Les avancées du racisme ordinaire sont un fait indéniable. Selon une enquête CSA, 24% des Français se déclarent «un peu» racistes, et 9% «plutôt» racistes, ce
qui fait beaucoup ; même si ce sondage est contemporain de la crise des banlieues qui a marqué la fin de l'année 2005, il y a lieu de s'interroger. On se doute que cet aveu n'a pas été
arraché à des militants du Front national, ni aux partisans de M. Dieudonné ou de M. Ramadan, tous formés et entraînés à l'usage du double discours. Le rapport tire de l'enquête la
conclusion, vérifiée et vérifiable, d'une «libération de la parole raciste».
Si l'on regarde, parallèlement, le nombre d'actes et de menaces racistes et antisémites avérés, le chiffre de 974 semble bien dérisoire. Tout se passe comme si le débridement des propos
racistes remplissait une fonction d'exutoire et dispensait du passage à l'acte. Or si l'on se fie non plus aux chiffres mais aux témoignages, le climat des zones dominées par les minorités
est marqué par une violence interethnique et inter-religieuse qui, à tous les niveaux, fait peur. Même le ministère de l'Education, bien connu pour chercher à minimiser autant que possible le
phénomène dans l'espoir de calmer le jeu, donne une proportion d'actes racistes nettement supérieure aux actes recensés sur la base des plaintes recueillies par la police et la
gendarmerie.
Entre les données quantitatives et les réalités qualitatives, la contradiction est patente et il est deux manières de la résoudre. La première, largement majoritaire à gauche et chez les
militants des droits de l'homme, consiste à attribuer les violences émanant des minorités à leur exclusion sociale et non à leurs préjugés racistes, mais à imputer en revanche au racisme
supposé latent dans le pays, et à lui seul, la responsabilité de l'exclusion. La seconde, représentée surtout à droite, retient une explication symétrique, justifiant par le racisme de
minorités travaillées par le fondamentalisme religieux la montée de l'intolérance au sein de la société.
Entre ces deux thèses aussi chargées d'idéologie l'une que l'autre, il serait vain de vouloir trancher, ou de chercher un compromis. Mais, parce qu'il est pluraliste, et qu'il reflète
fidèlement l'humeur du temps, le rapport de la CNCDH contient nombre d'éléments qui orientent vers une autre interprétation : la responsabilité dans la montée de l'intolérance d'un
antiracisme ordinaire, qui, à force de banaliser l'incrimination de racisme, aboutit à l'inverse du but qu'il poursuit.
Non certes que cet antiracisme fabrique le racisme, mais son excès de vigilance radicalise le climat d'intolérance et de soupçon dont le racisme ordinaire se nourrit ; davantage, il tend à
fixer, par l'abus du recours au droit et à la loi, voire à la délation, des comportements liés, pour la plupart, à la situation internationale et à la conjoncture économique et sociale.
Les annexes du rapport, consacrées aux contributions des principaux acteurs, sont particulièrement instructives à cet égard. Chacun voit midi à porte : le Mrap retient surtout le racisme
islamophobe et la Licra privilégie l'antisémitisme. Leurs efforts devraient se conjuguer, et il leur arrive souvent de se rapprocher. Mais leurs campagnes les entraînent dans une escalade
concurrentielle qui donne à l'islamophobie d'un côté et à l'antisémitisme de l'autre une centralité que tous les sondages, par ailleurs, démentent.
C'est ainsi que, en opposant un groupe à l'autre, et chacun de ces groupes à tous, la généralisation par plaques des campagnes antiracistes en arrive à fabriquer de toutes pièces une société
multiculturelle. L'écolier juif des banlieues qui a toutes les chances de s'en sortir, mais qui redoute, tous les matins, de subir une violence réelle, impute à l'antisémitisme la timidité
des sanctions frappant ceux qui le briment, et tend à se replier sur une communauté imaginaire. L'écolier musulman qui n'a pas à craindre cette violence, mais qui se sent rejeté, se laisse
enfermer dans une identité religieuse plus ou moins imposée. Le politique, voyant le soutien qu'il peut retirer de ces clientèles, jure que la France est multiculturelle et qu'il faut en
tirer les conséquences, comme cet obscur député du Var soudain porté devant les caméras de télévision après avoir soutenu une proposition de loi contre le blasphème.
Le mal français par excellence, qui ressort en particulier de la contribution de la Halde, est l'acharnement législatif et judiciaire d'une bureaucratie qui rêve de transformer par des
interdits, une surveillance de chaque instant, des procès d'intention et des incriminations pénales chaque jour plus inventifs des mentalités que seuls l'école, les médias, la justice de
droit commun et l'action sur l'environnement matériel peuvent faire progresser.
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