Stéphane Courtois ne faisait donc que prendre part à ces débats, à sa manière, certes, en proposant sa vision des choses, mais seulement dans la préface et la conclusion du livre. Si vraiment les réactions virulentes que nous avons vues s’expliquaient par un désaccord avec les positions de Stéphane Courtois, il aurait été inutile de diaboliser le livre en entier puisque seule l’introduction et la conclusion étaient incriminées. Au demeurant, quand on ne partage pas une opinion donnée, on argumente pour la contredire et donner son propre point de vue. Or, qu’avons-nous vu ? Des insultes et des propos négationnistes. Non, ce qui est bien criminel dans le Livre noir aux yeux d’une bonne partie de la gauche, c’est le simple fait qu’il existe. Le sacrilège, c’est de dire la vérité.
 
Ainsi, lorsque la revue L’Histoire publia, en octobre 2000, un dossier consacré aux « crimes du communisme », elle s’attira les foudres de nombreux lecteurs. L’éditorial expliquait pourtant sans ambiguïté que son seul souci était d’« établir le constat de cette réalité criminelle » et contenait ce passage on ne peut plus clair : « Comment une doctrine destinée à libérer les hommes a servi d’instrument de tyrannie et désolation : nous ne prétendons pas rendre ici raison d’un tel phénomène. » (c’est nous qui soulignons) Autrement dit : « Nous ne donnons même pas d’avis sur la question, nous soumettons seulement les faits. »
 
Mais c’était encore trop pour certains : preuve que c’est donc bien l’évocation même des crimes qui est gênante, et non les éventuelles conclusions que l’on pourrait en tirer. Le courrier des lecteurs publié le mois suivant le montre. L’un d’eux, Florian Gulli, écrivait : « Je reproche à votre numéro spécial de diffuser, sous couvert d’une critique du communisme, des idéaux que nous ne pouvons nommer autrement que “libéraux”. » Ainsi, lorsqu’un travail d’histoire est entrepris sur ce sujet, c’est forcément parce que ce sont de basses motivations politiques qui y poussent, et non la curiosité scientifique et le souci de comprendre un phénomène historique. Cette fois, au moins, on ne se fait pas insulter de fasciste... L’Histoire avait encore écrit dans son éditorial d’octobre 2000 : « Longtemps, parler des "crimes du communisme" a été considéré comme relevant de l’idéologie, du parti pris politique. » Hélas ! ce n’est pas au passé qu’il faut écrire cette phrase, mais bien au présent. Florian Guilli n’écrit pas à l’époque où Staline était adulé ; il écrit à l’aube du XXIe siècle ! Et les réactions qui ont suivi la publication du Livre noir datent bien de 1997-1998 !
 
Un autre lecteur, quant à lui, avait cru intelligent d’affirmer : « N’y aurait-il pas derrière tout cela comme un sous-entendu sournois, quelque chose comme : après tout, les crimes nazis sont peut-être moins abominables que les crimes “communistes” parce qu’ils n’ont pas fait 100 000 000 de morts, pourquoi tant insister sur les crimes nazis puisqu’il y a pis ? » Là encore, on retrouve la stupide idée déjà développée par Annette Wieviorka et Pierre Vidal-Naquet : on évoquerait les crimes communistes pour remplacer dans la mémoire collective le souvenir de ceux commis par les nazis. Ce lecteur, qui visiblement n’avait jamais lu L’Histoire, aurait du s’informer et se serait aperçu du nombre d’articles publiés par cette revue sur le nazisme et ses crimes.
 
En outre, L’Histoire n’est pas la seule revue historique et de science humaine, loin s’en faut ; elle ne saurait donc, à elle seule, – si c’était le cas – être en mesure de remplacer dans la mémoire collective la criminalité nazie par la criminalité communiste. Quant à la somme de livres publiés sur les crimes du nazisme, elle semble elle aussi ignorée par ceux qui voient dans chaque évocation des crimes communistes un « sous-entendu sournois ».
 
En somme, aujourd’hui comme hier, tout anticommuniste « est un chien » selon les mots mêmes de Jean-Paul Sartre… Les pratiques staliniennes qui avaient cours depuis les années 1930 existent toujours. Comme à cette époque, si nous commettons l’erreur impardonnable de parler de ces crimes, nous sommes forcément fascistes. Les gardes rouges intellectuels sont toujours très actifs dans la censure vigilante qui doit s’exercer sur les crimes commis par leur camp politique. Cette terreur intellectuelle a pour conséquence une « amnésie » des crimes du communisme qui correspond à une « hypermnésie » des crimes nazis. Le souvenir des crimes communistes n’existe donc pas, ou a du mal à s’affirmer, ce qui explique que le fameux « devoir de mémoire » dont on nous rebat sans cesse les oreilles ne s’applique qu’aux crimes nazis.
 
Cette amnésie des crimes communistes se traduit par des faits significatifs. Songeons par exemple à ces jeunes gens en panne d’espérance révolutionnaire qui arborent sur leurs T-shirts ou leurs sacs le visage du criminel communiste Che Guevara. [2]
 
Un exemple est rapporté par Jacques Marseille dans Le Figaro du 26 avril 2002 : « Quand je siégeais au jury de HEC, dit-il, j’interrogeais souvent les étudiants sur le stalinisme. La plupart d’entre eux, très sérieusement, me répondaient que l’erreur du Petit Père des peuples était d’avoir privilégié le secteur des biens de production sur le secteur des biens de consommation. Je leur demandais alors s’ils ne voyaient rien de plus grave, le goulag par exemple… Stupeur ! » Les jeunes générations, en l’occurrence des étudiants, n’ont visiblement pas une vue exacte de ce que fut le stalinisme.
 
Troisième exemple, encore plus éloquent. Le 16 juillet 1999, Jacques Chirac inaugura un Centre de la mémoire à Oradour-sur-Glane, village symbole de la barbarie nazie. [3] Son discours visait à condamner « tous » les massacres de masse de l’histoire et autres génocides. Tous ? Non. Aucun crime communiste ne fut mentionné, pas un seul. Les goulags n’ont jamais existé, Katyn a disparu, le génocide perpétré par Pol Pot au Cambodge [4] n’a jamais eu lieu, la Révolution culturelle ou le Grand Bond en avant chinois se sont évaporés. Lénine, Staline, Mao Zedong, Kim Il Sung ou Castro furent oubliés. Le passé sanglant de la gauche a été effacé…
 
Ces quelques exemples montrent que le passé communiste a été, et est encore, l’objet d’une vigilante censure. Aussi, quand Annette Wieviorka écrit que Le Livre noir du communisme vise à « substituer dans la mémoire des peuples la criminalité communiste à la criminalité nazie », elle inverse audacieusement les rôles !Peut-on lui rappeler que, précisément, les victimes du nazisme étant les seules à faire l’objet du fameux « devoir de mémoire », nous serions en mesure d’affirmer que ce sont plutôt elles qui sont instrumentalisées pour masquer la réalité des régimes communistes ? Peut-on aussi lui faire remarquer qu’en s’insurgeant contre la publication d’un travail d’historiens rendant compte des crimes d’un totalitarisme, elle pratique une forme de négationnisme, un négationnisme par omission : « non, ne parlez pas de ces atrocités, elles doivent être passées sous silence, il ne faut rien dire, il faut… mentir » ?
 
Nous nous sommes longuement attardés sur les manifestations de ce tabou pesant sur les crimes du communisme. Il faut maintenant chercher à expliquer pour quelles raisons il opère. Trois facteurs peuvent être mis en avant.
 
La première explication réside dans le fait que l’on juge le communisme sur ses intentions. Le communisme reste, malgré ses crimes, la doctrine visant à libérer la classe ouvrière, préconisant plus de justice sociale et un modèle supérieur de démocratie. Par conséquent, évoquer ses crimes viserait à combattre la justice sociale et les opprimés, et non à lutter pour la vérité, pour le respect de la vie humaine et pour la liberté ! C’est ce qui explique des réactions comme celles de Florian Guilli qui voit une apologie du libéralisme et du capitalisme dans le travail historique du magazine L’Histoire, accusée ainsi de prendre parti. En réalité, ceux qui instrumentalisent et politisent l’histoire, ce sont plutôt les sympathisants ou les anciens compagnons de route du communisme, comme le prouve justement la lettre de M. Guilli.
 
Cette attitude qui consiste à réduire le communisme à ses seules intentions peut être illustrée par plusieurs exemples. En 1991, Lily Marcou, en parlant de ceux qui ont servi ou accompagné le communisme au XXe siècle, déclare que « leur engagement était porteur d’une générosité et d’un altruisme qui n’existent plus en cette fin de siècle ». [4] En clair, malgré ses crimes, le communisme reste supérieur en raison de sa « générosité » et de son « altruisme ».
 
Quand le cardinal Decourtray commit le sacrilège de dire, dans Le Figaro du 5 janvier 1990, qu’effectivement, au XXe siècle, le communisme provoqua de nombreuses catastrophes, des répliques le rappelèrent à l’ordre. Ainsi, dans La Croix du 10 février, lisait-on ces deux phrases tout à fait significatives : « Va-t-on jeter le soupçon sur ceux qui luttent contre les injustices ? » et « Une gifle vient d’être donnée à de nombreux visages d’hommes et de femmes engagés dans la lutte pour la libération de l’humanité. » Ainsi, avoir soutenu Staline ou Mao Zedong, c’est avoir combattu « contre les injustices » et « pour la libération de l’humanité »…
 
Deuxièmement, on trouve dans les réactions peu glorieuses que nous avons vues, un résidu de l’héritage communiste des années 1930-1940. Des communistes, en effet, ont participé à la Résistance, et l’Union soviétique a contribué à la guerre contre Hitler. Le communisme est donc resté, dans l’imaginaire, la lutte contre le nazisme, d’où les accusations, totalement obsolètes aujourd’hui, de fascisme que nous avons rencontrées à maintes reprises : comme si, aujourd’hui comme hier, critiquer l’URSS, ou plus généralement les régimes communistes, consistait à faire le jeu de ses ennemis (imaginaires de nos jours !). La conséquence surprenante est que le communisme, qui s’est incarné dans les camps de concentration, les massacres de masse et les génocides, est associé à la démocratie et à la liberté ! Mentionner ses crimes devient donc interdit.
 
Le troisième et dernier facteur que l’on peut mentionner concerne plus particulièrement Le Livre noir du communisme. Cet ouvrage en effet ne s’intéressait pas à l’idée communiste, à ses intentions, à ses belles promesses. Il s’intéressait à sa réalité, meurtrière. L’enseignement à en tirer, intolérable pour la gauche, venait du fait que Le Livre noir présentait, pour la première fois, un bilan global du communisme. Il s’intéressait à tous les régimes communistes, sans exception. Aussi, avec ce livre, on constatait que le communisme au pouvoir était systématiquement criminel. Bref, ce qui était insupportable pour les sympathisants ou les anciens compagnons de route du communisme, c’était la réalité suivante : avoir été communiste, c’est avoir été criminel ou, du moins, complice de crimes contre l’humanité.
 
Telles sont les explications que nous pouvons donner pour rendre compte du tabou pesant sur la criminalité communiste. Un tabou qu’il faut, plus que jamais, briser. Car le communisme, à la différence du nazisme, continue, en 2007, quatre-vingt-dix ans après la révolution d’Octobre et près de vingt ans après la chute du Mur de Berlin, à commettre des exactions.
 
 
Aller plus loin :
RIGOULOT, Pierre et YANNAKAKIS, Ilios, Un pavé dans l’histoire. Le débat français sur Le Livre noir du communisme, Paris, Robert Laffont, 1998.

 
[1] COURTOIS, Stéphane, et alii, Le Livre noir du communisme. Crimes, terreur, répression, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1997.
 
 
[3] Le 10 juin 1944, dans ce village, la division Das Reich incendia les maisons, rassembla les hommes dans les granges, les femmes et les enfants dans l’église. 642 personnes furent assassinées.
 
 
[4] Communication lors du colloque consacré aux Défis démocratiques des 26-27 avril 1991.
 

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